SES · Chapitre 08
Document de coursQuelles caractéristiques contemporaines et quels facteurs de la mobilité sociale ?
1. La mobilité sociale se définit et se mesure à l’échelle des générations
a. La mobilité intergénérationnelle doit être distinguée des autres déplacements
La mobilité sociale désigne le changement de position d’un individu dans l’espace social. Pour la mesurer, il faut comparer des positions construites selon des critères identiques, le plus souvent la profession et le statut d’emploi. Un changement n’est pas nécessairement une promotion ou une dégradation : encore faut-il savoir si les positions concernées occupent le même niveau ou des niveaux différents dans la hiérarchie sociale.
Le programme s’intéresse principalement à la mobilité sociale intergénérationnelle, qui compare la position sociale d’un individu à celle de l’un de ses parents à un âge comparable. Elle met ainsi en relation l’origine sociale, définie par la position du parent, et la destinée sociale, c’est-à-dire la position atteinte par l’enfant devenu adulte. L’origine pèse sur les trajectoires, sans jamais les déterminer entièrement.
La mobilité intragénérationnelle désigne, à l’inverse, les changements de position au cours de la vie d’une même personne. Une employée qui devient cadre après plusieurs promotions connaît ainsi une ascension intragénérationnelle. Cette évolution se distingue de la comparaison avec la position de ses parents, même si les deux dimensions se croisent : la position observée à quarante ans est déjà le résultat d’une partie de la carrière.
Il faut également distinguer la mobilité sociale de la mobilité professionnelle. Changer de profession, d’entreprise, de statut ou de niveau de qualification ne modifie pas toujours la position sociale. Le passage entre deux emplois proches dans la hiérarchie peut transformer le contenu du travail sans véritable déplacement social. À l’inverse, une promotion professionnelle importante peut constituer une mobilité sociale intragénérationnelle.
La mobilité géographique relève encore d’une autre logique : elle correspond à un changement de lieu de résidence ou de travail. Elle peut favoriser une ascension lorsqu’un départ permet d’accéder à une formation ou à un emploi plus qualifié, mais déménager ne suffit pas, en soi, à changer de position sociale. Distinguer ces formes de mobilité évite donc de donner la même signification à des déplacements de nature différente.
On parle de mobilité verticale lorsque les positions comparées peuvent être hiérarchisées. La mobilité ascendante, ou ascension sociale, conduit vers une position plus élevée que celle du parent de référence ; la mobilité descendante, également appelée déclassement social intergénérationnel, conduit vers une position moins élevée. Cette hiérarchie repose sur plusieurs dimensions, notamment la qualification, le revenu, l’autonomie professionnelle et le prestige.
La mobilité horizontale désigne, au sens strict, un déplacement entre des positions de niveau comparable. Les enquêtes françaises utilisent plus largement la notion de mobilité non verticale lorsque la hiérarchie est difficile à établir. Le passage d’un emploi indépendant à un emploi salarié, ou d’une catégorie d’indépendants à une autre, ne peut pas toujours être interprété comme une ascension ou un déclassement. Cette catégorie permet de reconnaître cette incertitude plutôt que d’imposer un classement artificiel.
L’immobilité sociale caractérise les personnes qui appartiennent au même groupe socioprofessionnel que le parent auquel elles sont comparées. Elle peut traduire une forme de reproduction sociale, puisque la position se maintient d’une génération à l’autre, sans lui être parfaitement équivalente. La reproduction sociale renvoie à un processus plus large de transmission des positions et des inégalités ; l’immobilité désigne, elle, une situation observée dans une table de mobilité.
La comparaison intergénérationnelle porte généralement sur des adultes âgés de trente-cinq à cinquante-neuf ans. À cet âge, la carrière est suffisamment avancée pour que la position ne reflète pas seulement un emploi d’entrée. Choisir des personnes plus jeunes sous-estimerait les promotions tardives et grossirait certains déclassements provisoires. Ce choix améliore la comparabilité sans faire disparaître toutes les trajectoires encore inachevées.
