HGGSP · THÈME 2

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FAIRE LA GUERRE, FAIRE LA PAIX : FORMES DE CONFLITS ET MODES DE RÉSOLUTION

Terminale RévisionsDocument pédagogique

Introduction — Formes de conflits et tentatives de paix dans le monde actuel

La guerre semble omniprésente dans l’histoire, mais elle ne constitue ni un phénomène immuable ni une simple explosion de violence. Ses acteurs, ses objectifs, ses espaces et ses techniques se transforment. De même, la paix n’est pas le retour automatique à une situation antérieure : elle résulte d’un rapport de force, de négociations, de règles et d’institutions capables – ou non – d’inscrire un compromis dans la durée. Le thème invite ainsi à étudier ensemble deux activités politiques qui se répondent. « Faire la guerre » signifie organiser l’usage collectif de la force au service d’un but ; « faire la paix » suppose d’arrêter les combats, mais aussi de construire un ordre jugé suffisamment légitime et stable par les acteurs concernés.

L’intitulé officiel associe les formes de conflits aux modes de résolution. Le pluriel est essentiel. Une guerre entre États, une guerre civile internationalisée, une insurrection ou une campagne terroriste ne mobilisent ni les mêmes acteurs ni les mêmes territoires. Un cessez-le-feu, un traité, une médiation et une opération de sécurité collective n’agissent pas non plus au même niveau. La question centrale n’est donc pas seulement de savoir pourquoi les guerres éclatent. Il faut comprendre comment la violence armée demeure un instrument politique, comment cet instrument change lorsque l’adversaire n’est plus un État comparable, et pourquoi le passage de la victoire militaire à une paix durable reste si difficile.

Définir guerre, conflit et paix

Un conflit est une opposition entre des acteurs dont les intérêts, les valeurs, les identités ou les projets sont perçus comme incompatibles. Il peut être social, politique, économique ou diplomatique sans devenir violent. La guerre est une forme particulière de conflit : elle implique un recours organisé à la force armée par des collectivités politiques. Les États ont longtemps été tenus pour ses acteurs principaux, car ils disposent d’armées, d’une fiscalité et d’une souveraineté reconnue. Pourtant, les acteurs non étatiques ne sont pas apparus récemment : mouvements insurgés, milices et compagnies militaires possèdent une longue histoire. La transformation contemporaine tient notamment à l’articulation de leurs implantations locales avec des réseaux transnationaux, aux moyens dont ils disposent et aux difficultés que leur diversité pose à la construction de la paix.

Il n’existe pas de définition universelle de la guerre. Le droit international humanitaire raisonne surtout en termes de conflit armé international, opposant au moins deux États, et de conflit armé non international, opposant sur le territoire d’un État des forces gouvernementales à un ou plusieurs groupes armés organisés, ou ces groupes entre eux, sous certaines conditions d’intensité et d’organisation. Les bases de données scientifiques utilisent des seuils statistiques afin de comparer les situations. L’Uppsala Conflict Data Program qualifie par exemple de conflit armé étatique une incompatibilité portant sur le gouvernement ou le territoire, impliquant au moins un État et causant au moins vingt-cinq morts liées aux combats pendant une année. Ce seuil est un outil de recherche, non une vérité philosophique : il permet de compter, mais ne résout pas toutes les ambiguïtés.

La qualification de conflit armé ne doit pas être confondue avec le jugement sur la légalité du recours à la force. Le jus ad bellum encadre la décision des États d’employer celle-ci ; le jus in bello, ou droit international humanitaire, régit la conduite des hostilités. Les deux questions restent indépendantes : un État qui agit en légitime défense demeure tenu de protéger les civils, tandis que les blessés ou prisonniers d’une armée ayant commis une agression conservent leurs protections. De même, qualifier un groupe d’organisation terroriste ne place ni ses membres ni les populations au milieu desquelles il agit hors du droit. Cette distinction permet d’examiner séparément le but politique, la base juridique de l’intervention et les pratiques militaires, au lieu de déduire la licéité de tous les moyens de la justesse proclamée d’une cause.

La notion de paix est tout aussi délicate. Dans son sens minimal, la paix est l’absence de combats organisés. Le chercheur norvégien Johan Galtung a proposé en 1969 de distinguer cette paix négative – l’absence de violence directe – d’une paix positive, qui suppose des institutions légitimes, une sécurité quotidienne, la possibilité de régler les différends sans violence et la réduction des injustices qui nourrissent le conflit. Cette distinction évite de confondre trois états très différents : une trêve fragile, un régime d’ordre imposé par le vainqueur et une réconciliation politique durable. Elle rappelle également que certains accords mettent fin à la guerre sans faire disparaître les causes qui l’ont produite.

Le vocabulaire des sorties de guerre doit donc être précis. Un cessez-le-feu suspend les hostilités, parfois localement et provisoirement. Un armistice est une convention militaire plus formelle qui arrête les opérations sans nécessairement régler le conflit politique : les conventions conclues en 1949 entre Israël et plusieurs États arabes n’étaient pas des traités de paix. Un traité de paix établit un nouvel ordre juridique entre les parties. La médiation confie à un tiers la tâche de rapprocher les positions. Le maintien de la paix cherche à empêcher la reprise des affrontements ; la consolidation de la paix agit sur les institutions, la justice, le désarmement, le retour des populations et la reconstruction. Chaque instrument correspond à une étape, mais aucun ne garantit à lui seul une paix durable.

Une typologie toujours imparfaite

Une première distinction oppose les guerres interétatiques aux guerres intraétatiques. Dans les premières, les forces régulières de plusieurs États s’affrontent directement. L’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 et la guerre menée par la coalition en 1991 relèvent principalement de cette catégorie. Dans les secondes, le pouvoir, le régime ou le contrôle d’une partie du territoire sont disputés à l’intérieur d’un État. Les guerres civiles au Soudan ou au Myanmar en offrent des exemples contemporains. Mais cette opposition devient vite insuffisante : une guerre civile peut être internationalisée lorsque des puissances extérieures financent, arment ou combattent aux côtés des belligérants. Le conflit syrien, commencé en 2011, a ainsi combiné révolte intérieure, guerre civile, intervention de puissances régionales et mondiales, lutte contre des organisations djihadistes et affrontements indirects entre États.

Une guerre est dite symétrique lorsque les adversaires disposent d’organisations et de capacités comparables ; elle est asymétrique lorsque l’un d’eux compense son infériorité matérielle par la dispersion, la surprise, l’enracinement local ou la recherche d’un effet politique disproportionné. L’asymétrie n’est pas une anomalie moderne. La guérilla espagnole contre les armées napoléoniennes en fournit un précédent majeur. L’asymétrie occupe cependant une place croissante depuis que de puissants États, difficiles à affronter dans une bataille conventionnelle, font face à des groupes qui refusent le terrain où leur adversaire est supérieur.

La guerre irrégulière désigne des affrontements dans lesquels au moins un acteur ne suit pas l’organisation classique d’une armée étatique et privilégie l’insurrection, la guérilla, la clandestinité ou le terrorisme. Le terrorisme n’est pas une idéologie unique et ne se confond pas avec toute violence politique. Il s’agit d’un mode d’action destiné à produire, par des violences ciblées ou indiscriminées et par leur mise en scène, un effet de peur et de contrainte politique qui dépasse les dommages immédiats. Des organisations aux projets opposés ont eu recours à cette méthode. Employer le terrorisme comme catégorie d’analyse oblige à distinguer les objectifs politiques, les structures et les contextes, plutôt qu’à faire du mot une explication suffisante.

La notion de guerre hybride, enfin, décrit la combinaison d’instruments militaires conventionnels, d’actions clandestines, de pression économique, de désinformation, de cyberattaques et d’acteurs auxiliaires dont le lien avec un État peut rester volontairement ambigu. Cette notion éclaire certaines stratégies contemporaines, mais elle doit être utilisée avec prudence : la combinaison de la force, de la ruse, de la propagande et du soutien à des intermédiaires est ancienne. La nouveauté tient surtout à la rapidité des communications numériques, à l’interdépendance des sociétés et à la possibilité d’agir sous le seuil d’une déclaration de guerre formelle.

Ces catégories peuvent se superposer. Un même conflit change aussi de forme. En Irak, la guerre interétatique de 2003 – l’invasion menée par les États-Unis et leurs alliés contre le régime de Saddam Hussein – a rapidement laissé place à une occupation, à des insurrections, à une violence politique entre groupes irakiens, puis à la lutte contre l’organisation État islamique. La typologie n’est donc pas un classement définitif des guerres ; c’est un instrument pour repérer les acteurs, les buts et les transformations d’une situation.

Des acteurs et des territoires emboîtés

L’État demeure central. Il décide de l’engagement des forces, conclut les traités, contrôle des ressources et revendique, selon la formule de Max Weber, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire. La prolifération des acteurs non étatiques ne signifie donc pas sa disparition. Beaucoup de groupes armés cherchent précisément à conquérir un État, à le séparer, à le réformer ou à se substituer à lui. D’autres dépendent de financements, de sanctuaires ou d’armes fournis par des gouvernements. Même une organisation transnationale construit sa stratégie en fonction des frontières, des capacités administratives et des faiblesses des États.

Les organisations internationales tentent d’encadrer cette violence. La Charte des Nations unies de 1945 interdit en principe la menace ou l’emploi de la force dans les relations internationales, sauf légitime défense individuelle ou collective et action autorisée par le Conseil de sécurité. Ce dernier peut imposer des sanctions, créer une opération de paix ou autoriser une coalition. Toutefois, son efficacité dépend de l’accord de ses cinq membres permanents – Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie – qui disposent chacun d’un droit de veto. La sécurité collective reste donc traversée par la politique de puissance qu’elle cherche précisément à discipliner.

Autour des États et de l’Organisation des Nations unies interviennent des organisations régionales, des ONG humanitaires, des juridictions, des entreprises, des médias et des sociétés civiles. Les populations ne sont pas de simples décors : elles peuvent soutenir, refuser ou contourner la mobilisation ; leur protection constitue un enjeu juridique et politique ; leurs déplacements transforment les territoires voisins. Les diasporas financent parfois des acteurs ou portent des récits concurrents du conflit. Les plateformes numériques accélèrent la circulation des images, des revendications et des fausses informations. Une guerre locale peut ainsi produire des effets mondiaux, tandis que des rivalités mondiales se projettent dans un espace local.

La géographie des conflits est faite d’emboîtements. Une frontière, une capitale, un détroit, un champ pétrolier, un lieu saint ou un corridor logistique n’ont pas la même valeur, mais chacun peut concentrer une rivalité. Le relief et la distance influencent encore les opérations ; les réseaux de communication, les satellites et les drones ne les abolissent pas. L’espace numérique ajoute une couche nouvelle : il permet d’espionner, de perturber des services et de façonner les perceptions sans occuper physiquement un territoire. Pourtant, la conquête et l’administration des populations restent décisives dès qu’un acteur prétend transformer durablement l’ordre politique.

Panorama des conflits armés actuels

La guerre n’a nullement disparu du monde contemporain. Les séries du Peace Research Institute Oslo, fondées sur les données de l’UCDP, recensent soixante-cinq conflits armés impliquant un État dans trente-cinq pays en 2025, niveau le plus élevé depuis le début de la série en 1946. Le SIPRI, qui applique d’autres critères, identifie pour la même année six conflits interétatiques et estime à environ 238 000 le nombre total de morts liées aux conflits. Ces écarts ne constituent pas nécessairement une contradiction : ils montrent que le résultat dépend du seuil retenu, de la qualification des interventions extérieures et de la manière d’attribuer une violence à un conflit. En revanche, les deux sources convergent sur un constat : les guerres restent nombreuses, plusieurs sont très meurtrières et leurs conséquences humaines dépassent largement les zones de combat. Au milieu de 2025, environ 117,3 millions de personnes étaient déplacées de force selon les données reprises par le SIPRI.

Plusieurs foyers illustrent la diversité des formes de guerre. L’agression à grande échelle de l’Ukraine par la Russie depuis le 24 février 2022 est une guerre interétatique de haute intensité, menée sur un front territorial avec artillerie, aviation, drones, mobilisation industrielle et soutien extérieur massif. Elle comporte aussi des opérations cyber, informationnelles et économiques. Au Soudan, depuis avril 2023, l’affrontement entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide est une guerre pour le contrôle de l’État, régionalisée par des soutiens extérieurs et par les déplacements de population. Dans l’est de la République démocratique du Congo, des groupes armés locaux, le M23 et les interventions ou soutiens d’États voisins imbriquent un conflit interne et des rivalités régionales. Au Sahel, des insurrections djihadistes, des crises de légitimité étatique, des coups d’État et la recomposition des partenariats militaires produisent un espace conflictuel transfrontalier.

La guerre entre Israël et le Hamas déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023 a replacé le conflit israélo-palestinien au centre des relations internationales et entraîné des prolongements régionaux. L’intensité des opérations a varié, notamment après l’annonce d’un cessez-le-feu en octobre 2025, mais les rapports des Nations unies publiés à l’été 2026 décrivent encore une situation humanitaire critique et des violences persistantes. En mer Rouge, au Liban, en Syrie, en Irak et dans l’affrontement indirect entre Israël et l’Iran, l’échelle régionale se superpose au conflit de Gaza. Il serait donc trompeur d’isoler celui-ci de la géopolitique du Moyen-Orient.

D’autres violences massives résistent aux catégories habituelles. En Haïti, des groupes criminels contrôlent des quartiers et défient l’État sans former une rébellion politique classique. Au Mexique, certaines organisations criminelles disposent d’un armement et d’une capacité territoriale comparables à ceux de groupes insurgés, mais leur objectif principal est le profit plutôt que la conquête officielle du gouvernement. Ces cas obligent à interroger la frontière entre guerre, criminalité organisée et effondrement de l’autorité publique. Ils rappellent qu’un niveau extrême de violence ne suffit pas à définir une guerre : la nature des acteurs et de l’incompatibilité politique compte également.

Pourquoi et comment résoudre les conflits ?

Les causes d’une guerre se laissent rarement réduire à une explication unique. Une rivalité territoriale peut s’appuyer sur des mémoires historiques, des ressources, une représentation de la sécurité et une stratégie de pouvoir. Les régimes politiques, la perception d’une menace, les alliances et les erreurs de calcul influencent la décision. Les inégalités ou les oppositions identitaires ne conduisent pas automatiquement à la guerre ; elles deviennent explosives lorsqu’elles sont politisées, qu’elles se combinent à une crise de l’État et que des entrepreneurs de violence pensent pouvoir en tirer avantage. Une bonne explication doit donc relier les structures de longue durée aux décisions prises dans une conjoncture précise.

Les modes de résolution reflètent cette pluralité. La victoire peut imposer un nouvel ordre, mais elle ne supprime pas nécessairement la résistance. La négociation suppose que les adversaires préfèrent un compromis à la poursuite des combats, souvent parce qu’ils se trouvent dans une impasse coûteuse. La médiation peut réduire l’incertitude et garantir certaines concessions, à condition que le tiers soit accepté et dispose de moyens d’influence. Les traités formalisent les droits et les obligations, mais leur application dépend d’un équilibre de puissance et d’institutions de garantie. La sécurité collective tente de faire de l’agression contre un membre une affaire commune ; elle requiert cependant une volonté politique partagée. Enfin, la consolidation de la paix cherche à désarmer les combattants, rétablir des administrations, rendre justice et reconstruire une économie. Elle est lente, coûteuse et exposée au risque d’imposer de l’extérieur des institutions peu légitimes localement.

La diplomatie ne commence donc pas seulement lorsque les armes se taisent. Les ambassadeurs permanents, qui se diffusent en Europe à partir des XVe et XVIe siècles, représentent une autorité, recueillent des informations et maintiennent des canaux de discussion même entre rivaux. Négocier permet de préciser ce que chacun considère comme essentiel, de tester une concession sans l’accepter immédiatement et de rechercher un arrangement moins coûteux que la poursuite de la guerre. Une médiation peut faciliter ces échanges, mais elle ne rend pas identiques les intérêts des parties ni les moyens dont elles disposent. Les travaux de Laurence Badel et de Stanislas Jeannesson invitent en outre à élargir cette histoire aux experts, aux acteurs économiques et aux intermédiaires non officiels. Les échanges confidentiels d’Oslo ou la mobilisation de l’expertise dans les inspections irakiennes montrent ainsi que l’activité diplomatique associe représentation, négociation et production d’informations. Son efficacité se mesure moins à la solennité d’une signature qu’à la modification concrète du calcul des acteurs.

La paix possède donc une géopolitique. Les parties négocient non seulement des principes, mais des territoires, des frontières, des accès, des garanties et une place dans le futur ordre politique. Un accord peut être légal sans être perçu comme juste ; il peut être juste dans ses intentions sans être applicable. Les puissances extérieures peuvent garantir la paix ou entretenir le conflit. Le temps compte aussi : une trêve peut créer la confiance nécessaire à un règlement, mais elle peut permettre à chacun de se réarmer. Le passage de la guerre à la paix n’est pas une ligne droite ; c’est une transformation du conflit par d’autres institutions et d’autres instruments.

La problématique générale du thème peut dès lors être formulée ainsi : dans quelle mesure la guerre demeure-t-elle un instrument politique alors que ses acteurs et ses espaces se transforment, et à quelles conditions l’arrêt des combats peut-il devenir une paix durable ? Le premier axe met à l’épreuve la pensée de Clausewitz, des guerres interétatiques du XVIIIe et du début du XIXe siècle aux organisations transnationales Al-Qaïda et Daech. Le deuxième étudie deux constructions de la paix : le compromis diplomatique des traités de Westphalie en 1648 et la sécurité collective mise en œuvre par l’ONU sous les mandats de Kofi Annan.

Axe 1 — La dimension politique de la guerre : des conflits interétatiques aux enjeux transnationaux

L’axe rapproche deux objets très différents : les guerres européennes et mondiales de la seconde moitié du XVIIIe siècle et de l’époque napoléonienne, puis les guerres irrégulières menées par Al-Qaïda et Daech aux XXe et XXIe siècles. Ce choix permet d’éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à croire qu’une théorie élaborée à partir des guerres entre États explique mécaniquement toute violence armée. La seconde consisterait à faire des conflits contemporains une rupture absolue, sans objectif politique ni continuité historique. La pensée de Carl von Clausewitz sert de fil conducteur parce qu’elle ne réduit pas la guerre à la bataille : elle analyse le rapport entre la force, le hasard, les sociétés et la décision politique.

L’enjeu est de comprendre à la fois la permanence et la transformation. La guerre de Sept Ans et les guerres napoléoniennes montrent déjà une mondialisation des théâtres, une mobilisation croissante des populations et une interaction entre objectifs politiques et dynamique militaire. Al-Qaïda et Daech déplacent cependant l’analyse vers des réseaux transnationaux, des identités militantes, une communication mondiale et des adversaires extrêmement asymétriques. Tester Clausewitz ne signifie donc pas lui demander de prévoir le XXIe siècle, mais vérifier si ses concepts aident encore à expliquer qui fait la guerre, dans quel but et selon quelle logique.

Jalon 1 — La guerre, « continuation de la politique par d’autres moyens » (Clausewitz) : de la guerre de Sept Ans aux guerres napoléoniennes

Clausewitz, un praticien qui théorise les transformations de son temps

Carl von Clausewitz naît en 1780 dans le royaume de Prusse. Entré très jeune dans l’armée, il est confronté à la puissance militaire née de la Révolution française. La défaite prussienne d’Iéna et d’Auerstedt en octobre 1806 lui révèle l’effondrement d’une armée réputée solide face à un adversaire qui articule vitesse opérationnelle, concentration des forces et mobilisation politique de la nation. Clausewitz participe ensuite aux réformes militaires prussiennes. Refusant de servir l’alliance imposée par Napoléon, il rejoint l’armée russe en 1812, puis prend part aux campagnes qui conduisent à la défaite française.

Son expérience est donc celle d’un changement d’époque. Il a connu les armées professionnelles de l’Ancien Régime, la mobilisation révolutionnaire, l’Empire napoléonien et les résistances nationales. Après les guerres, il dirige l’École de guerre de Berlin et rédige De la guerre. L’ouvrage, inachevé à sa mort en 1831, est publié à partir de 1832 par son épouse Marie von Brühl, qui joue un rôle essentiel dans la transmission du manuscrit. Le texte ne livre pas une doctrine fixée une fois pour toutes. Dans une note du 10 juillet 1827, Clausewitz annonce notamment son intention de le reprendre pour mieux distinguer les guerres visant à abattre l’adversaire de celles qui recherchent un gain limité, susceptible de servir de monnaie d’échange lors de la paix. Cette révision inaboutie explique certaines tensions entre les passages consacrés à la décision militaire et ceux qui insistent sur la diversité des buts politiques.

Clausewitz ne propose ni un manuel de recettes ni une glorification de la violence. Sa méthode consiste à construire des concepts, puis à les confronter à l’histoire. Il cherche à comprendre pourquoi les guerres prennent des formes si différentes alors qu’elles reposent toutes sur l’emploi de la force. Cette démarche demeure féconde pour la HGGSP : une théorie utile ne remplace pas l’étude du contexte ; elle permet de poser de meilleures questions au cas étudié.

La guerre, duel politique et interaction dynamique

Clausewitz définit d’abord la guerre comme un acte de force destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté. La formule fait apparaître trois éléments. Il existe un adversaire capable de réagir ; la force n’est pas une fin en soi ; elle sert une volonté. La guerre est donc une interaction. Chaque camp adapte ses moyens aux décisions de l’autre, ce qui peut produire une montée aux extrêmes : pour ne pas être dominé, chacun est incité à augmenter son effort.

Cette logique conduit au modèle de la guerre absolue, construction théorique dans laquelle l’escalade ne rencontre plus de limite et tend vers la destruction des forces adverses. Il ne faut pas confondre cette abstraction avec la guerre totale du XXe siècle, qui mobilise l’ensemble des ressources économiques, sociales et idéologiques d’un pays. La guerre absolue est un idéal-type destiné à faire comprendre une tendance ; les guerres réelles restent limitées par les ressources, les distances, l’information imparfaite, les alliances, les objectifs et les calculs politiques.

C’est le sens de la formule la plus célèbre de Clausewitz : la guerre est la « continuation de la politique par d’autres moyens ». La traduction française dit parfois « continuation de la politique avec d’autres moyens » ; l’idée essentielle ne change pas. La guerre ne commence pas lorsque la politique s’arrête. Une autorité décide qu’un objectif ne peut plus être atteint par la seule diplomatie et emploie la force. La stratégie doit donc relier les opérations militaires au but politique. Une victoire tactique devient inutile si elle ne rapproche pas du résultat recherché ; inversement, un succès politique peut être obtenu sans anéantir l’ennemi.

La réception de cette formule a suscité des lectures opposées. Certains chefs militaires ont privilégié les passages relatifs à la destruction des forces adverses et à la recherche de la décision, au risque de détacher l’instrument de sa fin. À l’inverse, Éric Weil, puis Raymond Aron, ont insisté sur la cohérence d’une pensée dans laquelle le résultat militaire doit être évalué en fonction de l’ordre politique qu’il rend possible. Cette discussion n’oppose pas simplement un Clausewitz violent à un Clausewitz modéré : elle porte sur la manière de lire un ouvrage inachevé et sur l’articulation de ses niveaux d’analyse. La tendance logique à l’escalade n’équivaut pas à l’obligation pratique de tout détruire. Si une concession suffit à atteindre le but recherché, prolonger les combats peut accroître les coûts sans améliorer le résultat. La pensée stratégique devient alors une réflexion sur la limitation autant que sur l’efficacité de la violence.

Le mot « politique » possède ici deux dimensions. Il désigne d’abord l’intention d’un gouvernement : conquérir un territoire, défendre un allié, renverser un régime, obtenir une concession. Mais il renvoie également au contexte politique général, c’est-à-dire aux rapports sociaux, aux institutions et aux passions collectives qui donnent à la guerre son énergie. Réduire Clausewitz à l’obéissance des militaires aux gouvernants serait donc trop étroit. Sa pensée relie la décision d’en haut aux forces qui traversent la société.

La « trinité remarquable », le brouillard et la friction

Pour rendre compte de la variabilité des guerres, Clausewitz décrit une trinité remarquable. La guerre oscille entre la violence, la haine et la passion ; le jeu des probabilités, du hasard et du talent militaire ; enfin la raison politique qui en fixe le but. Il associe respectivement, sans les confondre absolument, ces trois pôles au peuple, à l’armée et au gouvernement. Une guerre change de nature selon le rapport entre eux. Un conflit dynastique conduit par un monarque avec une armée professionnelle ne mobilise pas la population comme une guerre nationale. Une insurrection repose davantage sur les passions collectives et sur l’incertitude que sur une chaîne de commandement régulière.

Cette trinité n’est donc pas un schéma rigide réservé à trois institutions étatiques. Elle décrit des forces : passion, hasard, raison. Cette souplesse devient décisive lorsqu’on confronte Clausewitz aux groupes transnationaux. Ceux-ci ne possèdent pas toujours un gouvernement reconnu ni une armée régulière, mais ils mobilisent une communauté imaginée, organisent des combattants et poursuivent un projet politique. La distribution institutionnelle diffère ; la tension entre émotion, incertitude et calcul demeure.

La conduite de la guerre est en outre entravée par la friction : fatigue, erreurs, pannes, rivalités de commandement, lenteur des communications, terrain et réactions imprévues transforment une opération simple sur le papier en problème complexe. Le brouillard de la guerre désigne l’incertitude qui pèse sur les intentions et les capacités de l’adversaire. Le chef militaire doit décider à partir d’informations incomplètes. Ces concepts relativisent les discours sur la maîtrise technologique du champ de bataille : même des capteurs sophistiqués ne suppriment ni la tromperie ni les conséquences politiques imprévues.

Clausewitz distingue enfin la tactique, qui concerne l’emploi des forces dans l’engagement, et la stratégie, qui utilise les engagements pour atteindre le but de la guerre. Il considère la défense comme la forme intrinsèquement la plus forte, car elle bénéficie du terrain, de l’attente et du soutien de la population, même si elle doit à un moment se transformer en action offensive pour obtenir un résultat. Il s’intéresse aussi au centre de gravité, point de concentration de la puissance adverse – armée principale, capitale, alliance ou soutien politique – dont la neutralisation peut désorganiser l’ensemble. Là encore, il ne s’agit pas d’une cible universelle : identifier le mauvais centre de gravité conduit à gagner des batailles tout en perdant la guerre.

La guerre de Sept Ans : une guerre d’États à l’échelle du monde

La guerre de Sept Ans se déroule de 1756 à 1763. Elle oppose principalement la Prusse de Frédéric II et la Grande-Bretagne à l’Autriche, la France, la Russie, la Suède et plusieurs États du Saint-Empire. Elle résulte d’une révolution diplomatique : l’Autriche des Habsbourg, qui veut reprendre à la Prusse la riche Silésie perdue lors des guerres précédentes, se rapproche de son ancienne rivale française ; la Grande-Bretagne s’allie à la Prusse afin de protéger l’électorat de Hanovre et de concentrer son effort contre l’empire colonial français.

Deux systèmes de rivalités se combinent. En Europe centrale, la question est l’équilibre entre la Prusse, puissance montante, et l’Autriche. À l’échelle maritime et coloniale, la France et la Grande-Bretagne s’affrontent pour les routes commerciales, l’Amérique du Nord, les Antilles et l’Inde. Les combats commencent même en Amérique du Nord avant la déclaration formelle en Europe. Cette articulation conduit parfois à présenter la guerre de Sept Ans comme une première guerre mondiale. L’expression est utile pour souligner l’étendue géographique, mais elle ne doit pas masquer la faible intégration de théâtres encore séparés par la lenteur des communications.

Frédéric II ouvre la guerre en envahissant la Saxe en août 1756. Il veut prendre l’initiative avant que la coalition adverse ne puisse concentrer ses forces. La situation prussienne est pourtant périlleuse : le royaume est relativement peu peuplé, territorialement discontinu et entouré d’ennemis. Les victoires de Rossbach contre les forces franco-impériales et de Leuthen contre l’Autriche en 1757 illustrent l’efficacité de la mobilité, de la discipline et de la concentration prussiennes. Elles ne suffisent pas à décider la guerre. La Prusse subit aussi des revers, épuise ses ressources et dépend des subsides britanniques.

Le résultat tient autant à la diplomatie et au hasard dynastique qu’aux batailles. En janvier 1762, la mort de l’impératrice Élisabeth de Russie porte au pouvoir Pierre III, admirateur de Frédéric II. La Russie se retire et rend des territoires occupés : cet événement est souvent appelé le « miracle de la maison de Brandebourg ». La Prusse échappe ainsi à une situation presque désespérée. Clausewitz trouvera dans ce type de retournement un exemple de l’imprévisibilité qui interdit de ramener la guerre à un calcul mécanique.

Sur les mers et dans les colonies, la supériorité navale britannique coupe les liaisons françaises et facilite des conquêtes. La prise de Québec en 1759, puis la capitulation de Montréal en 1760, affaiblissent la présence française au Canada. En Inde, la victoire de la Compagnie anglaise des Indes orientales à Plassey en 1757, dans un contexte de rivalités locales, prépare la domination britannique au Bengale. La guerre révèle donc une pluralité d’acteurs : États, compagnies commerciales dotées de forces armées, colons et alliés autochtones. Loin d’être une simple extension d’une guerre européenne, chaque théâtre possède ses rapports de force propres.

Les traités de Paris et de Hubertsbourg, signés en février 1763, organisent le règlement du conflit. Le traité de Paris règle surtout les questions coloniales entre la Grande-Bretagne, la France et l’Espagne : Londres consolide sa prépondérance maritime et obtient notamment le Canada, tandis que la France conserve des positions commerciales mais perd l’essentiel de son empire nord-américain. Le traité de Hubertsbourg rétablit largement le statu quo en Europe centrale et confirme la Silésie à la Prusse. Frédéric II n’a pas détruit l’Autriche ; il a préservé une acquisition territoriale et le rang de grande puissance de son royaume.

Une guerre « limitée » qui contient déjà des dynamiques d’escalade

La guerre de Sept Ans correspond en partie au modèle de la guerre de cabinet : des souverains poursuivent des objectifs territoriaux et diplomatiques circonscrits avec des armées permanentes, coûteuses et difficiles à remplacer. La fiscalité, les magasins et les saisons de campagne limitent les opérations. Les gouvernants cherchent généralement à améliorer leur position dans l’équilibre européen, non à transformer les sociétés adverses. La paix reste possible parce que les objectifs peuvent être négociés.

Il serait pourtant erroné d’en faire une guerre proprement modérée. La durée, l’extension mondiale et la pression fiscale imposent des sacrifices importants. Des territoires sont ravagés par les opérations et les réquisitions. En Amérique du Nord, les effets territoriaux et politiques sur les peuples autochtones sont majeurs. La dette contractée par la Grande-Bretagne conduit ensuite le Parlement à taxer davantage les colonies américaines, contribuant aux tensions qui débouchent sur leur révolution. En France, la perte coloniale et le coût financier alimentent un désir de revanche qui explique en partie le soutien aux insurgés américains à partir de 1778.

La séparation entre guerre de cabinet et guerre nationale doit également être nuancée sur le plan des représentations. Edmond Dziembowski a montré que la confrontation avec la Grande-Bretagne contribue, en France, à une transformation du patriotisme et de la culture politique. La comparaison avec la mobilisation britannique nourrit des débats sur les ressources de la monarchie et sur le rapport entre les sujets et la patrie. Le public n’est donc pas entièrement extérieur à la guerre avant 1789, même s’il ne dispose pas de la souveraineté nationale que revendiquera la Révolution. Cette continuité précise la comparaison : la rupture révolutionnaire ne fait pas surgir de rien le sentiment patriotique ; elle transforme ses institutions, ses usages et sa capacité de mobilisation.

Le cas vérifie plusieurs intuitions clausewitziennes. Le but politique structure les moyens : reprendre la Silésie, conserver la Prusse, conquérir des positions coloniales. La guerre est une interaction, car les alliances et les plans se modifient selon les succès. La friction et le hasard jouent un rôle déterminant. Toutefois, les opérations coloniales montrent déjà que le couple armée-gouvernement ne suffit pas : compagnies, populations locales et réseaux commerciaux participent à la guerre. La dimension mondiale ne supprime pas la primauté de la politique ; elle multiplie les politiques qui se rencontrent dans un même conflit.

De la Révolution à l’Empire : la nation entre dans la guerre

Les guerres commencées en 1792 après la Révolution française transforment l’échelle de la mobilisation. La France révolutionnaire affronte des monarchies qui redoutent à la fois sa puissance et la diffusion de ses principes. Les conflits ne portent plus seulement sur des provinces ou un équilibre dynastique : ils mettent en jeu la survie du nouveau régime, la souveraineté nationale et des conceptions concurrentes de la légitimité. Le décret de levée en masse du 23 août 1793 mobilise la société au service de la défense. Il ne crée pas instantanément une armée moderne parfaitement organisée, mais symbolise le passage du soldat professionnel au citoyen appelé à défendre la nation.

Cette mobilisation procure des effectifs considérables et nourrit une énergie politique nouvelle. Les officiers issus de la promotion révolutionnaire peuvent accéder rapidement à des responsabilités. L’armée vit en partie sur les territoires conquis, ce qui accélère son mouvement mais fait peser le coût sur les populations. Les victoires françaises diffusent l’abolition de certains privilèges et réorganisent des territoires, tout en suscitant des résistances contre l’occupation. La guerre devient un vecteur de transformation politique et nationale.

Napoléon Bonaparte, Premier consul à partir de 1799 puis empereur en 1804, hérite de ces instruments et les centralise. Son système de corps d’armée permet à de grandes unités de marcher séparément puis de se concentrer rapidement. Il cherche à imposer une décision en détruisant ou en désorganisant l’armée principale adverse. La campagne d’Austerlitz en 1805, contre l’Autriche et la Russie, illustre cette capacité à relier manœuvre, surprise et bataille décisive. Après Iéna et Auerstedt en 1806, la Prusse est vaincue en quelques semaines. Ces succès contribuent directement à la réflexion de Clausewitz sur le centre de gravité et sur l’importance morale de la défaite.

Les guerres napoléoniennes restent politiques. L’Empire recherche une hégémonie continentale, réorganise l’Allemagne, place des membres de la famille Bonaparte sur plusieurs trônes et tente d’isoler la Grande-Bretagne par le Blocus continental. Les coalitions adverses poursuivent elles aussi des buts politiques : préserver leur souveraineté, rétablir un équilibre et, progressivement, mobiliser des sentiments nationaux contre la domination française. La bataille ne se comprend qu’à l’intérieur de ces objectifs. À l’été 1805, l’échec de la concentration navale dans la Manche et la formation d’une nouvelle coalition continentale conduisent Napoléon à transférer son armée de Boulogne vers l’Allemagne. La défaite franco-espagnole de Trafalgar, le 21 octobre, confirme ensuite la prépondérance navale britannique ; elle n’est donc pas la cause initiale de l’abandon du débarquement. À partir de 1806, le Blocus continental tente de vaincre la Grande-Bretagne par l’économie, mais son application impose de nouvelles contraintes aux alliés et contribue à de nouvelles occupations.

L’escalade rencontre le territoire, les sociétés et la résistance

La puissance napoléonienne atteint ses limites lorsqu’elle ne parvient plus à transformer les succès militaires en ordre politique accepté. En Espagne, l’intervention de 1808 et l’installation de Joseph Bonaparte provoquent une résistance multiforme. Des armées régulières, des guérillas locales et un corps expéditionnaire britannique commandé par Wellington usent les forces françaises. Le mot « guérilla » se diffuse à partir de ce conflit. Clausewitz, qui étudie la possibilité d’armer le peuple, voit que la défense peut disperser la guerre dans le territoire et priver l’occupant d’une décision rapide.

La campagne de Russie de 1812 révèle plus brutalement encore la friction entre l’objectif politique et les contraintes de l’espace. Napoléon cherche à contraindre le tsar Alexandre Ier à respecter le Blocus continental et à revenir dans un système d’alliance dominé par la France. La Grande Armée pénètre profondément dans l’Empire russe, mais les forces russes évitent longtemps la bataille décisive, allongent les lignes de ravitaillement et abandonnent des espaces. La prise de Moscou ne produit pas la négociation attendue. Le retrait transforme les difficultés logistiques et climatiques en désastre stratégique. Posséder la capitale symbolique n’équivaut pas à briser la volonté politique adverse.

Après la bataille de Leipzig en octobre 1813, dite « bataille des Nations », les alliés pénètrent en France et imposent l’abdication de Napoléon en 1814. Le congrès de Vienne, réuni à partir de cette année, négocie le nouvel ordre européen ; son Acte final est signé le 9 juin 1815, avant Waterloo, où le retour de Napoléon lors des Cent-Jours se termine le 18 juin. La défaite française n’est pas seulement militaire : elle résulte de la capacité des coalitions à rester unies, à mobiliser davantage de ressources et à préparer un arrangement postnapoléonien. La diplomatie ne vient donc pas simplement après la dernière bataille. Elle anticipe l’ordre à construire et contribue à maintenir la coalition qui permettra de l’imposer.

Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes rapprochent la guerre réelle de la tendance à l’escalade décrite par Clausewitz. Des effectifs plus nombreux, des enjeux de régime et la mobilisation nationale donnent au conflit une intensité supérieure à celle des guerres dynastiques. Pourtant, l’escalade n’est jamais infinie. La logistique, les résistances, la mer, les alliances et le calcul des gouvernements imposent des limites. Même Napoléon, souvent associé à la bataille décisive, négocie des traités et adapte ses objectifs lorsqu’il le peut.

Ce que la comparaison démontre

Entre 1756 et 1815, la guerre change moins de nature que de configuration politique. La guerre de Sept Ans mobilise des monarchies et des empires dans un système d’équilibre ; les guerres révolutionnaires et napoléoniennes ajoutent l’idéologie, la nation et une conscription de masse. Dans les deux cas, la force sert des buts politiques et reste façonnée par l’interaction. La différence réside dans l’ampleur des ressources sociales disponibles, dans la nature de la légitimité et dans le rapport entre le peuple, l’armée et le gouvernement.

La formule de Clausewitz n’implique donc pas que les gouvernements contrôlent parfaitement la guerre. Une décision politique ouvre un processus dont les effets peuvent modifier l’objectif initial. Les coûts, les passions et la dynamique militaire créent une autonomie relative. Le véritable avertissement clausewitzien est précisément celui-ci : l’autorité qui emploie la force doit savoir quel résultat politique elle recherche, quels moyens elle peut y consacrer et à quel moment les opérations contredisent ce résultat. L’échec de la campagne de Russie illustre une rupture entre la contrainte recherchée et la logique de l’invasion.