Une cohorte regroupe des personnes nées au cours d’une même période. Comparer plusieurs cohortes permet de distinguer une évolution générationnelle d’une simple différence d’âge. Les enfants entrés sur le marché du travail pendant les Trente Glorieuses n’ont pas rencontré la même structure d’emplois que ceux arrivés après le ralentissement économique. Une mesure de la mobilité doit replacer chaque génération dans les possibilités historiques qui lui étaient offertes.
b. Les tables de mobilité croisent l’origine et la position sociales
Une table de mobilité est un tableau à double entrée qui croise le groupe socioprofessionnel d’adultes avec celui de leur parent. Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) classent les individus à partir de leur profession, de leur statut, de leur qualification et de leur position hiérarchique. En France, les enquêtes Formation et qualification professionnelle, ou enquêtes FQP, ont longtemps constitué la principale source pour ce type d’analyse : elles recueillent notamment la profession de l’enquêté et celle de ses parents au moment où il achevait ses études.
La table brute de mobilité présente d’abord des effectifs. Chaque case indique le nombre de personnes associant une origine et une position données. Lorsque les origines figurent en ligne, les totaux des lignes décrivent la répartition des origines et ceux des colonnes la structure des positions atteintes. Ces totaux, indispensables pour passer aux pourcentages, sont appelés les marges de la table.
Passer des effectifs aux pourcentages permet de comparer des groupes de tailles différentes, mais oblige à préciser la question posée. Diviser une case par le total correspondant à l’origine renseigne sur une destinée ; la diviser par le total correspondant à la position atteinte renseigne sur un recrutement. La case est identique, mais son sens change avec le dénominateur choisi.
La diagonale de la table rassemble les personnes dont le groupe est identique à celui du parent. Les cases situées hors de cette diagonale correspondent à des changements de groupe ; leur somme, rapportée à l’effectif total, fournit le taux de mobilité observée. Cette mesure dépend toutefois du degré de détail de la nomenclature : plus les catégories sont fines, plus les changements repérés sont nombreux.
La table de destinée répond à une question simple : que deviennent les enfants issus d’un groupe social donné ? Les pourcentages sont calculés à partir de chaque origine, de sorte que l’ensemble des destinations des enfants d’une même origine totalise 100 %. Elle permet ainsi de comparer les parcours ouverts aux enfants d’ouvriers, de cadres ou d’indépendants et de mesurer directement les écarts de destinée selon le milieu d’origine.
La table française de 2014-2015 l’illustre clairement. Environ la moitié des fils de cadres sont devenus cadres, contre un fils d’ouvrier sur dix. À l’inverse, près de 46 % des fils d’ouvriers sont restés ouvriers, alors que cette position ne concernait qu’environ 8 % des fils de cadres. Ces écarts ne font pas de l’origine un destin, mais ils montrent que les probabilités de destination restent fortement différenciées.
La table de recrutement inverse la question : de quels milieux proviennent les membres d’un groupe social donné ? Les pourcentages sont calculés pour chaque position atteinte et totalisent 100 % au sein de cette position. Une catégorie peut présenter un recrutement populaire important même si les enfants des milieux populaires y accèdent rarement, simplement parce que ces milieux sont nombreux dans la population. Destinée et recrutement décrivent deux relations différentes.
La distinction des dénominateurs est essentielle. Dire que 10 % des fils d’ouvriers deviennent cadres ne revient pas à affirmer que 10 % des cadres sont fils d’ouvriers. La première proportion part d’une origine et examine ses destinations. La seconde part d’une position et reconstitue ses origines. Une lecture correcte énonce toujours la population placée au dénominateur.
Les tables permettent également d’identifier la direction des déplacements. Lorsque les groupes salariés sont ordonnés entre cadres, professions intermédiaires, employés et ouvriers, une destination située au-dessus de l’origine correspond à une ascension, tandis qu’une destination située en dessous traduit un déclassement. Les passages impliquant les indépendants sont plus difficiles à hiérarchiser et sont donc classés parmi les mobilités non verticales plutôt que forcés dans un ordre discutable.
Une table de mobilité reste néanmoins un outil statistique : elle décrit des probabilités collectives et non des biographies. Deux personnes aboutissant dans la même case peuvent avoir connu des études, des emplois, des interruptions ou des périodes de chômage très différents. La table simplifie les trajectoires individuelles pour faire apparaître des régularités que les récits isolés ne suffisent pas à établir.
c. Les tables objectivent les inégalités tout en laissant une partie des parcours dans l’ombre
Le premier intérêt des tables est d’objectiver ce que les impressions individuelles saisissent mal. Une société peut se penser très ouverte parce que certaines trajectoires spectaculaires sont connues. L’observation de l’ensemble des parcours permet de savoir si ces réussites restent exceptionnelles ou deviennent fréquentes, et de comparer des générations, des sexes et des origines à partir d’un même cadre.