Ce premier jalon fournit enfin un point de comparaison pour les guerres irrégulières. La guérilla n’est pas absente de l’époque napoléonienne ; l’action d’acteurs commerciaux et locaux apparaît déjà dans la guerre de Sept Ans. Néanmoins, l’État et son armée restent le centre institutionnel des conflits étudiés. Al-Qaïda et Daech obligent à se demander si un modèle forgé dans cet univers interétatique peut analyser une guerre où les frontières, la bataille et l’identité même du combattant deviennent plus incertaines.

Jalon 2 — Le modèle de Clausewitz à l’épreuve des « guerres irrégulières » : d’Al-Qaïda à Daech

Irrégularité, asymétrie et transnationalité

Une guerre irrégulière ne se définit pas par l’absence de toute règle ou de toute organisation. Elle oppose généralement un État à un acteur armé qui ne possède pas les mêmes institutions, n’aligne pas ses forces de la même manière et évite la bataille conventionnelle. L’acteur le plus faible cherche à déplacer la compétition : il privilégie le temps long, la mobilité, les sanctuaires, l’influence sur les populations et l’effet psychologique. Son objectif n’est pas nécessairement de détruire matériellement l’armée adverse ; il peut vouloir rendre la poursuite de la guerre politiquement insupportable.

L’asymétrie est matérielle, mais aussi juridique et narrative. Le soldat d’un État porte en principe un uniforme, dépend d’une hiérarchie et engage la responsabilité de son gouvernement. Le membre d’un réseau clandestin peut se fondre dans la population et franchir des frontières. Cette situation complique la distinction entre combattants et non-combattants, sans supprimer les obligations du droit humanitaire. Elle crée également une bataille de légitimité : l’État veut qualifier son adversaire de criminel ou de terroriste ; le groupe se présente comme résistance ou avant-garde. Analyser ces représentations ne revient pas à les mettre sur le même plan juridique ou moral ; cela permet de comprendre comment chaque acteur cherche du soutien.

Il faut aussi distinguer l’islam, religion diverse pratiquée par des sociétés multiples ; l’islamisme, ensemble de projets qui donnent à l’islam un rôle central dans l’organisation politique ; et le djihadisme, courant révolutionnaire armé qui justifie une violence transnationale par une interprétation extrémiste du djihad. Al-Qaïda et Daech appartiennent à cette dernière catégorie, mais ils ne représentent ni les musulmans dans leur ensemble ni tous les mouvements islamistes. Les essentialiser comme expression d’une « civilisation » rendrait incompréhensibles leurs conflits avec d’autres groupes musulmans, leurs choix stratégiques et leur histoire récente.

La genèse d’Al-Qaïda : d’un théâtre afghan à un projet mondial

L’origine d’Al-Qaïda se situe dans la guerre d’Afghanistan déclenchée par l’intervention soviétique de décembre 1979. Des combattants étrangers rejoignent des groupes afghans soutenus, pour des raisons distinctes, par le Pakistan, l’Arabie saoudite et les États-Unis. Oussama ben Laden, ressortissant saoudien issu d’une famille fortunée, participe à des réseaux de financement et de recrutement. Avec Abdallah Azzam et d’autres militants, il contribue à organiser une structure dont Al-Qaïda – « la base » – émerge vers 1988.

Le retrait soviétique achevé en février 1989 ne met pas fin aux réseaux. Une partie des vétérans transpose l’expérience acquise à d’autres conflits. Ben Laden rompt progressivement avec la monarchie saoudienne, notamment après l’installation de forces américaines en Arabie saoudite lors de la crise du Golfe de 1990-1991. Exilé au Soudan puis accueilli en Afghanistan par le régime taliban à partir de 1996, il présente les États-Unis comme l’adversaire principal qui soutient les gouvernements arabes qu’il combat et garantit la sécurité d’Israël. Ce récit simplifie des conflits différents en les intégrant à une lecture mondiale.

Les déclarations de 1996 et 1998 formulent un projet politique : contraindre les États-Unis à se retirer du Moyen-Orient, affaiblir leurs alliés, renverser des régimes jugés illégitimes et établir un ordre politique fondé sur l’idéologie du réseau. Les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, contre le navire USS Cole en 2000, puis ceux du 11 septembre 2001 cherchent à frapper une puissance très supérieure en visant des cibles symboliques et en produisant un effet médiatique mondial. Le terrorisme fonctionne ici comme une stratégie du faible au fort : un nombre limité d’opérateurs vise à modifier les décisions de gouvernements et les perceptions de sociétés entières.

L’effet recherché ne se réduit pas à obtenir une concession immédiate. Les politistes Andrew Kydd et Barbara Walter distinguent notamment des stratégies de provocation et de sabotage d’un compromis. Dans la première, l’organisation cherche une réponse disproportionnée qui nourrit la polarisation et lui permet de prétendre défendre une population agressée ; dans la seconde, elle veut convaincre que les interlocuteurs modérés sont incapables de garantir un accord. Ces mécanismes ne décrivent pas automatiquement tout attentat, et les anticipations des dirigeants peuvent être démenties. Ils permettent toutefois de comprendre pourquoi une organisation militairement faible frappe des civils, pourquoi elle peut accepter de lourdes pertes et pourquoi une réponse tactiquement efficace peut lui procurer de nouveaux arguments de recrutement. L’analyse porte ainsi sur une interaction à plusieurs publics : le gouvernement visé, sa société et les groupes au nom desquels les auteurs prétendent parler.

Les attaques du 11 septembre provoquent toutefois une réponse que leurs organisateurs ne contrôlent pas. Les États-Unis invoquent la légitime défense ; l’OTAN active pour la première fois l’article 5 de son traité ; une coalition intervient en Afghanistan en octobre 2001 contre Al-Qaïda et le régime taliban qui l’abrite. Le dispositif d’Al-Qaïda en Afghanistan est rapidement dispersé, mais l’objectif de détruire un réseau se combine à une entreprise beaucoup plus vaste de reconstruction de l’État afghan. La durée de cette guerre, jusqu’au retrait occidental de 2021 et au retour des talibans, illustre l’écart entre chasser un régime, neutraliser des responsables clandestins et construire un ordre politique durable.

D’une organisation centrale à un réseau de branches

Al-Qaïda survit en se décentralisant. Une direction centrale conserve une autorité symbolique et doctrinale, tandis que des organisations régionales disposent d’une large autonomie : Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, Al-Qaïda au Maghreb islamique, Al-Shabaab dans la Corne de l’Afrique ou, pendant un temps, Al-Qaïda en Irak. Cette structure en réseau rend l’organisation adaptable, mais crée des divergences sur les cibles, le rapport aux populations et les priorités locales.

La géographie est déterminante. Les branches prospèrent moins dans un « espace sans frontières » que dans des périphéries où l’autorité publique est contestée : zones frontalières, territoires ruraux mal administrés, espaces affectés par une guerre civile. Elles s’insèrent dans des conflits préexistants et exploitent des griefs locaux. Au Sahel, par exemple, la faiblesse des services publics, les rivalités communautaires, les trafics et les violences commises par différents acteurs offrent des possibilités de recrutement. L’étiquette globale ne suffit donc pas à expliquer l’implantation ; elle se greffe sur une géopolitique locale.

La dimension mondiale de ces organisations ne doit pas davantage être présentée comme une invention d’Internet. Jenny Raflik replace le terrorisme dans une histoire longue de circulations, de transferts de modèles et de coopérations policières. Dès la fin du XIXe siècle, les violences anarchistes et les réponses des États se déploient par-delà les frontières ; une conférence internationale contre le terrorisme anarchiste se réunit à Rome en 1898. Les technologies numériques changent l’échelle, la vitesse et l’accessibilité de la propagande, sans supprimer les besoins de refuges, de relations personnelles ou de financement. Cette perspective évite un déterminisme technologique : un réseau devient transnational parce que des acteurs organisent des circulations, utilisent les possibilités offertes par plusieurs territoires et y trouvent des relais, pas parce qu’il possède simplement un site ou un canal de communication.

Cette décentralisation modifie la notion de victoire. Une armée peut reprendre une ville ou supprimer un chef sans faire disparaître l’idéologie, les réseaux sociaux et les causes locales. La mort d’Oussama ben Laden lors d’une opération américaine au Pakistan le 2 mai 2011 représente un succès politique et symbolique pour les États-Unis, mais non la fin d’Al-Qaïda. L’organisation perd une partie de sa capacité centrale tout en poursuivant son activité par ses filiales. Les rapports du Conseil de sécurité de l’ONU publiés en 2026 signalent encore la progression d’affiliés d’Al-Qaïda au Sahel.

De la branche irakienne d’Al-Qaïda à Daech

La trajectoire de Daech est indissociable de l’Irak. Après l’invasion de 2003, Abou Moussab al-Zarqaoui dirige un réseau qui prête allégeance à Al-Qaïda en 2004 et prend le nom d’Al-Qaïda en Irak. Il vise les forces étrangères, les nouvelles institutions et des communautés irakiennes afin d’aggraver les divisions et de rendre impossible la stabilisation. Sa stratégie, particulièrement polarisante, inquiète même la direction d’Al-Qaïda, qui craint qu’elle n’aliène les populations dont le mouvement a besoin.

Après la mort de Zarqaoui en 2006, le groupe devient l’« État islamique d’Irak ». Il recule à partir de 2007 sous l’effet combiné du renforcement américain, du retournement de tribus sunnites réunies dans le mouvement du Réveil et de ses propres pratiques coercitives. Le groupe n’est pourtant pas éliminé. Le retrait américain de 2011, l’exclusion ressentie par une partie des Arabes sunnites sous le gouvernement de Nouri al-Maliki, la faiblesse des institutions irakiennes et surtout la guerre civile syrienne lui offrent un nouvel espace.

Abou Bakr al-Baghdadi annonce en 2013 l’extension du mouvement à la Syrie. Le groupe, désormais appelé État islamique en Irak et au Levant, rompt avec Al-Qaïda en 2014. En juin, il s’empare de Mossoul, deuxième ville d’Irak, face à des forces gouvernementales qui s’effondrent. Le 29 juin, il proclame un « califat » et prétend effacer les frontières issues de l’ordre régional. L’usage de l’acronyme arabe Daech, largement répandu en français, revient implicitement à refuser cette prétention étatique.

Daech se distingue d’Al-Qaïda par la priorité donnée à la conquête territoriale immédiate. Il administre des villes, lève des taxes, exploite des ressources, diffuse une propagande multilingue et attire des combattants étrangers. Cette territorialisation lui donne des caractéristiques proto-étatiques, sans faire reconnaître son « califat » comme un État dans l’ordre international. La prétention au gouvernement ne doit être confondue ni avec une souveraineté juridiquement admise ni avec une légitimité auprès des populations dominées. Elle crée en outre une contradiction stratégique : le territoire procure des revenus, des infrastructures et une vitrine idéologique, mais l’organisation doit désormais défendre des villes, des routes et des installations identifiables. Une coalition peut détruire cet appareil territorial plus facilement qu’un réseau exclusivement clandestin, sans éliminer pour autant les militants capables de revenir à l’insurrection.

La perte du territoire ne signifie pas la disparition du réseau

À partir de l’été 2014, une coalition internationale dirigée par les États-Unis soutient les forces irakiennes, kurdes et syriennes qui combattent Daech. En Irak, Mossoul est reprise en juillet 2017 ; en Syrie, Raqqa l’est en octobre. La chute de Baghouz en mars 2019 marque la fin du contrôle territorial continu du groupe. Le « califat » territorial, qui constituait un outil de recrutement et une preuve revendiquée de réussite, est détruit.

Cette reconfiguration confirme cependant la résilience des organisations irrégulières. Daech retourne à l’insurrection clandestine et maintient des « provinces » ou des affiliés, notamment en Afrique et en Afghanistan. L’État islamique au Khorassan représente une menace importante en Asie centrale et méridionale, tandis que d’autres branches profitent de conflits en Afrique. Les rapports de l’ONU de 2025 et 2026 insistent sur cette géographie décentrée, ainsi que sur l’usage de communications chiffrées, de drones commerciaux, de cryptomonnaies et d’outils numériques. La technologie sert la propagande, la collecte de fonds et la coordination ; elle ne remplace pas l’ancrage dans des crises politiques locales.

Al-Qaïda et Daech sont donc à la fois concurrents et comparables. Al-Qaïda privilégie traditionnellement une stratégie graduelle contre l’« ennemi lointain » et accepte des alliances locales ; Daech a voulu imposer immédiatement une souveraineté territoriale et a dénoncé les compromis de son rival. Tous deux mettent pourtant en réseau des conflits, transforment une idéologie en identité militante et recherchent des effets politiques par une violence asymétrique. Leur rivalité montre qu’un même courant idéologique peut produire des stratégies différentes.

Clausewitz reste-t-il pertinent ?

Le premier élément de continuité est le but politique. Les attaques d’Al-Qaïda ne sont pas des violences dépourvues de rationalité stratégique. Elles cherchent à modifier la présence américaine, à délégitimer des gouvernements et à mobiliser une communauté transnationale. Daech veut conquérir et administrer un territoire, abolir des frontières et imposer un ordre. Ces objectifs sont irréalistes ou criminels ; ils n’en sont pas moins politiques. La formule clausewitzienne permet précisément de ne pas réduire l’adversaire à une pathologie incompréhensible.

Le deuxième élément est l’interaction. Le 11 septembre est pensé en fonction de la supériorité militaire et de la sensibilité politique des États-Unis. La réponse américaine transforme à son tour les espaces où les organisations agissent. En Irak, la dissolution de l’armée et la débaasification après 2003 contribuent à créer un vivier de cadres et de ressentiments exploité par les insurgés. Les stratégies se façonnent mutuellement : chaque action change les ressources, le recrutement et le récit de l’autre. Cette logique d’action-réaction est profondément clausewitzienne.

La trinité peut également être adaptée. Les organisations transnationales cherchent à susciter des passions et une identification collective ; elles disposent de combattants et de cadres soumis au hasard des opérations ; elles poursuivent un calcul politique. Elles ne répartissent pas ces fonctions entre un peuple national, une armée régulière et un gouvernement souverain, mais la tension entre émotion, probabilité et raison demeure. En ce sens, la trinité est plus souple que ses critiques ne le supposent.

Enfin, la friction, le brouillard et la primauté de la volonté éclairent les guerres asymétriques. Une puissance technologiquement supérieure peut identifier davantage de cibles sans comprendre les alliances locales. Elle peut remporter chaque confrontation directe et perdre le soutien politique nécessaire à une présence longue. Pour le groupe irrégulier, survivre suffit parfois à contester le récit de victoire de l’État. Le temps devient une ressource stratégique : les coûts supportables pour une petite organisation clandestine peuvent devenir insoutenables pour une coalition soumise à l’opinion publique et aux alternances électorales.

Les limites d’un modèle forgé dans l’Europe des États

La comparaison révèle néanmoins des écarts importants. Chez Clausewitz, la guerre est pensée à partir de communautés politiques relativement identifiables et d’une distinction possible entre guerre et paix. Avec les réseaux transnationaux, l’autorité est fragmentée, l’allégeance traverse les frontières et la fin du conflit est difficile à dater. Aucun traité ne peut être signé avec une nébuleuse entière ; la disparition d’une direction ne contraint pas automatiquement les filiales. La guerre tend à devenir une campagne de sécurité sans terme clair.

La dissymétrie juridique brouille également le rapport entre guerre et police. Un État qualifie les membres d’une organisation terroriste de criminels, mais emploie contre eux des moyens militaires sur plusieurs territoires. La notion américaine de « guerre globale contre le terrorisme », popularisée après 2001, risque d’élargir indéfiniment le champ spatial et temporel de la guerre. Or le terrorisme est une méthode, non un adversaire unique. Le qualifier de guerre sans préciser l’organisation, le territoire et le but politique peut conduire à une stratégie sans critère de victoire.

Les représentations occupent en outre une place que Clausewitz avait perçue, mais que les technologies contemporaines amplifient. Une organisation construit des récits destinés à recruter, intimider et provoquer. L’image circule instantanément et peut produire un effet stratégique indépendant du résultat militaire. Les États répondent par leur propre communication, mais une contradiction entre leurs principes déclarés et leurs pratiques peut affaiblir leur légitimité. La bataille porte alors sur la définition même de la situation : guerre de libération, lutte antiterroriste, guerre civile ou occupation.

Enfin, le modèle clausewitzien dit peu des conditions sociales précises dans lesquelles une idéologie trouve un public. Pour comprendre l’implantation d’une branche au Sahel, il faut étudier la marginalisation territoriale, la compétition pour les ressources, les abus de différents acteurs, les circulations frontalières et l’effondrement de certains services publics. La théorie stratégique doit être complétée par la sociologie politique et la géographie. Expliquer n’est pas excuser : identifier les mécanismes est nécessaire pour éviter qu’une réponse uniquement militaire ne reproduise les causes du recrutement.

Répondre à une guerre irrégulière : le piège du tout-militaire

La contre-insurrection cherche en principe à séparer un groupe armé de la population dont il tire information, ressources ou silence. Elle combine sécurité, renseignement, action politique et services publics. Mais le mot « population » ne désigne pas un bloc passif. Les habitants peuvent soutenir, subir, négocier avec ou fuir plusieurs acteurs. Une force extérieure qui ignore les institutions locales et les rivalités sociales risque de renforcer l’adversaire qu’elle combat.

La lutte contre les réseaux transnationaux demande aussi une coopération policière, judiciaire et financière. Le contrôle des flux, le partage du renseignement, la prévention du recrutement et la résolution des conflits locaux complètent l’action militaire. Une frappe peut empêcher une opération imminente ; elle ne produit pas à elle seule une autorité légitime. De même, reprendre un territoire à Daech était indispensable, mais la stabilisation dépend de l’inclusion politique, de la reconstruction et de la capacité de l’État à rendre des services sans discrimination.

L’analyse clausewitzienne conduit ainsi à une conclusion paradoxale : reconnaître la dimension politique de l’adversaire ne signifie pas négocier avec lui ni légitimer son projet. Cela signifie que la réponse doit elle aussi être subordonnée à un objectif politique intelligible. Si l’objectif est d’empêcher durablement le retour d’un réseau, les moyens doivent être évalués en fonction de leurs effets sur la légitimité, les alliances et les institutions, pas seulement selon le nombre d’opérations réussies.

Bilan de l’axe

De la guerre de Sept Ans à Daech, l’objet « guerre » ne cesse de se transformer. Les armées professionnelles des monarchies, les nations mobilisées par la Révolution, les empires, les coalitions et les réseaux clandestins n’organisent pas la force de la même manière. Les échelles passent de la rivalité dynastique à des théâtres mondiaux, puis à des réseaux où le local et le transnational s’alimentent mutuellement. L’irrégularité n’est pourtant pas une disparition de la politique.

Clausewitz conserve donc une grande puissance explicative à trois conditions. Il faut lire ses concepts comme des instruments souples et non comme un modèle institutionnel figé ; distinguer la guerre absolue théorique des guerres réelles ; compléter son approche par l’étude des territoires, des sociétés et du droit. Sa question fondamentale demeure : quel but politique l’emploi de la force doit-il atteindre ? Lorsque les dirigeants ne peuvent pas y répondre, la supériorité militaire risque de produire une guerre indéfinie plutôt qu’une victoire.