Les tables rendent simultanément visibles la mobilité et la reproduction. Une forte proportion de personnes situées hors de la diagonale prouve que l’origine sociale n’est pas un destin. La concentration de certaines origines dans certaines positions révèle que les chances ne sont pas égales. Ces deux constats peuvent coexister : une société mobile peut conserver des frontières sociales puissantes.
La mesure dépend d’abord de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles. Les groupes agrégés réunissent des situations hétérogènes. La catégorie des artisans, commerçants et chefs d’entreprise rapproche des indépendants dont le revenu, la qualification et le pouvoir économique diffèrent fortement. Les groupes d’employés et d’ouvriers contiennent eux aussi des écarts de qualification que la table générale efface.
La hiérarchisation des positions constitue une seconde difficulté. Comparer un agriculteur exploitant, un commerçant et un technicien salarié suppose de combiner revenu, patrimoine, sécurité, autonomie et prestige, qui ne se classent pas toujours dans le même ordre. Une table peut donc constater un changement de statut sans pouvoir conclure légitimement à une hausse ou à une baisse. La notion de mobilité non verticale reconnaît précisément cette limite.
Le résultat dépend aussi du parent choisi comme référence. Les premières tables comparaient surtout les hommes à leur père, reflet d’une conception longtemps masculine de l’activité professionnelle. La progression de l’emploi féminin a rendu nécessaire la comparaison avec la mère comme avec le père. Une même femme peut, par exemple, apparaître en ascension par rapport à sa mère et en déclassement par rapport à son père si leurs positions étaient très éloignées.
Le champ d’enquête laisse par ailleurs certaines situations dans l’ombre. Les personnes qui n’ont jamais exercé d’activité ne peuvent pas être classées à partir d’une profession ; le chômage, la précarité ou l’inactivité sont eux aussi imparfaitement saisis lorsqu’un ancien emploi sert de référence. Les tables mesurent une position socioprofessionnelle, pas l’ensemble des conditions d’existence.
La comparaison dans le temps se heurte enfin à la transformation des métiers. Porter le même intitulé de catégorie que son parent ne signifie pas nécessairement exercer le même travail dans les mêmes conditions. Les compétences requises, le revenu relatif, la sécurité de l’emploi ou le prestige d’une profession peuvent évoluer. Une immobilité apparente peut ainsi recouvrir une transformation profonde de la position réellement occupée.
Les tables demeurent, surtout, descriptives. Constater que les enfants de cadres deviennent plus souvent cadres ne permet pas d’en identifier directement les causes. Les diplômes, les ressources familiales, les réseaux, les choix scolaires et la structure des emplois peuvent tous contribuer au même écart. Les tables mettent donc en évidence les mécanismes à expliquer ; elles ne se substituent pas à l’analyse de ces mécanismes.
d. Mobilité observée, mobilité structurelle et fluidité sociale éclairent des réalités différentes
La mobilité observée regroupe toutes les personnes dont la position diffère de celle du parent. Son niveau dépend à la fois de la transformation des emplois disponibles et de la force du lien entre origine et destination. Une hausse du taux peut donc traduire une ouverture des chances, mais elle peut aussi simplement résulter d’une recomposition de la structure socioprofessionnelle qui oblige les enfants à occuper d’autres positions que leurs parents.
La mobilité structurelle est la composante de la mobilité observée liée aux différences de structure des emplois entre les générations. Si le nombre d’agriculteurs diminue fortement, tous les enfants d’agriculteurs ne peuvent pas reprendre une exploitation. Si les emplois de cadres et de professions intermédiaires progressent, une partie doit être occupée par des personnes issues d’autres groupes. La structure crée un volume minimal de déplacements.
On l’estime en comparant les marges de la table. Les écarts entre le nombre de positions disponibles dans chaque groupe à la génération des parents et à celle des enfants imposent certains flux. Ce calcul ne dit toutefois pas quels groupes bénéficieront des positions en expansion : il isole la mobilité rendue nécessaire par la transformation des emplois, sans mesurer à lui seul l’égalité des chances.
La fluidité sociale mesure la force du lien entre origine et position indépendamment de la taille des groupes. Une société est plus fluide lorsque les destinées des enfants d’origines différentes se rapprochent. Elle n’exige pas une égalité parfaite des résultats. Elle suppose que l’origine pèse moins sur les chances relatives d’accéder à une position plutôt qu’à une autre.
Le rapport de chances relatives, ou odds ratio, permet de mesurer cette association. Il compare, pour deux origines sociales, les chances d’atteindre une position A plutôt qu’une position B. Une valeur égale à 1 signifie que l’origine ne modifie pas ce choix relatif ; plus la valeur s’en éloigne, plus l’inégalité des chances relatives est forte. Lorsqu’un odds ratio se rapproche de 1 au fil du temps, la fluidité sociale progresse.
Dans la table masculine de 2014-2015, les chances de devenir cadre plutôt qu’ouvrier étaient environ vingt-sept fois plus élevées pour un fils de cadre que pour un fils d’ouvrier. Ce chiffre ne signifie pas, au sens courant, qu’un fils de cadre a vingt-sept fois plus de chances de devenir cadre. Il compare quatre probabilités relatives. Sa valeur très élevée indique surtout combien l’origine continue de peser entre les deux extrémités de l’espace social.
Mobilité et fluidité ne doivent donc pas être confondues. La création massive de postes de cadres peut accroître mécaniquement le nombre d’enfants d’autres groupes qui y accèdent sans modifier les écarts relatifs entre origines. À l’inverse, la fluidité peut progresser alors que le taux de mobilité varie peu si la structure des emplois devient plus stable. Attribuer à l’égalité des chances une mobilité qui vient seulement de la structure conduirait à un diagnostic erroné.
Les trois indicateurs sont ainsi complémentaires. La mobilité observée mesure le nombre de déplacements, la mobilité structurelle identifie ceux qui sont liés à la transformation des emplois, et la fluidité évalue la force du lien entre origine et destination. Les articuler permet de distinguer ce qui relève du mouvement général de la société de ce qui relève de la distribution sociale des possibilités.
2. La mobilité est fréquente sans faire disparaître la reproduction sociale
a. La mobilité observée des hommes est stable tandis que celle des femmes a progressé
Les séries françaises harmonisées permettent de suivre la mobilité entre 1977 et 2015. Elles portent sur des personnes âgées de trente-cinq à cinquante-neuf ans, en emploi ou ayant déjà travaillé. Ce champ doit accompagner l’interprétation des résultats : le taux obtenu ne décrit ni l’ensemble de la population ni toute une génération, mais les changements de groupe socioprofessionnel observés dans un cadre statistique précis.
En 2015, 65 % des hommes appartenaient à un groupe différent de celui de leur père, selon l’Insee. La proportion était déjà proche de 64 % en 1977. Après une légère progression jusqu’en 1993, la mobilité observée est revenue à un niveau voisin de son point de départ. À l’échelle globale, les données ne confirment donc pas l’idée d’une fermeture continue de la société française.
Cette stabilité du taux global masque toutefois une transformation de la nature des trajectoires. La mobilité non verticale a reculé, tandis que les mouvements ascendants comme descendants ont pris davantage de place. Autrement dit, un niveau de mobilité presque inchangé peut correspondre à des parcours plus polarisés et à une expérience sociale sensiblement différente.
Pour les femmes comparées à leur mère, la mobilité observée atteignait environ 71 % en 2015, contre 59 % en 1977. Cette hausse accompagne l’augmentation de l’activité féminine et l’accès croissant aux emplois salariés qualifiés. Les mères des premières générations observées occupaient plus souvent des emplois d’exécution et plus rarement des positions de cadres : le développement des carrières féminines a donc créé un espace important de mobilité.
La comparaison avec les hommes doit néanmoins rester prudente. Un taux de mobilité féminin plus élevé ne signifie pas que les femmes accèdent plus facilement aux positions les plus favorisées. Le résultat dépend du parent retenu comme référence et de la structure sexuée des emplois. Les femmes peuvent changer davantage de groupe tout en restant confrontées à la ségrégation professionnelle et au plafond de verre.