L’axe fait enfin apparaître la transition vers le problème de la paix. Si la guerre est un rapport politique, son arrêt ne peut être seulement technique. Il faut convertir un rapport de force en règles acceptées ou imposées, donner des garanties et traiter la pluralité des acteurs. Westphalie et l’ONU incarnent ces deux réponses historiques.

Axe 2 — Le défi de la construction de la paix

La paix est un défi parce qu’elle doit résoudre trois problèmes à la fois. Il faut d’abord arrêter les combats, donc modifier le calcul des belligérants. Il faut ensuite définir un nouvel ordre : frontières, droits, garanties de sécurité, place des vaincus et mécanismes de décision. Il faut enfin inscrire cet ordre dans la durée malgré la méfiance, le changement des rapports de force et les blessures laissées par la guerre. Une victoire peut répondre au premier problème tout en aggravant les deux autres ; un accord bien rédigé peut échouer si aucune puissance ne le garantit.

Les deux jalons étudient deux moments et deux échelles. En 1648, les traités de Westphalie mettent fin à la guerre de Trente Ans par une négociation multilatérale entre princes et puissances européennes. Ils établissent des compromis territoriaux, confessionnels et constitutionnels, sans supprimer la politique de puissance. Entre 1997 et 2006, Kofi Annan dirige l’ONU, organisation mondiale fondée sur la sécurité collective, dans un contexte de guerres civiles, d’interventions contestées et de crimes de masse. Le rapprochement invite à comparer une paix par les traités et une paix par l’institution, tout en constatant que ces deux méthodes restent dépendantes de la volonté des acteurs les plus puissants.

Jalon 1 — Faire la paix par les traités : les traités de Westphalie (1648)

L’Europe de 1618 : un ordre politique et religieux fragmenté

La guerre de Trente Ans se déroule principalement dans le Saint-Empire romain germanique de 1618 à 1648. Cet ensemble politique ne forme pas un État centralisé. Il réunit plusieurs centaines de principautés, villes libres et territoires ecclésiastiques, liés par des institutions communes et placés sous l’autorité élective d’un empereur, généralement issu de la maison de Habsbourg. Les princes disposent de pouvoirs considérables, mais leur autonomie se combine à des obligations impériales. La question de savoir qui peut décider en matière religieuse, fiscale ou diplomatique est donc au cœur du conflit.

La Réforme ouverte par Martin Luther en 1517 a divisé l’espace chrétien occidental. La paix d’Augsbourg de 1555 reconnaît le luthéranisme dans l’Empire et applique le principe selon lequel le prince détermine la confession publique de son territoire. Ce compromis reste incomplet. Il ne reconnaît pas les calvinistes, ne règle pas définitivement le sort des biens ecclésiastiques et ne supprime pas la crainte d’une reconquête catholique. Au début du XVIIe siècle, l’Union évangélique et la Ligue catholique organisent des alliances confessionnelles concurrentes.

La religion n’est cependant pas une cause isolée. Les Habsbourg d’Autriche veulent renforcer leur autorité dans leurs possessions et dans l’Empire. Des princes entendent préserver leurs libertés. La France catholique redoute l’encerclement par les Habsbourg d’Espagne et d’Autriche. La Suède et le Danemark cherchent une influence sur les rives de la Baltique. Les Provinces-Unies poursuivent leur indépendance face à l’Espagne, tandis que Madrid veut sécuriser ses communications entre l’Italie, les Pays-Bas et le monde germanique. La guerre naît de l’imbrication d’une crise confessionnelle, d’une crise constitutionnelle de l’Empire et d’une lutte européenne pour la puissance.

De la révolte de Bohême à une guerre européenne

Le déclenchement a lieu à Prague le 23 mai 1618. Des représentants protestants de Bohême jettent par une fenêtre deux gouverneurs impériaux et leur secrétaire : la « défenestration de Prague » symbolise le refus de la politique des Habsbourg. Les États de Bohême déposent Ferdinand II et offrent la couronne à l’électeur palatin Frédéric V. L’armée impériale et la Ligue catholique remportent la bataille de la Montagne Blanche le 8 novembre 1620. La révolte est vaincue, mais la victoire des Habsbourg inquiète d’autres puissances et élargit la guerre.

Une phase danoise commence lorsque le roi Christian IV intervient en 1625 comme prince du Saint-Empire et comme souverain soucieux de ses intérêts au nord. Il est battu par les généraux impériaux Tilly et Wallenstein. L’édit de Restitution de 1629, par lequel Ferdinand II veut rendre à l’Église catholique des biens sécularisés, fait craindre une transformation autoritaire et confessionnelle de l’Empire.

Le roi de Suède Gustave II Adolphe intervient en 1630. Son armée, financée en partie par la France de Richelieu malgré leur différence confessionnelle, remporte la bataille de Breitenfeld en 1631. Cette alliance révèle la primauté croissante de la raison d’État : une monarchie catholique soutient une puissance protestante pour contenir les Habsbourg. La mort de Gustave-Adolphe à Lützen en 1632 n’arrête pas immédiatement l’effort suédois, mais la victoire impériale de Nördlingen en 1634 modifie le rapport de force.

La paix de Prague de 1635 réconcilie l’empereur avec plusieurs princes protestants. Elle aurait pu refermer la guerre allemande, mais la France intervient directement contre l’Espagne et l’Empire. Le conflit devient ouvertement franco-habsbourgeois. Les armées françaises et suédoises obtiennent des succès, notamment à Rocroi en 1643 contre les troupes espagnoles. À ce stade, aucune puissance ne peut imposer un ordre total ; l’épuisement, le coût financier et la complexité des alliances rendent la négociation nécessaire.

Pourquoi la guerre dure-t-elle trente ans ?

La durée du conflit ne s’explique pas par une haine religieuse continue. Chaque victoire attire de nouveaux acteurs qui craignent une hégémonie du vainqueur. Les objectifs changent : restaurer un droit confessionnel, défendre l’autonomie d’un prince, contrôler une route ou affaiblir une dynastie. La guerre devient un système dans lequel les fronts allemand, néerlandais, italien, baltique et franco-espagnol communiquent. Conclure la paix suppose donc de rendre compatibles plusieurs négociations.

Les structures militaires entretiennent aussi la guerre. Les souverains délèguent le recrutement à des entrepreneurs de guerre comme Wallenstein. Les armées vivent largement de contributions imposées aux territoires traversés. Cette organisation permet de lever de grands effectifs sans administration fiscale entièrement centralisée, mais elle rend la discipline difficile et déplace le coût vers les populations. Les pertes démographiques varient fortement selon les régions et résultent autant des épidémies, des déplacements et des crises agricoles que des combats. Les historiens discutent les chiffres globaux, mais s’accordent sur des destructions considérables dans plusieurs espaces du Saint-Empire.

Enfin, les communications lentes et la pluralité des autorités compliquent tout compromis. Un général peut continuer une opération alors que des diplomates discutent. Un prince craint d’être sacrifié par son allié. Chaque concession sur la religion entraîne une question de propriété ; chaque transfert territorial modifie l’équilibre. La paix ne peut être un simple accord bilatéral entre l’empereur et un adversaire : elle doit prendre la forme d’un congrès capable d’articuler les échelles impériale et européenne.

Münster et Osnabrück : l’invention d’un congrès multilatéral

Des préliminaires sont engagés dès les années 1630, mais les négociations effectives se déroulent à partir de 1643-1644 dans deux villes de Westphalie. Münster accueille principalement les puissances catholiques et la négociation avec la France ; Osnabrück réunit plutôt les délégations protestantes et la Suède. Ce partage répond à des contraintes confessionnelles et protocolaires. Les diplomates circulent entre les deux villes, situées à environ cinquante kilomètres, ce qui ralentit encore les échanges.

Le congrès ne ressemble pas à une organisation internationale permanente. Il ne possède ni secrétariat neutre ni procédure unique. Les questions de préséance sont cruciales : reconnaître le rang d’un ambassadeur revient à reconnaître la dignité politique du souverain qu’il représente. Les négociateurs utilisent des médiateurs, notamment le nonce pontifical Fabio Chigi à Münster et le diplomate vénitien Alvise Contarini. La diplomatie repose sur des courriers, des instructions changeantes et des marchandages où aucun acteur ne dispose de toute l’information.

La principale innovation tient à la conduite simultanée d’un nombre exceptionnel de discussions. L’empereur accepte que les États de l’Empire participent aux négociations, ce qui limite sa capacité à parler seul en leur nom. Les puissances étrangères deviennent parties prenantes de l’ordre constitutionnel allemand. Les accords doivent être compatibles entre eux et recevoir des garanties. Le congrès inaugure ainsi une pratique multilatérale appelée à devenir un modèle, même s’il ne crée pas encore une institution permanente.

La guerre continue pendant les négociations. Les opérations servent à améliorer la position diplomatique ; inversement, l’avancée des pourparlers influence les stratégies militaires. Cet entrelacement confirme que la paix n’est pas extérieure à la guerre : elle se construit à l’intérieur d’un rapport de force. Les négociateurs ne cherchent pas une réconciliation morale générale, mais un compromis que chacun préfère à la poursuite du conflit.

Les textes de 1648 : plusieurs paix plutôt qu’un seul traité

L’expression « traités de Westphalie » désigne principalement deux instruments signés le 24 octobre 1648 : le traité de Münster entre l’empereur et la France, et le traité d’Osnabrück entre l’empereur et la Suède. Un autre traité de Münster, conclu le 30 janvier 1648 entre l’Espagne et les Provinces-Unies, reconnaît l’indépendance de ces dernières et met fin à la guerre de Quatre-Vingts Ans. En revanche, la France et l’Espagne restent en guerre jusqu’au traité des Pyrénées de 1659. La paix de Westphalie clôt donc un ensemble majeur de conflits sans pacifier instantanément toute l’Europe.

Le règlement territorial renforce la France et la Suède. La France obtient ou fait confirmer des positions en Alsace et dans les Trois-Évêchés de Metz, Toul et Verdun, selon un dispositif juridique complexe qui ne correspond pas encore à une frontière nationale simple. La Suède reçoit des territoires stratégiques en Allemagne du Nord et des indemnités, ce qui lui donne des sièges dans les institutions impériales. Le Brandebourg et d’autres princes gagnent également des compensations. L’indépendance des Provinces-Unies et celle de la Confédération suisse sont reconnues, consolidant des réalités déjà anciennes.

Sur le plan religieux, le compromis d’Augsbourg est élargi. Le calvinisme devient une confession reconnue aux côtés du catholicisme et du luthéranisme. L’année 1624 sert de référence pour régler la possession des biens et le statut confessionnel de nombreux territoires. Des protections sont prévues pour certaines minorités. Ce dispositif ne fonde pas la liberté religieuse individuelle au sens contemporain ; il stabilise un pluralisme confessionnel limité et juridiquement organisé.

Le règlement cherche aussi à neutraliser les logiques de vengeance. L’article II du traité de Münster prévoit une amnistie et l’abandon des réclamations liées aux hostilités. Il ne s’agit pas d’affirmer que les populations oublient réellement les violences, mais de retirer à celles-ci leur fonction de justification juridique d’une nouvelle guerre. Ce choix éclaire la différence avec les normes contemporaines : en 1648, la réconciliation entre autorités repose notamment sur la clôture des griefs, tandis que la paix défendue par l’ONU doit composer avec les obligations de poursuivre les crimes internationaux. L’amnistie n’est donc pas une recette transposable à toute sortie de guerre. C’est une technique située dans un ordre juridique et politique précis, dont l’analyse permet de poser autrement la question du rapport entre paix, mémoire et justice.

Sur le plan constitutionnel, les États de l’Empire voient confirmer leurs droits, notamment leur participation aux décisions impériales et leur capacité à conclure des alliances, à condition que celles-ci ne soient pas dirigées contre l’empereur ou l’Empire. Le compromis ne transforme pas chaque principauté en État pleinement indépendant. Il maintient le Saint-Empire comme structure politique, mais empêche une centralisation monarchique par les Habsbourg. La paix est incorporée à la constitution de l’Empire et doit être garantie collectivement.

Territoire, équilibre et garantie : les mécanismes de la paix

Les traités agissent d’abord par la délimitation des droits. Ils ne tracent pas partout des frontières linéaires modernes ; ils distribuent des juridictions, des titres, des possessions et des privilèges. Dans un monde d’autorités imbriquées, faire la paix consiste moins à séparer parfaitement des territoires qu’à clarifier qui peut exercer quel pouvoir. Cette précision juridique réduit certaines causes de conflit, même si elle laisse des ambiguïtés.

Ils organisent ensuite un équilibre. Aucun acteur ne réalise son programme maximal. L’empereur conserve sa dignité et l’unité juridique de l’Empire, mais renonce à l’uniformité confessionnelle et à une forte centralisation. La France et la Suède obtiennent des gains, sans détruire les Habsbourg. Les princes allemands sécurisent leurs libertés, tout en restant membres d’un ensemble commun. La paix résulte de concessions croisées et de l’acceptation d’une pluralité durable.

Enfin, les puissances signataires instituent des garanties. La France et la Suède peuvent intervenir dans certaines conditions pour faire respecter le règlement, tandis que les États de l’Empire sont associés à sa défense. Cette garantie contient une ambiguïté fondamentale : elle protège l’accord, mais offre aussi aux puissances étrangères un fondement pour intervenir dans les affaires allemandes. Tout système de garantie de paix pose ce problème. Il limite la souveraineté immédiate des parties au nom de leur sécurité collective.

La paix de Westphalie confirme aussi une méthode : le compromis par le droit écrit, l’ambassade permanente, la négociation multilatérale et l’équilibre des puissances. Les congrès ultérieurs – Utrecht en 1713, Vienne en 1814-1815 – prolongeront cette culture diplomatique. Westphalie ne supprime pas la guerre, mais elle montre qu’un conflit aux causes imbriquées peut être décomposé en dossiers négociables et réassemblé dans un ordre commun.

La signature ne règle pourtant pas immédiatement les conditions matérielles de la sortie de guerre. Des négociations d’exécution se prolongent à Nuremberg jusqu’en 1650 pour organiser notamment les évacuations, les paiements et la démobilisation. Des soldats non payés ou des garnisons maintenues dans une place pouvaient faire échouer une paix déjà conclue sur le papier. Cet épisode montre que l’application n’est pas un détail administratif placé après la grande diplomatie : elle fait partie du compromis, car les ressources nécessaires au retrait et les garanties contre une reprise des combats doivent être réparties. Les travaux de Claire Gantet sur l’histoire sociale de la paix invitent parallèlement à observer ses proclamations, ses fêtes et ses commémorations. Ces pratiques rendent le nouvel ordre perceptible et permettent à des communautés de se l’approprier, parfois de manière confessionnelle. La paix est ainsi une transformation des rapports sociaux autant qu’un acte signé entre souverains.

1648 a-t-il créé la souveraineté moderne ?

Une lecture classique fait de Westphalie l’acte de naissance d’un « système westphalien » composé d’États souverains, égaux, maîtres de leur territoire et non soumis à une autorité supérieure. Cette représentation est devenue influente en relations internationales au XXe siècle. Elle possède une part de vérité : les traités renforcent le rôle des puissances territoriales, limitent les prétentions universalistes et donnent une place centrale à la diplomatie entre autorités politiques distinctes.

Elle devient pourtant trompeuse si elle transforme 1648 en rupture instantanée. L’historien des relations internationales Andreas Osiander a montré que les textes ne proclament pas une doctrine générale de la souveraineté et ne dissolvent pas le Saint-Empire. Les princes allemands ne deviennent pas juridiquement égaux aux grandes monarchies européennes. Peter Stirk souligne de même que l’égalité souveraine n’est pas encore le principe normatif du règlement. Les hiérarchies, les empires et les autorités superposées subsistent.

La souveraineté est d’ailleurs antérieure à 1648 comme pratique et comme réflexion. Jean Bodin la théorise au XVIe siècle, tandis que des monarchies centralisent progressivement leurs institutions. Inversement, après 1648, les interventions étrangères, les unions dynastiques et les empires coloniaux limitent fortement l’égalité. Le système international moderne résulte d’une longue évolution, poursuivie par les révolutions nationales, le droit du XIXe siècle, la décolonisation et la Charte de l’ONU.

Il est donc plus exact de présenter Westphalie comme un moment de consolidation. Le règlement consacre le pluralisme politique et confessionnel, renforce les pratiques diplomatiques multilatérales et fait de l’accord entre puissances une source d’ordre. Le « mythe westphalien » reste utile s’il est traité comme une représentation : en attribuant à 1648 la naissance de la souveraineté, les acteurs contemporains racontent une histoire qui légitime la non-ingérence et l’indépendance étatique. L’historien doit distinguer cette mémoire du contenu précis des traités.

Portée et limites d’une paix par les traités

Westphalie met fin à la guerre de Trente Ans et stabilise durablement la coexistence confessionnelle dans l’Empire. Elle montre l’efficacité d’un compromis inclusif : la participation de nombreux acteurs rend la négociation longue, mais réduit le risque qu’un intérêt essentiel soit totalement ignoré. La paix ne repose pas sur l’élimination d’un adversaire ; elle transforme des incompatibilités absolues en règles de coexistence.

Ses limites sont tout aussi instructives. La guerre franco-espagnole se poursuit onze ans. Les populations n’ont pratiquement aucune voix dans le congrès. Le règlement protège des corps politiques et des confessions reconnues, non les droits universels des individus. Les garanties dépendent des puissances et peuvent servir leurs ambitions. Surtout, le traité ne prévient pas les guerres européennes ultérieures. Il produit un ordre, pas une paix perpétuelle.

Faire la paix par les traités consiste donc à rendre la violence moins avantageuse que le compromis, à écrire ce compromis et à l’inscrire dans un équilibre. Cette méthode reste indispensable aujourd’hui, mais elle devient insuffisante lorsque les acteurs sont fragmentés, lorsqu’un groupe refuse la reconnaissance mutuelle ou lorsque les institutions d’un État se sont effondrées. Le XXe siècle cherche à compléter la paix contractuelle par une sécurité collective permanente.

Jalon 2 — Faire la paix par la sécurité collective : les actions de l’ONU sous les mandats de Kofi Annan (1997-2006)

La sécurité collective : faire de la paix une responsabilité commune

La sécurité collective repose sur une logique différente de celle de l’alliance. Une alliance protège ses membres contre un adversaire désigné ; un système de sécurité collective affirme que toute agression ou menace grave contre la paix concerne l’ensemble de la communauté. Les membres s’engagent à réagir selon des procédures communes. Le projet apparaît après la Première Guerre mondiale avec la Société des Nations, mais celle-ci ne dispose ni de la participation universelle ni des moyens nécessaires pour empêcher les agressions des années 1930.

La Charte des Nations unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945, tire les leçons de cet échec tout en intégrant la réalité de la puissance. L’Assemblée générale réunit tous les États membres selon le principe « un État, une voix ». Le Conseil de sécurité assume la responsabilité principale du maintien de la paix. Il compte quinze membres, dont cinq permanents dotés du veto. Le secrétaire général dirige l’administration, alerte le Conseil et peut exercer une médiation, mais il ne commande pas une puissance indépendante des États.