Les données plus récentes utilisent parfois des classifications différentes. Les enquêtes Emploi de 2023 et 2024 portent sur les personnes ayant travaillé et, selon les classes d’emploi retenues par l’Insee, la mobilité ascendante concerne 48 % des femmes par rapport à leur mère et 39 % des hommes par rapport à leur père. Ces chiffres actualisent le diagnostic, mais ils ne peuvent être prolongés mécaniquement avec la série FQP, puisque les groupes et leur hiérarchie ont changé.
L’étude du long terme exige en effet une méthode stable. Modifier les catégories peut produire une variation statistique qui tient davantage à l’instrument qu’à la société elle-même. Les statisticiens harmonisent donc les anciennes enquêtes et documentent les ruptures de série. C’est ce qui explique que les données de 2015 restent fréquemment mobilisées dans le programme malgré l’existence d’enquêtes plus récentes.
b. Les ascensions restent majoritaires, tandis que les déclassements sont devenus moins rares
En 2015, la mobilité des hommes se répartissait entre 27,6 % de mobilité ascendante, 15 % de mobilité descendante et 22,6 % de mobilité non verticale. L’ascension concernait donc presque deux fois plus de personnes que le déclassement. L’image d’un « ascenseur social » totalement arrêté est excessive, même si les trajectoires descendantes occupent désormais une place importante.
L’évolution depuis 1977 montre précisément cette recomposition. Les ascensions masculines sont passées de 23,5 % à 27,6 %, tandis que les déclassements ont plus que doublé, de 7,2 % à 15 %. Dans le même temps, la mobilité non verticale a reculé de 33,2 % à 22,6 %, notamment avec la diminution de l’emploi agricole et des autres activités indépendantes. La stabilité de la mobilité totale résulte donc de mouvements internes assez profonds.
Il faut ici distinguer le déclassement social du déclassement scolaire. Le premier compare la position atteinte par un individu à celle de son parent ; le second désigne une position professionnelle moins élevée que celle habituellement associée au diplôme détenu. Une personne peut ainsi être plus diplômée que son père tout en occupant une position sociale inférieure, et connaître simultanément les deux formes de déclassement.
Les générations nées après les années 1960 ont connu une situation particulière : leur niveau de diplôme s’est élevé alors même que la progression des emplois qualifiés ralentissait. Camille Peugny a mis en évidence ce paradoxe. Lorsque les titres scolaires progressent plus vite que les positions supérieures, la concurrence pour ces dernières augmente et le déclassement peut se développer malgré l’élévation générale du niveau d’éducation.
La direction d’un déplacement dépend aussi de la position de départ. Dans une classification où les cadres occupent le niveau supérieur, un enfant de cadre ne peut pas être classé en ascension : il subit un effet plafond. À l’inverse, un enfant situé au niveau inférieur ne peut pas connaître de déclassement, ce qui crée un effet plancher. Comparer directement les taux d’ascension ou de déclassement de ces groupes sans tenir compte de ces contraintes serait donc trompeur.
La distance parcourue compte autant que la direction du mouvement. Passer d’un groupe d’employés ou d’ouvriers qualifiés aux professions intermédiaires constitue une ascension plus courte que l’accès direct aux cadres. Or les déplacements de proximité sont beaucoup plus fréquents que les passages entre les extrémités. La mobilité sociale s’effectue le plus souvent entre positions voisines plutôt que par de grands bonds dans la hiérarchie.
Les déclassements importants ont néanmoins progressé au sommet. En 2015, 17 % des fils de cadres étaient devenus employés ou ouvriers, contre 11 % en 1977 ; un quart occupait une profession intermédiaire, une proportion proche de celle observée quarante ans auparavant. La reproduction reste donc forte parmi les cadres, sans mettre tous leurs enfants à l’abri d’une trajectoire descendante.
L’expression d’« ascenseur social » doit ainsi être maniée avec prudence. Elle suggère un mouvement essentiellement vertical et orienté vers le haut, alors que la société produit simultanément promotions, déclassements, mobilités non verticales et immobilités. Leur fréquence varie fortement avec l’origine sociale. L’enjeu sociologique n’est pas de décréter que l’ascenseur fonctionne ou non, mais de comprendre la distribution de ces trajectoires.
c. La mobilité des femmes change selon que la comparaison porte sur leur mère ou leur père
En 2015, 39,8 % des femmes occupaient une position plus élevée que leur mère et 11,7 % une position plus basse. Leur mobilité non verticale atteignait 19 %, tandis que 29,5 % restaient dans le même groupe. Le contraste avec 1977 est marqué : l’ascension ne concernait alors que 16,8 % des femmes comparées à leur mère.