Le chapitre VI de la Charte privilégie le règlement pacifique des différends : négociation, enquête, médiation, conciliation, arbitrage et règlement judiciaire. Le chapitre VII permet au Conseil de constater une menace contre la paix, d’imposer des sanctions et d’autoriser l’usage de la force. L’article 51 maintient le droit de légitime défense. Ce système limite juridiquement la guerre sans créer un gouvernement mondial. Les États conservent leurs armées et décident des ressources qu’ils mettent à disposition.

Les opérations de maintien de la paix, qui ne figurent pas comme telles dans le texte de 1945, se développent de manière pragmatique. Les « Casques bleus » sont déployés avec un mandat du Conseil de sécurité et des contingents fournis par les États. Trois principes traditionnels les guident : consentement des principales parties, impartialité et non-recours à la force sauf en légitime défense et pour défendre le mandat. Le maintien de la paix se situe ainsi entre la diplomatie et la guerre. Il observe, sépare, protège et soutient un processus politique ; il ne peut remplacer l’accord qui manque.

Le maintien de la paix robuste se distingue néanmoins de l’imposition de la paix. Une mission robuste peut, avec le consentement des principales parties et sur mandat du Conseil, employer la force au niveau tactique pour protéger des civils ou empêcher la destruction d’un processus politique. Une opération d’imposition peut agir sans ce consentement, en vertu d’une autorisation du chapitre VII. Le seuil n’est pas toujours facile à maintenir sur le terrain : si des acteurs rejettent l’accord, une mission initialement acceptée peut devenir leur adversaire. Cette distinction évite de confondre les Casques bleus, les coalitions autorisées par l’ONU et les administrations internationales, dont les moyens, les responsabilités et le rapport aux belligérants diffèrent.

Kofi Annan et l’héritage des échecs des années 1990

Kofi Annan, diplomate ghanéen né en 1938, entre au service des Nations unies en 1962. Il dirige le département des opérations de maintien de la paix de 1993 à 1996 avant de devenir le septième secrétaire général, fonction qu’il exerce du 1er janvier 1997 au 31 décembre 2006. Il connaît donc de l’intérieur les espoirs et les échecs du nouvel ordre international apparu après la guerre froide.

La disparition du blocage systématique entre les États-Unis et l’Union soviétique avait permis une multiplication rapide des opérations de paix. Certaines réussissent à accompagner des transitions, comme en Namibie ou au Mozambique. D’autres reçoivent des mandats trop faibles pour des guerres civiles où le consentement disparaît. En Somalie, l’intervention humanitaire devient un affrontement ; au Rwanda en 1994, une mission réduite et privée d’instructions adaptées ne peut empêcher le génocide ; à Srebrenica en juillet 1995, une « zone de sécurité » proclamée par l’ONU n’est pas effectivement protégée. Ces événements montrent qu’une présence internationale sans volonté ni moyens peut créer une illusion de sécurité.

Annan est directement confronté au poids institutionnel de ces crises, puisqu’il dirigeait alors les opérations de paix. Des rapports d’enquête ultérieurs reconnaissent des responsabilités partagées entre le Secrétariat, le Conseil de sécurité et les États membres. La leçon essentielle est politique : l’ONU ne peut agir que si les gouvernements lui donnent un mandat, des informations, des troupes et l’autorisation d’employer la force nécessaire. Mais le Secrétariat doit aussi alerter clairement, refuser les mandats irréalistes et mieux protéger les populations menacées.

Annan cherche dès lors à rendre l’organisation plus efficace et à replacer l’individu au cœur de la sécurité. Dans son discours du millénaire, il insiste sur la tension entre souveraineté des États et souveraineté des peuples. L’État ne doit pas être seulement protégé contre l’intervention ; il doit protéger sa population. Cette évolution nourrit le concept de sécurité humaine, qui inclut la protection contre la violence politique, la pauvreté extrême, les épidémies et les déplacements, même si le mandat de l’ONU ne lui permet pas d’agir seule sur tous ces fronts.

Réformer le maintien de la paix : le rapport Brahimi

En mars 2000, Kofi Annan confie à un groupe présidé par le diplomate algérien Lakhdar Brahimi une évaluation des opérations de paix. Publié en août, le rapport Brahimi demande des mandats clairs, crédibles et réalisables, des règles d’engagement adaptées, un déploiement plus rapide, de meilleures capacités d’analyse et une correspondance honnête entre objectifs et ressources. Il affirme qu’une impartialité véritable ne signifie pas une neutralité entre celui qui respecte l’accord et celui qui le viole.

Cette distinction est fondamentale. Une mission impartiale applique le mandat à tous selon les mêmes règles ; elle n’est pas condamnée à l’inaction lorsqu’un acteur attaque des civils ou sabote le processus. À l’inverse, si elle devient partie au conflit sans stratégie politique, elle perd le consentement indispensable. Le maintien de la paix robuste doit donc articuler force et légitimité, non choisir mécaniquement l’une contre l’autre.

Les réformes renforcent la planification, les effectifs du département et les capacités logistiques. Les mandats deviennent multidimensionnels : surveillance d’un cessez-le-feu, protection des civils, désarmement et réintégration des combattants, organisation d’élections, réforme de la police et soutien à l’état de droit. Cette ambition répond à la nature des guerres civiles, mais accroît le risque de surcharge. Une mission ne peut reconstruire à elle seule un contrat social.

Le décalage entre mandat et moyens provient également de la répartition institutionnelle des responsabilités. Le Conseil décide des objectifs ; l’Assemblée générale vote les budgets, financés par des contributions mises à la charge des États ; les personnels restent fournis volontairement par les gouvernements. Les pays qui financent le plus, ceux qui envoient les contingents et ceux où se déroule l’opération ne supportent donc pas les mêmes coûts et ne disposent pas de la même influence. Il faut encore obtenir des capacités rares, comme le transport aérien, le renseignement ou les moyens médicaux. Un mandat plus ambitieux ne crée pas ces ressources. La réforme administrative améliore leur emploi, mais elle ne remplace ni les contributions promises ni l’accord politique sur les risques acceptables.

Le Timor oriental : administrer une transition vers l’indépendance

Le Timor oriental fournit un exemple important de l’action onusienne sous Annan. Ancienne colonie portugaise, il est envahi par l’Indonésie en décembre 1975 puis annexé en 1976, sans que cette annexion soit reconnue par l’ONU. Après la chute du président indonésien Suharto, un accord entre l’Indonésie, le Portugal et l’ONU permet une consultation populaire organisée le 30 août 1999. Une large majorité rejette l’autonomie proposée et choisit la voie de l’indépendance. Des violences et des déplacements suivent le scrutin, conduisant le Conseil de sécurité à autoriser une force internationale dirigée par l’Australie. Le cas associe donc autodétermination, protection d’une population et gestion des rapports entre l’État indonésien, l’ancienne puissance administrante et la communauté internationale.

En octobre 1999, l’Administration transitoire des Nations unies au Timor oriental reçoit des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires exceptionnels. Elle doit rétablir l’ordre, reconstruire une administration et préparer l’indépendance, proclamée le 20 mai 2002 sous le nom de Timor-Leste. L’ONU ne se contente donc pas d’interposer des soldats ; elle exerce temporairement des fonctions de souveraineté.

Le bilan est significatif : la consultation est respectée et un nouvel État apparaît. Mais l’expérience soulève un problème de légitimité. Une administration internationale peut importer des procédures et recruter plus facilement des experts étrangers que former des cadres locaux. La crise politique et sécuritaire de 2006 montre la fragilité des institutions. Le succès de la transition juridique ne garantit pas immédiatement la consolidation sociale. Le cas illustre à la fois la capacité exceptionnelle de l’ONU et la difficulté de transférer réellement le pouvoir.

Sierra Leone et Liberia : protéger un accord et reconstruire l’État

En Sierra Leone, une guerre civile commencée en 1991 oppose le gouvernement et le Revolutionary United Front, sur fond de faiblesse de l’État, de captation des diamants et d’interventions régionales. L’accord de Lomé de juillet 1999 prévoit un cessez-le-feu et un processus de désarmement. La Mission des Nations unies en Sierra Leone, créée en octobre, rencontre rapidement des résistances et plusieurs centaines de Casques bleus sont retenus par les rebelles en 2000. Le Royaume-Uni intervient pour sécuriser la capitale et soutenir les forces gouvernementales.

Le Conseil renforce alors le mandat et les effectifs de la mission. Le désarmement progresse, les élections de 2002 se tiennent et la guerre est déclarée terminée. Un Tribunal spécial, établi avec le soutien de l’ONU, juge les principaux responsables des crimes commis. La consolidation combine donc plusieurs outils : pression militaire, opération de paix, justice, élections et réforme des institutions. Aucun de ces instruments n’aurait suffi isolément.

Ce résultat dépend aussi du contexte régional. Le Liberia voisin, dirigé par Charles Taylor, avait soutenu la rébellion sierra-léonaise et connaissait sa propre guerre. Après le départ de Taylor en 2003, une mission des Nations unies accompagne un accord de paix, le désarmement et les élections qui portent Ellen Johnson Sirleaf à la présidence en 2005. En traitant les deux pays et les flux transfrontaliers, l’ONU reconnaît qu’une paix nationale ne peut être consolidée si les combattants, les armes et les financements circulent dans un espace régional en guerre.

Ces cas sont souvent présentés comme des réussites, à juste titre, mais leur analyse doit rester précise. L’action britannique fut décisive en Sierra Leone ; des organisations régionales ouest-africaines avaient agi avant l’ONU ; la paix s’appuie sur l’épuisement et la transformation des intérêts locaux. L’ONU coordonne, légitime et prolonge un rapport de force qu’elle ne crée pas seule.

Prévenir, développer, consolider : élargir l’agenda de la paix

Annan cherche à faire évoluer l’organisation d’une logique de réaction vers une logique de prévention. La diplomatie préventive, les missions politiques et l’alerte doivent agir avant que la violence n’atteigne un niveau catastrophique. En 2001, l’ONU et Kofi Annan reçoivent conjointement le prix Nobel de la paix, notamment pour leur travail en faveur d’une organisation plus active et d’une conception plus large de la sécurité.

La médiation d’Annan à Bagdad en février 1998 montre ce travail de prévention à une échelle concrète. Le différend sur l’accès des inspecteurs à des sites présidentiels menace alors de déboucher sur une nouvelle confrontation militaire. Le mémorandum signé le 23 février avec Tariq Aziz réaffirme les obligations irakiennes et organise un dispositif particulier de visites, en prenant en compte des préoccupations affichées de dignité et de souveraineté. Le secrétaire général ne modifie pas seul le régime de sanctions ; il trouve un arrangement permettant provisoirement l’application des décisions du Conseil. L’échec ultérieur de la coopération ne rend pas cette médiation inexistante. Il montre qu’un succès diplomatique peut désamorcer une crise immédiate sans résoudre le désaccord politique qui la produit.

Sous ses mandats, le développement devient également un pilier de la paix. Le Sommet du Millénaire de 2000 conduit aux Objectifs du millénaire pour le développement. L’idée n’est pas que la pauvreté cause automatiquement la guerre, mais que des institutions fragiles, des inégalités politisées et l’absence de perspectives peuvent rendre la paix vulnérable. Inversement, la guerre détruit les capacités de développement. Sécurité et développement forment ainsi un cercle qui peut être vertueux ou destructeur.

La résolution 1325, adoptée le 31 octobre 2000, élargit également la définition des acteurs de la paix. Elle demande une participation accrue des femmes à la prévention, aux négociations et aux institutions chargées de la sortie de conflit, tout en renforçant l’attention portée aux violences sexuelles et à la protection. L’enjeu dépasse l’ajout de victimes à un programme humanitaire : des associations et des médiatrices détiennent des informations sur la sécurité quotidienne, les déplacements et les besoins sociaux que les seuls chefs militaires ne représentent pas nécessairement. Leur présence peut élargir les questions négociées et les soutiens à l’accord. Cela n’implique ni que toutes les femmes partagent les mêmes intérêts ni qu’elles seraient naturellement pacifiques. Le principe est politique : un règlement élaboré uniquement entre les détenteurs des armes risque de reproduire l’exclusion qui fragilise sa légitimité.

Le Sommet mondial de 2005 prévoit la création d’une Commission de consolidation de la paix ; celle-ci est établie le 20 décembre par les résolutions 60/180 de l’Assemblée générale et 1645 du Conseil de sécurité. Cet organe consultatif doit réunir les acteurs concernés, coordonner les stratégies et mobiliser des ressources pour les pays sortant d’un conflit. Il répond à un vide institutionnel : le Conseil traite l’urgence, tandis que les agences de développement travaillent sur le temps long, et la transition entre ces deux logiques risquait de manquer de suivi. La Commission ne possède cependant ni budget souverain ni pouvoir d’imposer un règlement. Son utilité dépend de la continuité des financements, de la coopération des autorités nationales et de la capacité à maintenir l’attention internationale après la phase la plus visible de la crise.

Annan soutient aussi une réforme de l’organisation. Le Conseil des droits de l’homme remplace en 2006 une commission discréditée. La Cour pénale internationale, créée par le Statut de Rome de 1998 et entrée en fonction en 2002, n’est pas un organe de l’ONU mais entretient avec elle des relations et incarne le même effort contre l’impunité. Ces institutions affirment qu’une paix durable ne peut ignorer les droits et la responsabilité pénale. Elles posent cependant la difficile articulation entre justice et négociation : menacer un dirigeant de poursuites peut protéger des victimes futures, mais aussi réduire son incitation à quitter le pouvoir.

De l’« intervention humanitaire » à la responsabilité de protéger

Les crises du Rwanda, de Srebrenica et du Kosovo posent une question aiguë : que doit faire la communauté internationale lorsqu’un État commet ou laisse commettre des crimes de masse ? En 1999, l’OTAN intervient au Kosovo sans autorisation explicite du Conseil de sécurité, bloqué par les menaces de veto russe et chinois. Les partisans de l’intervention la jugent légitime pour protéger les Albanais du Kosovo ; ses critiques soulignent l’atteinte à la Charte et les risques d’un précédent unilatéral.

À l’initiative du gouvernement canadien, une commission internationale propose en 2001 la notion de responsabilité de protéger. Les paragraphes 138 et 139 du Document final du Sommet mondial de 2005 reprennent ce principe sous une forme encadrée. Chaque État doit protéger sa population du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité ; les autres États doivent l’y aider. Si les moyens pacifiques s’avèrent insuffisants et si les autorités nationales échouent manifestement à assurer cette protection, les États se déclarent prêts à une action collective, au cas par cas, par le Conseil de sécurité, conformément à la Charte et notamment au chapitre VII. La gravité des crimes et la défaillance manifeste des autorités sont donc essentielles : le principe ne donne pas compétence pour corriger militairement n’importe quelle mauvaise gouvernance.

La responsabilité de protéger constitue un engagement politique de haut niveau appuyé sur des obligations juridiques déjà existantes ; elle ne crée pas une exception supplémentaire à l’interdiction du recours à la force. Elle associe responsabilité nationale, assistance internationale et réponse collective, en plaçant la prévention avant l’action coercitive. L’expression de « droit d’ingérence » doit donc être employée avec prudence : aucun gouvernement ne reçoit du seul fait de cette doctrine le droit d’intervenir militairement de sa propre initiative. Sa portée réside plutôt dans une redéfinition de l’argument de souveraineté. Celle-ci ne protège pas uniquement l’État contre l’intervention extérieure ; elle implique aussi des responsabilités envers les personnes placées sous son autorité.

La difficulté réapparaît lors de l’application du principe. Les membres permanents n’interprètent pas de la même façon une crise et craignent que la protection serve à provoquer un changement de régime. Les moyens non militaires – médiation, sanctions ciblées, enquête, aide – dépendent également d’une décision politique. La responsabilité de protéger reformule une norme ; elle ne supprime pas le veto ni les rivalités de puissance.

Les limites de l’ONU : Kosovo, Irak et Darfour

Trois crises révèlent les contraintes du système sous Annan. Au Kosovo, l’intervention de l’OTAN en 1999 contourne le Conseil, puis l’ONU reçoit la mission d’administrer le territoire après les opérations. L’organisation est indispensable pour reconstruire une légitimité internationale, mais elle intervient dans un ordre établi par une coalition militaire. Cette séquence brouille la distinction entre autorisation collective et régularisation après coup.

En 2003, les États-Unis et le Royaume-Uni envahissent l’Irak sans nouvelle résolution autorisant explicitement la force. Ils soutiennent que les résolutions antérieures, notamment celles de 1990-1991 et la résolution 1441 de 2002, fournissent une base suffisante ; de nombreux membres du Conseil, dont la France, la Russie et la Chine, contestent cette interprétation. Kofi Annan déclarera que la guerre n’était pas conforme à la Charte. L’épisode montre qu’une grande puissance peut agir sans l’institution lorsqu’elle juge ses intérêts vitaux en jeu. L’ONU conserve un rôle humanitaire et politique en Irak, mais l’attentat contre son siège à Bagdad le 19 août 2003, qui tue notamment le représentant spécial Sérgio Vieira de Mello, réduit fortement sa présence.

Au Darfour, à partir de 2003, la guerre entre le gouvernement soudanais, des milices alliées et des mouvements rebelles entraîne des crimes de masse et des déplacements considérables. Le Conseil impose des sanctions ciblées, saisit la Cour pénale internationale en 2005 et soutient une mission de l’Union africaine, mais la réponse est lente et insuffisante. Une mission hybride ONU-Union africaine n’est créée qu’en 2007, après le mandat d’Annan. Le consentement du Soudan, les divisions du Conseil et le manque de forces adaptées limitent l’action.

Ces échecs ne prouvent pas l’inutilité de l’ONU. Ils révèlent plutôt sa nature : une organisation intergouvernementale, dotée d’une légitimité et de compétences uniques, mais dépendante de ses membres. Le secrétaire général peut alerter, proposer et médiatiser ; il ne peut abolir leurs divergences. La sécurité collective fonctionne mieux lorsque les grandes puissances s’accordent sur un objectif limité et fournissent les moyens correspondants.

Les contradictions d’une paix administrée

Les opérations multidimensionnelles soulèvent un autre débat. Organiser rapidement des élections peut conférer une légitimité, mais aussi cristalliser des divisions avant que les institutions ne soient solides. Libéraliser une économie peut attirer l’aide tout en aggravant les inégalités. Le politiste Roland Paris a qualifié de « paix libérale » cette tendance à exporter élections et marché comme modèle universel. Il propose une stratégie d’« institutionnalisation avant libéralisation », afin de construire d’abord des capacités publiques capables de gérer la compétition.

La critique ne conduit pas à rejeter les droits ou les élections. Elle rappelle que leur calendrier, leur appropriation et leur articulation aux structures locales comptent. Une constitution écrite par des experts étrangers n’est efficace que si des acteurs nationaux la reconnaissent. Le désarmement d’un groupe dépend de sa confiance dans la sécurité et dans l’accès au pouvoir. La consolidation de la paix est donc un processus politique, pas une boîte à outils technique.

L’impartialité crée également un dilemme. Traiter toutes les parties comme des interlocuteurs peut être nécessaire pour obtenir un accord, mais risque d’accorder une forme de reconnaissance à ceux qui ont utilisé la violence. À l’inverse, exclure un acteur capable de faire échouer la paix rend le traité fragile. Les négociateurs doivent distinguer inclusion dans le processus, amnistie et légitimation. La justice transitionnelle – tribunaux, commissions vérité, réparations – cherche des combinaisons adaptées, sans solution identique pour tous les conflits.

De Westphalie à l’ONU : deux modèles, une même dépendance politique

Westphalie et l’ONU ne s’opposent pas terme à terme. L’ONU produit elle aussi des accords, et les traités de 1648 contenaient déjà des garanties collectives. La différence majeure tient à l’institutionnalisation. En 1648, les puissances négocient un compromis particulier et se portent garantes ; depuis 1945, elles disposent d’une organisation permanente, d’une Charte, d’un Conseil, d’un Secrétariat et d’opérations capables de suivre la mise en œuvre.

Les deux systèmes reposent pourtant sur un équilibre entre droit et puissance. À Westphalie, la France et la Suède obtiennent des avantages et garantissent le règlement parce qu’elles disposent de moyens militaires. À l’ONU, les cinq permanents ont un statut privilégié parce que les fondateurs considéraient qu’aucun ordre ne survivrait contre les principales puissances. Le veto est donc à la fois une cause de paralysie et le prix de leur participation. Une sécurité collective qui ignorerait le rapport de force serait idéale mais fragile ; une organisation réduite au rapport de force perdrait sa légitimité.

Le progrès se mesure à l’existence de normes et d’outils supplémentaires : interdiction du recours à la force, médiation, sanctions, opérations de paix, justice pénale, responsabilité de protéger et consolidation de la paix. Aucun n’élimine la guerre. Ensemble, ils rendent certaines actions plus coûteuses politiquement, offrent des voies de règlement et peuvent empêcher une reprise des combats. Leur efficacité dépend toutefois d’une stratégie, d’un consentement suffisant, de ressources et de la cohérence des puissances.

Bilan de l’axe

Construire la paix signifie transformer un rapport de force en ordre politique. Westphalie opère cette transformation par des compromis territoriaux, confessionnels et constitutionnels négociés entre acteurs épuisés mais encore puissants. L’ONU cherche à rendre cette transformation permanente et universelle grâce à la sécurité collective. Sous Kofi Annan, elle étend son action au-delà de l’interposition, vers la protection, l’administration transitoire, la justice et la reconstruction institutionnelle.

Les deux jalons montrent qu’il n’existe pas de paix purement juridique. Un traité sans garantie risque d’être violé ; une résolution sans moyens reste déclaratoire. Mais une paix purement militaire n’est pas davantage durable : elle doit être convertie en règles perçues comme suffisamment légitimes. L’expérience d’Annan ajoute une exigence contemporaine : la souveraineté ne suffit plus à juger la paix si les populations restent exposées à des crimes de masse et à l’effondrement des institutions.

Le Moyen-Orient concentre ces tensions. Les traités y ont produit des paix interétatiques réelles, mais partielles. L’ONU y formule des principes et autorise parfois l’action collective, mais les grandes puissances contournent aussi le Conseil. Des organisations non étatiques déplacent les conflits, tandis que les frontières, les régimes et les mémoires rendent tout accord inséparable d’une géopolitique régionale. L’objet conclusif met donc simultanément à l’épreuve la politique de la guerre et les instruments de la paix.

Objet de travail conclusif — Le Moyen-Orient : conflits régionaux et tentatives de paix impliquant des acteurs internationaux (étatiques et non étatiques)

Le Moyen-Orient est une construction géopolitique plus qu’une région aux limites incontestables. L’expression, forgée depuis l’Europe, désigne généralement un espace allant de l’Égypte à l’Iran et de la Turquie à la péninsule Arabique, parfois élargi à l’Afghanistan ou au Maghreb selon les enjeux. Cet espace relie Méditerranée, mer Rouge, golfe Persique et océan Indien. Il commande des routes maritimes majeures – canal de Suez, détroits de Bab el-Mandeb et d’Ormuz – et concentre une part considérable des réserves mondiales d’hydrocarbures. Sa centralité ne se réduit pourtant ni au pétrole ni à une supposée conflictualité culturelle.

L’histoire contemporaine de la région associe le démantèlement de l’Empire ottoman, les mandats européens, la formation d’États, les nationalismes, la création d’Israël, la guerre froide, les rivalités entre régimes et l’intervention de puissances extérieures. Des identités nationales, arabes, kurdes, persanes, turques et religieuses se croisent sans déterminer mécaniquement les alliances. L’Iran chiite soutient par exemple des acteurs pour des raisons à la fois idéologiques et stratégiques ; des États arabes sunnites peuvent se combattre ou se rapprocher d’Israël face à une menace commune. Les régimes cherchent autant leur survie que la défense d’un intérêt abstrait de la région.

Deux ensembles de conflits permettent de mettre à l’épreuve tout le thème. Le conflit israélo-arabe est devenu progressivement un conflit israélo-palestinien sans cesser d’avoir une dimension régionale et internationale. Les guerres du Golfe de 1991 et 2003 montrent, quant à elles, comment une agression interétatique peut susciter une réponse collective, puis comment une intervention visant un changement de régime transforme une guerre courte en conflit asymétrique. Dans les deux jalons, la victoire militaire ne produit pas automatiquement la paix, et les acteurs non étatiques prospèrent dans l’écart entre ordre international et légitimité locale.

Jalon 1 — Du conflit israélo-arabe au conflit israélo-palestinien : les tentatives de résolution, de la création de l’État d’Israël à nos jours

Deux projets nationaux sur un même territoire

À la fin du XIXe siècle, la Palestine appartient à l’Empire ottoman et sa population est très majoritairement arabe, principalement musulmane avec des communautés chrétiennes, tandis que des communautés juives anciennes y vivent également. En Europe, l’antisémitisme, les persécutions et l’essor des nationalismes favorisent le sionisme, mouvement qui vise à établir un foyer national puis un État pour le peuple juif. Le premier congrès sioniste, réuni à Bâle en 1897 sous l’impulsion de Theodor Herzl, organise politiquement ce projet. Des migrations juives vers la Palestine se développent, accompagnées d’achats de terres et de nouvelles institutions.

La Première Guerre mondiale bouleverse la région. Par la déclaration Balfour du 2 novembre 1917, le gouvernement britannique se déclare favorable à l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif », tout en affirmant que les droits civils et religieux des communautés non juives ne doivent pas être lésés. Cette promesse entre en tension avec les attentes arabes d’indépendance et avec d’autres engagements britanniques. La Société des Nations confie en 1922 à Londres un mandat sur la Palestine qui incorpore la déclaration.

Sous le mandat, les migrations augmentent, particulièrement avec la montée des persécutions antisémites en Europe et le nazisme. Les institutions du Yichouv, la communauté juive de Palestine, se renforcent. Dans le même temps, un nationalisme arabe palestinien se structure en opposition à la domination britannique et contre la perspective d’un État juif. La grande révolte arabe de 1936-1939 est réprimée par les autorités britanniques. La Shoah, qui entraîne l’assassinat d’environ six millions de Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie et ses alliés, donne après 1945 une urgence nouvelle à la recherche d’un refuge et d’un État, sans résoudre la question des droits politiques de la population arabe de Palestine.

Deux projets d’autodétermination portent donc sur un espace en partie commun. Chacun construit une histoire, des institutions et une géographie affective. Pour les Juifs sionistes, l’État promet sécurité et souveraineté après des siècles de persécutions. Pour les Arabes palestiniens, le même processus apparaît comme une dépossession soutenue par des puissances étrangères. Cette opposition de récits n’empêche pas l’analyse factuelle ; elle explique pourquoi chaque frontière, chaque déplacement et chaque reconnaissance juridique acquièrent une signification existentielle.

1947-1949 : partage, naissance d’Israël et première guerre

Épuisé, le Royaume-Uni remet la question palestinienne à l’ONU. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale adopte la résolution 181, qui recommande la fin du mandat, la création d’un État juif et d’un État arabe, ainsi qu’un régime international pour Jérusalem. Le plan attribue des territoires discontinus aux deux États et prévoit une union économique. Les dirigeants sionistes l’acceptent comme base juridique, malgré des réserves ; les représentants arabes palestiniens et les États arabes le rejettent, estimant qu’il impose un partage injuste à la majorité arabe.

Une guerre civile commence entre communautés. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame l’indépendance d’Israël à la veille de la fin du mandat. Des armées arabes interviennent le lendemain. La guerre oppose donc à la fois les forces du nouvel État à des groupes palestiniens et à plusieurs États voisins. Israël l’emporte et contrôle, à l’issue des armistices de 1949, un territoire plus vaste que celui que lui attribuait le plan de partage. La Jordanie occupe puis annexe la Cisjordanie et Jérusalem-Est ; l’Égypte administre la bande de Gaza. L’État arabe palestinien prévu par la résolution n’est pas créé.

Environ 700 000 Palestiniens deviennent réfugiés, par fuite, expulsion ou impossibilité de retour selon des situations locales différentes. Ils nomment cette rupture la Nakba, la « catastrophe ». Dans le même temps, les sociétés juives du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord connaissent dans les années suivantes des départs massifs vers Israël et d’autres pays, sous l’effet de facteurs mêlant insécurité, discriminations, nationalisme et choix migratoires. Les mémoires ne sont pas interchangeables, mais leur prise en compte aide à comprendre la centralité du refuge et de la sécurité dans les deux sociétés.

Les conventions d’armistice de 1949 arrêtent les combats sans instaurer la paix. La « ligne verte » sépare Israël de la Cisjordanie et de Gaza, mais elle n’est pas une frontière reconnue par un traité général. Les réfugiés, Jérusalem, la reconnaissance d’Israël et la création d’un État palestinien restent sans solution. L’ONU crée l’UNRWA pour fournir des services aux réfugiés palestiniens ; cette réponse humanitaire gère une conséquence de la guerre sans régler son origine politique.

De Suez à 1973 : l’apogée du conflit interétatique

Dans les années 1950 et 1960, le conflit s’inscrit dans le nationalisme arabe et la guerre froide. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez le 26 juillet 1956. La France et le Royaume-Uni, en coordination secrète avec Israël, lancent une opération militaire. Les États-Unis et l’Union soviétique imposent leur retrait. La crise confirme le déclin des anciennes puissances coloniales, renforce provisoirement Nasser et conduit au déploiement d’une force d’urgence des Nations unies. Une intervention militaire victorieuse sur le terrain peut donc échouer politiquement lorsqu’elle perd l’appui international.

En juin 1967, après une montée des tensions régionales, Israël remporte en six jours une guerre contre l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. Il occupe la péninsule du Sinaï, la bande de Gaza, la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le plateau du Golan. Le conflit change d’échelle : Israël contrôle désormais des territoires peuplés de Palestiniens, tandis que les États arabes veulent récupérer leurs terres. La résolution 242 du Conseil de sécurité, adoptée le 22 novembre 1967, associe retrait israélien de territoires occupés, fin des états de belligérance et droit de chaque État de la région à vivre en sécurité. La différence entre les versions anglaise et française sur l’étendue du retrait nourrit des interprétations opposées, mais le principe général « territoires contre paix » devient la base de la diplomatie.

La résolution 242 illustre aussi les limites d’un cadre de négociation. Elle traite d’abord de l’ordre entre États et évoque le problème des réfugiés, sans reconnaître explicitement aux Palestiniens un droit national à disposer d’eux-mêmes. Elle fournit ainsi une base au rapprochement israélo-égyptien, mais ne suffit pas à régler la représentation politique des populations sous occupation. L’apparition de l’OLP comme interlocuteur puis la négociation d’Oslo correspondent à un changement dans l’identification des parties, et pas seulement à une tentative supplémentaire sur un même dossier. Faire la paix exige en effet de déterminer qui peut engager une population, quels droits sont discutés et à quelle échelle doit se conclure l’accord. L’efficacité partielle d’un texte peut tenir précisément à ce qu’il laisse provisoirement hors de la négociation.

Le 6 octobre 1973, l’Égypte et la Syrie attaquent les positions israéliennes dans le Sinaï et sur le Golan. Leur objectif est de briser le statu quo issu de 1967 et de récupérer les territoires. Après des succès initiaux, Israël reprend l’initiative ; les États-Unis soutiennent Israël et l’Union soviétique ses partenaires, faisant craindre une escalade. La résolution 338 impose un cessez-le-feu et demande l’application de la résolution 242 ainsi que des négociations.

La guerre de 1973 produit un paradoxe diplomatique. L’Égypte n’obtient pas par les armes la restitution immédiate du Sinaï, mais elle restaure sa crédibilité et crée les conditions d’une négociation. Le président Anouar el-Sadate change de stratégie, se rapproche des États-Unis et se rend à Jérusalem en 1977. Sous la médiation du président américain Jimmy Carter, les accords de Camp David de septembre 1978 débouchent sur le traité de paix israélo-égyptien du 26 mars 1979. Israël restitue progressivement le Sinaï, achevant son retrait en 1982 ; l’Égypte reconnaît Israël.

Ce traité est une réussite majeure de la paix bilatérale. Il retire du conflit l’armée arabe la plus puissante et met fin à une rivalité interétatique directe. Il isole toutefois temporairement l’Égypte dans le monde arabe et ne règle pas la question palestinienne, malgré un cadre d’autonomie resté sans application. La paix progresse ici par séparation des dossiers : elle devient possible entre États précisément parce que le problème le plus difficile est repoussé.

La durabilité de cette paix tient également à ses dispositifs d’exécution. Le traité de 1979 prévoit un retrait progressif, des zones où les forces et les équipements sont limités, ainsi que des vérifications. L’impossibilité d’obtenir une opération onusienne conduit les deux parties, avec l’aide des États-Unis, à établir en 1981 la Force multinationale et observateurs, institution extérieure au cadre de l’ONU chargée de surveiller les dispositions de sécurité. La restitution territoriale s’accompagne donc d’une réduction vérifiable du risque militaire. Une garantie crédible ne suppose pas toujours la disparition de la méfiance : elle permet de rendre celle-ci compatible avec le respect du traité. Ce mécanisme explique mieux la solidité de la paix israélo-égyptienne que le seul récit de la rencontre de ses dirigeants.

La « palestinisation » du conflit

L’Organisation de libération de la Palestine, créée en 1964, rassemble plusieurs mouvements, dont le Fatah de Yasser Arafat prend la direction à la fin des années 1960. Après la défaite des États arabes en 1967, l’idée que les Palestiniens doivent être les acteurs principaux de leur libération se renforce. La Ligue arabe reconnaît en 1974 l’OLP comme seul représentant légitime du peuple palestinien, et l’organisation obtient un statut d’observateur à l’ONU.

L’OLP utilise alors la lutte armée et la diplomatie. Ses bases successives en Jordanie puis au Liban l’insèrent dans les crises de ces États. Chassée de Beyrouth après l’intervention israélienne de 1982, sa direction s’installe à Tunis et s’éloigne du terrain palestinien. Le centre de gravité se déplace avec la première Intifada, soulèvement commencé en décembre 1987 dans les territoires occupés. Les mobilisations populaires, les grèves et les affrontements rendent visible la permanence de l’occupation et favorisent de nouveaux acteurs locaux. Le Hamas, mouvement islamiste palestinien, est fondé dans ce contexte et devient un rival de l’OLP.

En 1988, le Conseil national palestinien proclame l’État de Palestine et accepte les résolutions 242 et 338, évolution interprétée comme une reconnaissance implicite d’un règlement à deux États. La fin de la guerre froide, l’affaiblissement de l’OLP après son soutien à Saddam Hussein en 1990-1991 et le prestige américain après la guerre du Golfe ouvrent une fenêtre diplomatique. La conférence de Madrid de 1991 réunit Israël, des États arabes et une délégation jordano-palestinienne. Elle ne débouche pas immédiatement sur un accord, mais établit un cadre de négociation direct.

Oslo : une reconnaissance historique et une paix différée

Des discussions secrètes en Norvège aboutissent en 1993. Par des lettres échangées le 9 septembre, Israël et l’OLP se reconnaissent selon des engagements différents : l’OLP reconnaît le droit d’Israël à exister en paix et en sécurité et renonce au terrorisme ; Israël reconnaît l’OLP comme représentante du peuple palestinien et accepte de négocier avec elle. Cette reconnaissance de l’interlocuteur ne constitue donc pas encore une reconnaissance israélienne d’un État palestinien. Le 13 septembre, Shimon Peres et Mahmoud Abbas signent à Washington la Déclaration de principes, en présence de Yitzhak Rabin, de Yasser Arafat et du président Bill Clinton. La poignée de main entre Rabin et Arafat donne à la cérémonie sa portée symbolique, mais elle ne doit pas faire confondre les responsables politiques et les signataires du texte.

Les accords prévoient une période intérimaire de cinq ans, une autonomie palestinienne progressive à Gaza et en Cisjordanie et des négociations ultérieures sur le statut final. L’Autorité palestinienne est créée. L’accord d’Oslo II de septembre 1995 divise la Cisjordanie en zones A, B et C : l’Autorité exerce des compétences civiles et sécuritaires variables dans les deux premières, tandis qu’Israël conserve le contrôle intégral de la zone C, qui représente la majorité du territoire. Ce découpage devait être provisoire ; il structure encore la géographie politique plusieurs décennies plus tard.

La géographie de l’autonomie possède aussi une dimension économique. Le protocole de Paris de 1994 encadre les relations commerciales et fiscales dans une organisation douanière très asymétrique. Israël collecte notamment certaines recettes destinées à l’Autorité palestinienne, dont les capacités budgétaires dépendent ainsi de transferts et d’accès qu’elle ne maîtrise pas entièrement. Les travaux de la CNUCED montrent que le caractère supposé provisoire de ce dispositif s’est prolongé, tandis que la fragmentation territoriale et les restrictions de circulation entravaient l’intégration économique. L’autonomie administrative ne donne donc pas automatiquement la capacité de financer des services, de commercer et de gouverner un territoire continu. Cette dépendance contribue à comprendre pourquoi la construction d’une autorité palestinienne et l’avènement d’une souveraineté effective ont pu suivre des trajectoires différentes.

Oslo constitue un changement historique, car les deux mouvements nationaux acceptent de négocier. Sa méthode comporte cependant des fragilités. Les questions les plus difficiles – Jérusalem, frontières, réfugiés, colonies, sécurité et souveraineté – sont reportées. Aucun mécanisme puissant n’oblige les parties à respecter un calendrier. L’asymétrie entre un État souverain et une autorité sous occupation persiste. Les opposants des deux camps cherchent à faire échouer le processus.

Le 4 novembre 1995, Yitzhak Rabin est assassiné par Yigal Amir, extrémiste israélien opposé aux concessions. Le Hamas mène des attentats contre des civils israéliens. La colonisation israélienne de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est continue, fragmentant davantage le territoire envisagé pour un État palestinien. La disparition de Rabin prive le processus d’un dirigeant capable d’engager une partie de la société israélienne en s’appuyant sur sa légitimité militaire et politique. Elle ne suffit cependant pas à expliquer seule l’échec : les ambiguïtés du dispositif intérimaire, les oppositions internes et les transformations du terrain demeurent. La violence peut renforcer ceux qui présentent le compromis comme une faiblesse, sans rendre la suite inéluctable. Les négociations ultérieures montrent que plusieurs trajectoires restaient ouvertes. L’accord intérimaire finit pourtant par devenir un cadre durable sans produire le statut final qui lui donnait son sens.

De l’échec du processus de paix à la fragmentation politique

Le sommet de Camp David en juillet 2000, organisé par Bill Clinton avec le Premier ministre israélien Ehud Barak et Yasser Arafat, échoue à conclure un accord final. Les responsabilités sont débattues : les propositions, les marges de manœuvre politiques et le calendrier ne sont pas interprétés de la même manière par les parties. Les discussions de Taba en janvier 2001 montrent que des rapprochements restent possibles, mais elles arrivent trop tard dans le cycle politique.

La seconde Intifada commence à l’automne 2000 et prend une forme beaucoup plus militarisée que la première. Israël réoccupe des zones autonomes et construit à partir de 2002 une barrière de séparation, dont le tracé se situe en grande partie à l’intérieur de la Cisjordanie plutôt que sur la ligne verte. Le gouvernement la présente comme un moyen de sécurité. Dans son avis consultatif du 9 juillet 2004, la Cour internationale de Justice estime contraires au droit international l’édification du mur dans le territoire palestinien occupé et le régime qui lui est associé, et en précise les conséquences juridiques. Le débat ne porte donc pas seulement sur l’efficacité sécuritaire de l’ouvrage : il concerne son tracé, ses effets sur les droits et les obligations de la puissance occupante. La séparation physique réduit les contacts et fragmente les circulations, tout en compliquant la continuité territoriale d’un futur État.

La diplomatie continue. L’Initiative de paix arabe de 2002 propose une normalisation entre les États arabes et Israël en échange d’un retrait des territoires occupés et d’une solution négociée au problème des réfugiés. La « feuille de route » du Quartet – États-Unis, Russie, Union européenne et ONU – prévoit en 2003 des étapes vers deux États. Ces plans échouent faute de confiance, de mécanismes de mise en œuvre et d’accord sur les priorités : sécurité d’abord pour les uns, fin de l’occupation et arrêt de la colonisation pour les autres.

En 2005, le gouvernement d’Ariel Sharon retire unilatéralement les colonies et les forces israéliennes de l’intérieur de Gaza. Israël considère dès lors ne plus occuper ce territoire ; l’ONU et le Comité international de la Croix-Rouge continuent à le qualifier de territoire occupé en raison du contrôle exercé sur l’essentiel de ses accès, de son espace aérien et maritime, qualification contestée par Israël. L’absence d’accord bilatéral transforme le retrait en séparation sans paix.

Le Hamas remporte les élections législatives palestiniennes de janvier 2006. Après des affrontements avec le Fatah, il prend le contrôle de Gaza en juin 2007, tandis que l’Autorité palestinienne dominée par le Fatah demeure en Cisjordanie. Israël, avec l’Égypte pour certains accès, impose un blocus renforcé de Gaza, invoquant la sécurité. La division palestinienne crée deux pouvoirs rivaux. Plusieurs guerres et escalades opposent ensuite Israël au Hamas et à d’autres groupes. La question palestinienne devient simultanément un conflit avec Israël et une crise interne de représentation.

Reconnaissances diplomatiques et déplacement des alliances

Le 29 novembre 2012, l’Assemblée générale accorde à la Palestine le statut d’État non membre observateur. Cette reconnaissance permet une participation accrue à des organisations et traités internationaux, mais ne crée pas une souveraineté effective sur le terrain. En décembre 2016, la résolution 2334 du Conseil de sécurité affirme que les colonies israéliennes dans le territoire occupé depuis 1967 n’ont pas de validité juridique et constituent un obstacle majeur à la solution à deux États. Le gouvernement israélien rejette cette qualification et invoque des droits historiques, des besoins de sécurité et le caractère négocié que devrait avoir le statut des territoires.

L’avis consultatif rendu par la Cour internationale de Justice le 19 juillet 2024 approfondit cette question. La Cour juge illicite la présence continue d’Israël dans le territoire palestinien occupé, en reliant l’annexion, la fragmentation territoriale et l’entrave au droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Elle affirme que l’occupation ne peut fonder l’acquisition d’une souveraineté et doit prendre fin aussi rapidement que possible. Il faut distinguer la portée de cette analyse juridique de celle d’un règlement politique : un avis consultatif n’est pas un jugement pénal ni un traité de paix, et sa mise en œuvre dépend de décisions étatiques et internationales. Il expose néanmoins des obligations et un cadre d’appréciation qui ne se réduisent pas à l’opinion d’une partie. Les faits territoriaux peuvent ainsi renforcer une position de force tout en aggravant son illégalité, ce qui contribue à l’écart entre ordre juridique et situation effective.

Les États-Unis restent le médiateur extérieur dominant tout en étant l’allié stratégique d’Israël, ce qui leur donne des moyens d’influence mais nourrit la méfiance palestinienne. En 2017, l’administration de Donald Trump reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël et y transfère l’ambassade américaine en 2018, rompant avec la pratique consistant à attendre un accord sur le statut de la ville. Les Palestiniens refusent le plan américain présenté en 2020, qu’ils jugent incompatible avec un État viable.

La même année, les accords d’Abraham normalisent les relations d’Israël avec les Émirats arabes unis et Bahreïn, puis avec le Maroc ; le processus annoncé avec le Soudan reste plus incertain. Ces accords produisent des coopérations diplomatiques, économiques et sécuritaires. Ils montrent que des États arabes peuvent dissocier leurs intérêts – notamment leur relation avec les États-Unis et leur inquiétude face à l’Iran – de la résolution préalable de la question palestinienne. Ils réduisent l’isolement régional d’Israël, mais affaiblissent le levier collectif de la paix « globale » proposée en 2002.

Le 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza : retour de la question palestinienne au centre

Le 7 octobre 2023, le Hamas et des groupes alliés lancent depuis Gaza une attaque contre Israël, visant des localités et des sites militaires. Environ 1 200 personnes sont tuées selon les autorités israéliennes et quelque 250 sont enlevées. L’attaque constitue un choc politique majeur et un échec des dispositifs de sécurité israéliens. Israël déclare la guerre au Hamas, mène une campagne aérienne et terrestre dans la bande de Gaza et affirme vouloir détruire ses capacités ainsi que libérer les otages.

La guerre provoque une destruction massive, des déplacements répétés et une crise humanitaire décrite par les agences des Nations unies comme exceptionnelle. Le bilan humain, les conditions d’accès à l’aide et la qualification juridique de différentes opérations font l’objet d’enquêtes, de procédures internationales et de controverses politiques. Pour un cours de HGGSP, l’enjeu n’est pas de transformer des chiffres évolutifs en compétition mémorielle, mais d’identifier les mécanismes : asymétrie extrême, densité urbaine, difficulté de distinguer victoire militaire et ordre d’après-guerre, dépendance à l’aide et internationalisation du conflit.

La crise s’étend à l’échelle régionale. Le Hezbollah libanais, allié de l’Iran, ouvre un front au nord d’Israël ; les Houthis du Yémen attaquent des navires en mer Rouge en invoquant Gaza ; des groupes armés liés à l’Iran agissent en Irak et en Syrie. Les États-Unis renforcent leur présence militaire et tentent de contenir l’escalade. L’Iran et Israël passent aussi de la confrontation indirecte à des échanges plus directs. Le conflit israélo-palestinien reste donc enchâssé dans une rivalité régionale entre Israël, l’Iran et leurs partenaires.

Les médiations du Qatar, de l’Égypte et des États-Unis obtiennent des trêves et des échanges d’otages et de détenus, sans produire immédiatement un règlement. Le Conseil de sécurité, longtemps divisé, adopte plusieurs résolutions appelant à des cessez-le-feu et à l’accès humanitaire. Une déclaration internationale adoptée à New York en 2025, à l’initiative de la France et de l’Arabie saoudite, réaffirme une solution à deux États et propose des étapes politiques, sécuritaires et économiques. La résolution 2803 du Conseil de sécurité, adoptée le 17 novembre 2025, soutient un plan américain comportant un cessez-le-feu, un cadre transitoire de gouvernance et de reconstruction ainsi qu’une force internationale de stabilisation.

Dans son rapport du 22 octobre 2026, l’OCHA décrit la poursuite de frappes et de tirs causant des victimes, des déplacements et une situation humanitaire catastrophique malgré le cessez-le-feu annoncé le 10 octobre 2025. Les restrictions d’accès, la destruction des infrastructures et le manque de financements limitent encore la réponse humanitaire. Ce constat illustre une distinction centrale du thème : suspendre une partie des hostilités et annoncer une gouvernance transitoire ne suffisent pas à régler les frontières, la souveraineté, la sécurité et les droits. La mise en œuvre d’un accord doit se mesurer à ce qui change pour les populations et dans les rapports entre acteurs, plutôt qu’au seul contenu de la déclaration diplomatique.

Les nœuds d’un règlement toujours différé

Le premier nœud est territorial. Une solution à deux États repose généralement sur les lignes de 1967 avec des échanges de territoires négociés. Or la Cisjordanie est fragmentée par les colonies, les routes, les zones de contrôle et la séparation entre les espaces palestiniens. Gaza est séparée géographiquement de la Cisjordanie. La continuité, l’accès aux ressources et le contrôle des frontières déterminent si un État palestinien serait souverain et viable.

Le deuxième nœud concerne Jérusalem. Israël considère la ville réunifiée comme sa capitale ; les Palestiniens revendiquent Jérusalem-Est comme capitale de leur futur État. La vieille ville concentre des lieux saints du judaïsme, du christianisme et de l’islam, ce qui transforme des décisions d’urbanisme ou de police en crises internationales. Une solution exige des arrangements territoriaux, religieux et municipaux très précis.

Le troisième porte sur les réfugiés. Les Palestiniens invoquent le droit au retour et à une compensation, notamment en référence à la résolution 194 de l’Assemblée générale. Israël redoute qu’un retour massif à l’intérieur de ses frontières ne transforme la majorité démographique et la nature de l’État. Les scénarios combinent généralement retours limités, installation dans l’État palestinien, réinstallation et compensation, mais aucune formule n’a obtenu un consentement suffisant.

Le quatrième est la sécurité. Israël demande des garanties contre les attaques, le désarmement des groupes armés et parfois un contrôle durable de points stratégiques. Les Palestiniens répondent qu’une souveraineté privée de contrôle territorial et soumise à des interventions ne serait pas réelle. La sécurité de l’un est souvent vécue comme l’insécurité de l’autre : une présence militaire protège Israël mais prolonge l’occupation ; un retrait sans accord peut créer un vide exploité par des groupes armés. Une force tierce peut rassurer, à condition d’être acceptée et capable d’agir.

Enfin, les acteurs connaissent une crise de représentation et de confiance. Le système politique palestinien est divisé entre le Fatah et le Hamas, et les élections nationales sont anciennes. En Israël, des coalitions fragiles et le poids des partis opposés aux concessions réduisent l’espace du compromis. Les opinions ont été profondément marquées par les violences. Un accord diplomatique ne peut durer sans dirigeants capables de le faire accepter et sans institutions qui transforment les engagements en pratiques.

Ce que les tentatives de paix permettent de comprendre

Le conflit est passé d’une logique principalement interétatique à une centralité palestinienne, mais les États n’ont pas disparu. L’Égypte et la Jordanie ont signé des traités de paix avec Israël ; l’Iran, les monarchies du Golfe, la Turquie et les puissances mondiales influencent les rapports de force ; l’ONU fournit des normes, une aide et des forums. Les acteurs non étatiques – OLP hier, Hamas et Hezbollah aujourd’hui – imposent leur propre stratégie. Les échelles locale, nationale, régionale et mondiale ne se succèdent pas : elles agissent simultanément.

Clausewitz aide à comprendre pourquoi chaque acteur relie la force à un objectif politique, mais aussi pourquoi l’objectif peut devenir contradictoire. Détruire une capacité militaire ne suffit pas à produire une autorité légitime ; une stratégie de terreur peut provoquer une réponse qui dévaste le territoire qu’un mouvement prétend défendre. Les traités israélo-égyptien et israélo-jordanien montrent l’efficacité d’un compromis territorial garanti par une puissance. Oslo montre les risques d’un accord intérimaire qui repousse les questions essentielles sans mécanisme d’application.

La paix durable devrait combiner ce que les jalons précédents ont séparé : un traité définissant les droits, des garanties de sécurité, une implication internationale légitime, des institutions palestiniennes reconnues et un horizon politique accepté par les deux sociétés. L’obstacle n’est pas l’absence de plans détaillés. Il réside dans le rapport entre asymétrie de puissance, fragmentation des acteurs, faits territoriaux et absence de confiance. La résolution du conflit est donc moins un problème d’invention diplomatique qu’un problème de volonté et de capacité à rendre le compromis préférable à la poursuite de la confrontation.

Jalon 2 — Les deux guerres du Golfe (1991 et 2003) et leurs prolongements : d’une guerre interétatique à un conflit asymétrique

Le Golfe, centre énergétique et système de rivalités

Le golfe Persique concentre des réserves d’hydrocarbures, des monarchies peu peuplées mais riches, deux puissances démographiques – l’Iran et l’Irak – et la route maritime du détroit d’Ormuz. Depuis le retrait britannique annoncé à la fin des années 1960, les États-Unis y deviennent progressivement la puissance extérieure dominante. Ils cherchent à garantir la circulation du pétrole, la sécurité de leurs alliés et un équilibre empêchant une puissance régionale de contrôler le Golfe.

La révolution iranienne de 1979 renverse le shah allié de Washington et établit une République islamique qui prétend transformer l’ordre régional. Saddam Hussein, président de l’Irak depuis 1979, attaque l’Iran en septembre 1980, espérant profiter des désordres révolutionnaires, régler des différends frontaliers et imposer le leadership irakien. La guerre Iran-Irak dure jusqu’en 1988. Elle épuise les deux pays sans vainqueur décisif. Plusieurs monarchies arabes et puissances occidentales soutiennent l’Irak afin de contenir l’Iran, même si les alliances et les livraisons sont parfois ambiguës.

À la fin de cette guerre, l’Irak possède une armée nombreuse mais supporte une dette considérable, notamment envers le Koweït et l’Arabie saoudite. Saddam Hussein estime avoir protégé les monarchies contre l’Iran et demande un allégement. Il reproche au Koweït sa politique pétrolière, qui contribue selon lui à maintenir des prix bas, et l’accuse d’exploiter excessivement un gisement frontalier. Il réactive aussi des revendications historiques sur le Koweït. Ces arguments servent un projet plus large : obtenir des ressources, une façade maritime et une position dominante.

1990-1991 : de l’invasion du Koweït à la coalition internationale

Le 2 août 1990, l’armée irakienne envahit le Koweït et renverse rapidement son gouvernement. Le Conseil de sécurité adopte le jour même la résolution 660, qui condamne l’invasion et exige un retrait immédiat. La résolution 661 impose ensuite de vastes sanctions économiques. Les États-Unis déploient des forces en Arabie saoudite dans l’opération Desert Shield, officiellement pour empêcher une nouvelle avancée et préparer la défense du royaume.

Cette réaction est rendue possible par une conjoncture exceptionnelle. La guerre froide s’achève ; l’Union soviétique coopère avec les États-Unis au Conseil ; la Chine ne bloque pas l’action. Des États arabes, dont l’Égypte, la Syrie et les monarchies du Golfe, participent à la coalition. Cette dimension régionale est indispensable à sa légitimité : l’opération ne doit pas apparaître seulement comme une guerre occidentale pour le pétrole. L’Arabie saoudite accueille les forces, tandis que plusieurs États financent largement l’effort.

Le 29 novembre 1990, la résolution 678 autorise les États coopérant avec le Koweït à employer « tous les moyens nécessaires » si l’Irak ne s’est pas retiré avant le 15 janvier 1991. La formule constitue une autorisation d’usage de la force, mais l’opération reste commandée par les États-Unis et les gouvernements de la coalition, non par une armée de l’ONU. Cette distinction évite de confondre une guerre autorisée par le Conseil et une guerre conduite par l’organisation.

Après l’expiration de l’ultimatum, l’opération Desert Storm commence le 17 janvier 1991 par une campagne aérienne. L’offensive terrestre débute le 24 février et libère le Koweït en quatre jours. La supériorité technologique, aérienne et logistique de la coalition produit une victoire rapide contre une armée régulière affaiblie. Le président George H. W. Bush arrête les opérations sans marcher sur Bagdad.

Cette décision correspond à un but politique limité : expulser l’Irak du Koweït et restaurer sa souveraineté. Renverser Saddam Hussein aurait dépassé la résolution, risqué de briser la coalition arabe et engagé les forces dans l’occupation d’un grand pays. Le cas semble confirmer Clausewitz : la stratégie militaire est subordonnée à un objectif défini. La frustration ultérieure face au maintien du régime ne prouve pas que la coalition a « oublié » de finir la guerre ; elle montre qu’une victoire limitée produit une paix limitée.

La communication de la coalition contribue cependant à présenter cette victoire comme le modèle d’une guerre précise et maîtrisée, en donnant une grande visibilité aux frappes guidées. La capacité de détruire un objectif militaire ne signifie pas l’absence de victimes civiles ni d’effets sociaux : la dégradation des réseaux électriques, des transports et des services peut prolonger les conséquences d’une campagne très courte. La notion de « guerre propre » doit donc être examinée comme une représentation stratégique, destinée à expliquer et à légitimer l’action, non comme une qualification scientifique. Cette distance critique n’efface pas la différence juridique entre l’agression irakienne et l’opération autorisée par le Conseil. Elle interdit simplement de déduire de cette autorisation que tous les moyens ont été proportionnés ou que la société irakienne a retrouvé la paix en février 1991.

La résolution 687 : un cessez-le-feu sous contrainte

La résolution 687 du 3 avril 1991 fixe les conditions du cessez-le-feu. Elle confirme la frontière entre l’Irak et le Koweït, organise des réparations, maintient des sanctions et impose à l’Irak l’élimination de ses armes chimiques et biologiques ainsi que de ses programmes nucléaires interdits, sous contrôle international. Une commission spéciale, l’UNSCOM, et l’Agence internationale de l’énergie atomique conduisent des inspections.

Le dispositif ne constitue pas un traité de paix négocié entre égaux. Le régime irakien demeure au pouvoir, mais sa souveraineté est fortement limitée. Des zones d’exclusion aérienne sont ensuite établies au nord et au sud par les États-Unis, le Royaume-Uni et, pendant un temps, la France, officiellement pour protéger des populations menacées. Leur base juridique précise dans les résolutions est contestée. Au nord, une autonomie kurde de fait se développe sous protection extérieure.

Le printemps 1991 révèle immédiatement les limites humaines et politiques du règlement. Le régime réprime des soulèvements chiites et kurdes, provoquant des déplacements massifs. La résolution 688 du 5 avril condamne cette répression et demande l’accès humanitaire, en relevant que ses conséquences menacent la paix et la sécurité régionales. Elle ne comporte toutefois pas une autorisation explicite d’employer la force pour établir des zones d’exclusion aérienne. La différence compte : protéger une population, restaurer une frontière et renverser un gouvernement sont trois objectifs distincts, qui n’ont ni la même base juridique ni les mêmes moyens. Le maintien de Saddam Hussein ne résulte donc pas d’un simple oubli de l’après-guerre ; il expose une contradiction entre la limitation du mandat, la crainte de déstabiliser l’Irak et les conséquences de la survie du régime pour ses opposants.

Les sanctions veulent contraindre le régime à coopérer. Elles ont aussi de lourdes conséquences pour la société irakienne, dont les infrastructures ont été affaiblies. Le programme « pétrole contre nourriture », décidé en 1995 et mis en œuvre à partir de 1996, autorise des ventes contrôlées de pétrole pour financer des biens essentiels. La crise soulève un dilemme classique : une sanction générale peut affaiblir la population davantage que les dirigeants qu’elle vise. La corruption du programme et les manipulations politiques réduisent encore sa légitimité.

Les inspections révèlent et démantèlent des programmes irakiens importants, mais les dissimulations du régime entretiennent la méfiance. En 1998, les inspecteurs se retirent dans un climat de confrontation ; les États-Unis et le Royaume-Uni bombardent des objectifs irakiens lors de l’opération Desert Fox. De 1991 à 2003, ni la guerre ni la paix ne sont achevées : sanctions, inspections, frappes ponctuelles et contestation du régime forment un entre-deux coercitif.

Après le 11 septembre : le changement de doctrine américaine

Les attentats du 11 septembre 2001 transforment la perception américaine de la menace. L’administration de George W. Bush lance la guerre en Afghanistan contre Al-Qaïda et les talibans, puis présente la prolifération d’armes de destruction massive, les régimes hostiles et le terrorisme comme des dangers susceptibles de se combiner. La stratégie de sécurité nationale de 2002 défend la possibilité d’une action préventive – souvent qualifiée de préemption élargie – avant que la menace ne soit pleinement matérialisée.

L’Irak devient une cible pour plusieurs raisons. Saddam Hussein a déjà utilisé des armes chimiques pendant les années 1980, violé des obligations et tenté d’échapper aux inspections. Des responsables américains pensent qu’un changement de régime éliminerait une menace potentielle et favoriserait une transformation démocratique du Moyen-Orient. D’autres mettent en avant la crédibilité des États-Unis, le contrôle du Golfe ou l’achèvement du dossier ouvert en 1991. Le pétrole constitue un enjeu structurel de la région, mais il n’explique pas à lui seul la décision.

L’administration affirme que l’Irak conserve des programmes d’armes de destruction massive et entretient des liens avec le terrorisme. Aucun lien opérationnel entre le régime de Saddam Hussein et les attentats du 11 septembre n’est établi. Les services de renseignement disposent d’informations fragmentaires, parfois erronées, qui sont présentées publiquement avec une certitude excessive. Le problème n’est pas seulement l’échec du renseignement : c’est le passage d’hypothèses incertaines à une justification politique de guerre.

La bataille diplomatique et la résolution 1441

Le 8 novembre 2002, le Conseil de sécurité adopte à l’unanimité la résolution 1441. Il constate que l’Irak a manqué à ses obligations, lui accorde une « dernière possibilité » de s’y conformer et rétablit un régime d’inspections renforcé confié à l’UNMOVIC et à l’AIEA. Le texte avertit l’Irak de « graves conséquences », mais ne contient pas la formule explicite autorisant « tous les moyens nécessaires » employée en 1990.

Les inspecteurs retournent en Irak. Au début de 2003, Hans Blix, directeur de l’UNMOVIC, indique qu’ils n’ont pas découvert de stocks d’armes interdites, tout en demandant des réponses et une coopération plus active sur plusieurs questions non résolues. Mohamed ElBaradei, directeur de l’AIEA, conteste certains indices avancés à propos d’un programme nucléaire. La France, l’Allemagne, la Russie et d’autres États souhaitent prolonger les inspections. Les États-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés jugent que le régime a épuisé les délais.

Faute de majorité pour une seconde résolution, la coalition affirme que les résolutions 678, 687 et 1441 suffisent à réactiver l’autorisation de 1990. De nombreux juristes et gouvernements rejettent cette théorie : l’objectif de 678 était la libération du Koweït, et le Conseil devait décider lui-même des conséquences d’une violation. La guerre de 2003 ne possède donc pas la même légitimité collective que celle de 1991. Kofi Annan estimera qu’elle n’est pas conforme à la Charte.

Cette division a des effets stratégiques. La coalition militaire est plus étroite et l’opposition de plusieurs alliés traditionnels réduit la légitimité de l’après-guerre. L’épisode oblige cependant à distinguer le droit et la reconnaissance politique : une intervention ne devient pas licite du seul fait qu’un gouvernement la juge nécessaire ou qu’il obtient le soutien de certains alliés. La controverse porte sur l’existence d’une autorisation valable au regard de la Charte et sur la possibilité, contestée, de réactiver des résolutions antérieures. La puissance rend l’invasion possible ; elle ne résout ni cette question juridique ni le manque de consensus sur l’ordre à construire après la chute du régime.

Une victoire militaire rapide, un projet politique incertain

L’invasion commence le 20 mars 2003 selon l’heure irakienne. Les forces américaines et britanniques progressent rapidement ; Bagdad tombe le 9 avril et le régime s’effondre. Le 1er mai, George W. Bush annonce la fin des « opérations de combat majeures ». La formule ne signifie pas la fin de la guerre. Elle révèle au contraire la confusion entre défaire une armée, renverser un gouvernement et construire un nouvel État.

Les recherches ultérieures, notamment celles de l’Iraq Survey Group, ne découvrent pas les stocks d’armes de destruction massive annoncés. Le rapport de la commission britannique présidée par John Chilcot, publié en 2016, conclut que les options diplomatiques n’étaient pas épuisées, que la guerre n’était pas alors un dernier recours, que la certitude des renseignements avait été surestimée et que la préparation de l’après-guerre était insuffisante. Ces conclusions ne retirent rien à la nature autoritaire du régime irakien ; elles éclairent le lien entre menace, décision et moyens.

L’Autorité provisoire de la coalition administre le pays. Deux décisions de mai 2003 ont des conséquences majeures : la débaasification écarte de nombreux membres du parti Baas de l’administration, et la dissolution de l’armée et d’autres structures de sécurité prive des centaines de milliers d’hommes de fonction et de revenus. Les responsables espèrent rompre avec la dictature ; ils désorganisent aussi l’État et rendent disponibles des cadres, des armes et des réseaux pour l’insurrection. La causalité n’est pas unique, mais le choix illustre une méconnaissance du tissu institutionnel.

La planification supposait qu’une administration irakienne relativement intacte et une population libérée permettraient une transition rapide. Or la chute du régime libère des rivalités politiques, sociales et territoriales longtemps réprimées. Les partis chiites, les organisations kurdes, les élites sunnites, les autorités religieuses, les tribus et les exilés n’ont ni la même vision de l’État ni les mêmes rapports aux puissances voisines. L’occupation devient elle-même un enjeu de mobilisation.

De l’occupation à l’insurrection et à la guerre asymétrique

Plusieurs résistances se développent. Des cadres de l’ancien régime, des groupes nationalistes, des milices et des organisations djihadistes attaquent les forces de la coalition et les nouvelles institutions. Leur coopération est variable ; les qualifier tous de « terroristes » masquerait leurs objectifs distincts. Al-Qaïda en Irak, dirigée par Zarqaoui, cherche en particulier à provoquer une polarisation entre sunnites et chiites afin de rendre le pays ingouvernable.

La coalition dispose d’une supériorité militaire écrasante, mais doit contrôler des villes, protéger les réseaux, recueillir du renseignement et légitimer un nouvel ordre. Les abus commis dans la prison d’Abou Ghraib, révélés en 2004, ont un effet stratégique bien au-delà des personnes directement concernées : ils contredisent le récit de libération et alimentent la propagande adverse. Dans une guerre asymétrique, la légitimité devient une ressource aussi importante que la puissance de feu.

Une Autorité provisoire irakienne reçoit formellement la souveraineté le 28 juin 2004. Des élections ont lieu en 2005 et une Constitution fédérale est approuvée. Ces institutions représentent une rupture avec la dictature, mais leur construction se déroule sous occupation et dans une violence croissante. Une partie des Arabes sunnites boycotte d’abord le processus, tandis que des partis chiites et kurdes consolident leurs positions. La destruction en 2006 d’un lieu saint chiite à Samarra accélère un conflit entre milices et communautés, sans que les identités religieuses expliquent seules les alliances.

La reconstruction produit aussi ses propres mécanismes de fragmentation. Toby Dodge et Renad Mansour montrent que le partage des fonctions entre partis se réclamant de communautés chiites, sunnites ou kurdes, souvent désigné par le terme de muhasasa, ne se réduit pas à la reconnaissance d’identités déjà constituées. Il organise l’accès aux ministères, aux emplois et aux ressources publiques, et peut renforcer les chefs de parti qui prétendent représenter ces groupes. La compétition pour l’État entretient alors des clientèles et affaiblit la responsabilité des institutions envers l’ensemble des citoyens. Cette interprétation ne fait pas du partage communautaire la cause unique de la guerre civile. Elle permet de comprendre comment une solution censée rassurer les groupes peut institutionnaliser leurs divisions, et pourquoi le conflit irakien relève aussi de l’économie politique du pouvoir plutôt que d’une hostilité religieuse immuable.

En 2007, les États-Unis augmentent temporairement leurs effectifs dans le cadre du surge et adaptent leur stratégie. Parallèlement, des tribus et groupes sunnites se retournent contre Al-Qaïda en Irak lors du mouvement du Réveil, en raison de ses pratiques coercitives et de son projet. La violence diminue sensiblement. Ce résultat confirme qu’une contre-insurrection dépend de coalitions politiques locales ; l’augmentation des forces n’aurait pas eu le même effet sans le changement d’alliances.

Retrait américain, retour de Daech et prolongements régionaux

Un accord conclu en 2008 prévoit le retrait des forces américaines, achevé en décembre 2011. L’Irak possède des institutions électives et des forces de sécurité, mais son système reste fragile. Le Premier ministre Nouri al-Maliki concentre le pouvoir et marginalise des adversaires sunnites. Les rivalités sur le fédéralisme, les hydrocarbures et les territoires disputés persistent. L’Iran accroît son influence auprès de partis et de groupes armés chiites, tandis que les États-Unis conservent une relation sécuritaire.

La guerre civile syrienne, commencée en 2011, ouvre un espace transfrontalier. L’État islamique d’Irak se reconstitue, devient Daech et conquiert Mossoul en juin 2014. L’effondrement de plusieurs unités irakiennes montre que des forces nombreuses sur le papier peuvent manquer de cohésion et de légitimité. Une nouvelle coalition internationale intervient à partir de 2014 à la demande du gouvernement irakien, tandis que des forces kurdes et des milices participent aux combats. Le territoire contrôlé par Daech est repris, mais le réseau survit sous une forme clandestine.

La suite du conflit ne relève donc pas d’un simple enchaînement chronologique. La guerre de 2003 a détruit un régime et des institutions, déplacé l’équilibre entre groupes irakiens et ouvert un espace à Al-Qaïda en Irak ; la politique intérieure irakienne et la guerre syrienne ont ensuite transformé cet héritage. Il serait excessif de dire que l’invasion « cause à elle seule » Daech, mais il serait tout aussi faux de séparer l’organisation des conditions créées par l’occupation.

L’Irak contemporain reste un État souverain, doté d’élections et d’une société politique active, et ne se réduit pas à la guerre. Il demeure cependant un terrain de rivalité entre les États-Unis et l’Iran, dont les tensions passent par des bases, des partis et des groupes armés. La multiplication d’acteurs officiellement intégrés ou partiellement autonomes complique le monopole étatique de la force. La fin du « califat » territorial n’a pas refermé la question de la souveraineté.

1991 et 2003 : deux guerres, deux rapports entre force et droit

Les deux guerres commencent par une supériorité militaire occidentale et se terminent rapidement par la défaite de l’armée irakienne. La ressemblance tactique masque une différence politique fondamentale. En 1991, l’Irak a envahi un État membre de l’ONU ; le Conseil autorise explicitement une coalition large à restaurer la souveraineté du Koweït. L’objectif est limité, lisible et atteint. En 2003, la coalition veut désarmer et renverser un régime au nom d’une menace anticipée ; l’autorisation est contestée et le projet de transformation interne beaucoup plus ambitieux.

En 1991, ne pas aller à Bagdad évite l’occupation mais laisse en place un régime qui défie l’ordre régional. Le cessez-le-feu coercitif, les sanctions et les inspections prolongent la crise pendant douze ans. En 2003, renverser le régime élimine ce problème immédiat mais détruit l’autorité capable de faire tenir le territoire. Le premier choix produit une paix incomplète ; le second produit une victoire sans ordre.

La comparaison éclaire Clausewitz. Dans les deux cas, la guerre est un instrument de politique. En 1991, la correspondance entre but et moyens limite l’escalade. En 2003, les objectifs de désarmement et de transformation du régime reposent sur une appréciation défaillante de la menace et sur une préparation insuffisante de l’après-guerre. Le rapport Chilcot insiste sur le fait que les options pacifiques n’étaient pas épuisées et que les risques avaient été mal évalués. Le problème ne tient donc pas seulement à un but trop large : les moyens institutionnels nécessaires à sa réalisation ne sont pas préparés à la hauteur des difficultés prévisibles. La friction inclut ici l’écart entre les institutions imaginées par les intervenants et les rapports de force qu’ils rencontrent ou transforment en Irak.

La comparaison éclaire aussi la sécurité collective. Le Conseil de sécurité peut agir avec efficacité lorsque les grandes puissances s’accordent, comme en 1990-1991. Lorsqu’elles divergent, la puissance dominante peut contourner l’organisation, mais elle perd une partie de la légitimité, des alliés et des ressources que celle-ci aurait fournis. Le droit ne bloque pas toujours la force ; son absence de reconnaissance modifie le coût politique et la capacité à construire la paix.

Les leçons géopolitiques des guerres du Golfe

Première leçon : le contrôle d’un territoire ne se réduit pas à la destruction des forces adverses. Un régime, même autoritaire, articule des administrations, des clientèles, des contraintes et des identités. Le démanteler sans institutions de remplacement crée une vacance du pouvoir. La paix exige une connaissance de la société politique que la planification militaire ne fournit pas nécessairement.

Deuxième leçon : les acteurs extérieurs transforment un équilibre régional qu’ils ne maîtrisent pas entièrement. En éliminant le régime de Saddam Hussein, ennemi de l’Iran, les États-Unis ont objectivement renforcé l’influence iranienne en Irak. La démocratisation électorale a permis à des partis longtemps exilés en Iran d’accéder au pouvoir. Un moyen peut ainsi produire l’effet inverse du but géopolitique recherché.

Troisième leçon : un conflit change de nature. L’affrontement interétatique devient occupation, insurrection, conflit entre groupes, lutte antiterroriste puis rivalité régionale par intermédiaires. Chaque phase appelle une stratégie et un cadre juridique différents. Continuer à traiter une insurrection comme une armée conventionnelle ou une crise de légitimité comme un problème de sécurité empêche de définir une sortie.

Quatrième leçon : les institutions internationales sont des multiplicateurs, non des substituts à la politique. L’ONU peut autoriser, inspecter, sanctionner, aider et légitimer. Elle ne choisit pas à la place des grandes puissances leurs intérêts, et elle ne reconstruit pas un État sans partenaires locaux. L’opposition entre « multilatéralisme » et « puissance » est donc trop simple : le multilatéralisme organise la puissance lorsque les acteurs acceptent de la soumettre à des règles.

Bilan de l’objet conclusif : un système régional de conflits et de paix partielles

Le Moyen-Orient montre que les conflits ne peuvent être compris isolément. La question israélo-palestinienne interagit avec les stratégies de l’Iran, des monarchies arabes, de la Turquie et des États-Unis. Les guerres d’Irak ont déplacé l’équilibre entre l’Iran et le monde arabe, favorisé des réseaux armés transfrontaliers et redéfini la présence américaine. Les routes de l’énergie, les frontières, les villes saintes et les espaces de peuplement donnent au territoire une valeur stratégique et symbolique.

Les États restent les acteurs centraux parce qu’ils contrôlent la reconnaissance, l’armée, les traités et les ressources. Pourtant, l’OLP, le Hamas, le Hezbollah, Al-Qaïda et Daech montrent que des acteurs non étatiques peuvent imposer un agenda, administrer des espaces, déclencher une intervention ou empêcher un compromis. Ils ne suppriment pas l’État : ils contestent son territoire, recherchent son soutien ou prétendent en créer un autre.

La région connaît de véritables paix, mais elles sont segmentées. Le traité israélo-égyptien de 1979 et le traité israélo-jordanien de 1994 ont durablement réduit la guerre interétatique. Les accords d’Abraham ont créé des relations nouvelles. Ces succès reposent sur des intérêts convergents, des garanties américaines et la possibilité de séparer les dossiers. Cette séparation a cependant laissé la question palestinienne sans souveraineté et transformé certains conflits plutôt qu’elle ne les a résolus.

Les deux guerres du Golfe montrent l’autre face de l’intervention internationale. En 1991, une autorisation claire, une coalition étendue et un objectif limité produisent une victoire compatible avec l’ordre collectif, mais sans règlement final avec le régime irakien. En 2003, la chute du régime est rapide alors que la construction de la paix échoue. La comparaison résume le thème : la capacité de faire la guerre n’emporte pas celle de faire la paix.

Enfin, aucune explication unique – religion, pétrole, frontières coloniales ou intervention étrangère – ne rend compte de la conflictualité régionale. Ces facteurs agissent selon les périodes et les stratégies des acteurs. Les oppositions confessionnelles deviennent géopolitiques lorsqu’un gouvernement ou une organisation les mobilise ; le pétrole finance la puissance mais crée aussi des dépendances ; les frontières sont contestées mais servent de cadre aux souverainetés ; les puissances extérieures peuvent stabiliser un accord ou désorganiser un État. L’analyse doit restituer ces articulations plutôt que chercher une cause permanente.

Conclusion générale

La guerre demeure une activité politique, même lorsque ses acteurs refusent l’ordre étatique. De Frédéric II à Daech, les institutions, les moyens et les représentations changent, mais la force reste employée pour contraindre un adversaire et transformer un ordre. Clausewitz conserve ainsi sa pertinence : il oblige à relier l’engagement militaire au but, à penser l’interaction et à reconnaître le rôle du hasard, des passions et de la friction. Son modèle doit toutefois être complété lorsque les réseaux sont transnationaux, les guerres sans terme clair et les sociétés directement disputées.

La paix n’est pas le simple contraire de la guerre. Westphalie montre qu’elle se négocie par des compromis, des garanties et un équilibre ; l’ONU sous Kofi Annan cherche à l’institutionnaliser par la sécurité collective, la protection et la consolidation. Dans les deux cas, le droit n’agit qu’adossé à une volonté politique et à des moyens. Inversement, la puissance sans légitimité ni projet institutionnel produit au mieux un cessez-le-feu, au pire une nouvelle forme de conflit.

Le Moyen-Orient confirme cette conclusion. Les paix interétatiques y sont possibles, mais elles peuvent laisser subsister la question nationale, l’occupation, les réfugiés et les rivalités régionales. Les victoires de 1991 et 2003 ont eu des prolongements opposés parce que leurs objectifs, leur légitimité et leur gestion de l’après-guerre différaient. Une paix durable suppose donc une combinaison exigeante : un rapport de force qui rende la négociation préférable, un accord qui traite les incompatibilités essentielles, des garanties crédibles, des institutions légitimes et un travail de long terme sur les effets du conflit.

La tension centrale du thème tient au passage de la contrainte à la coexistence. La force peut imposer un changement sans créer les institutions qui le rendent viable ; la négociation peut produire un texte sans garantir son application. La durée et les conditions de la paix dépendent donc de la façon dont les acteurs relient leurs objectifs aux moyens, leurs engagements aux garanties et leurs décisions aux sociétés concernées. La comparaison des jalons permet d’identifier ces problèmes communs tout en conservant la singularité de chaque situation historique.