Une partie de cette progression s’explique par la transformation historique des emplois féminins. Les mères avaient plus souvent occupé des emplois d’exécution et beaucoup plus rarement des positions de cadres. Leurs filles ont bénéficié de la salarisation, de la tertiarisation et de l’élévation du niveau de formation. Ce point de départ moyen plus bas rendait aussi, statistiquement, les possibilités d’ascension plus nombreuses.
La comparaison avec le père donne une autre image. En 2015, environ 70 % des femmes appartenaient à un groupe différent de celui de leur père, taux proche de leur mobilité par rapport à leur mère. La direction changeait pourtant : 22 % connaissaient une ascension et 25 % un déclassement. Une forte mobilité observée pouvait alors accompagner des mouvements verticaux globalement moins favorables.
Il n’y a là aucune contradiction. Dans les générations étudiées, les pères occupaient en moyenne des positions plus élevées que les mères. Une même femme peut donc se trouver au-dessus de sa mère et au-dessous de son père. Le résultat dépend du repère retenu et rappelle qu’une origine familiale ne peut être résumée sans précaution à la profession d’un seul parent.
Les enquêtes contemporaines cherchent justement à mieux tenir compte des deux lignées. Elles peuvent comparer séparément chaque individu à sa mère et à son père, ou construire une origine à partir de la position la plus élevée des deux parents. La première méthode conserve les différences de genre ; la seconde synthétise davantage les ressources familiales, mais efface une partie de leur répartition au sein du couple.
La progression des femmes ne supprime pas les inégalités de sexe au sein d’une même origine. En 2015, une fille de mère cadre devenait moins souvent cadre qu’un fils de père cadre. Les orientations scolaires, les secteurs d’activité, le temps de travail et les interruptions de carrière continuent d’influencer les positions. La mobilité intergénérationnelle doit être articulée à la ségrégation professionnelle.
La situation des femmes illustre une propriété générale des indicateurs. Un taux n’a de sens qu’avec son groupe de référence, son champ et sa date. Isoler le nombre de mobiles ferait disparaître la direction des mouvements et la position de départ. L’interprétation commence après le calcul, lorsque les conditions sociales qui ont produit le résultat sont réintroduites.
d. La fluidité a progressé, sans effacer les frontières entre les groupes sociaux
La France est devenue plus fluide au cours de la seconde moitié du XXe siècle : les chances relatives d’accéder aux différentes positions se sont rapprochées entre les origines sociales. Louis-André Vallet fait apparaître cette évolution dans les générations observées dès les années 1950. La réduction des inégalités a été particulièrement nette jusqu’au début des années 1990, avant de ralentir.
Cette progression reste néanmoins loin d’une indépendance entre origine et destinée. En 2015, un fils de cadre sur deux devenait cadre à son tour. La reproduction concernait aussi près de 43 % des fils d’employés ou d’ouvriers qualifiés dans leur groupe agrégé. Les positions situées au sommet, comme certaines fractions du bas de l’échelle, conservent donc une forte capacité de transmission.
L’intensité des écarts dépend de la distance sociale. En 2015, les chances d’être cadre plutôt que profession intermédiaire étaient environ 2,3 fois plus élevées pour les fils de cadres que pour les fils de professions intermédiaires. L’écart devenait beaucoup plus fort entre enfants de cadres et enfants d’employés ou d’ouvriers non qualifiés. Les frontières entre groupes proches se sont donc davantage ouvertes que celles qui séparent les extrémités de l’espace social.
Cette configuration produit une mobilité de proximité. Une grande partie des ascensions et des déclassements s’effectue entre groupes voisins. Les trajectoires allant directement du bas vers le sommet existent, bien qu’elles restent rares. Leur visibilité publique peut donner une image exagérée de l’ouverture sociale si elle n’est pas replacée dans la distribution d’ensemble.
La part de la mobilité masculine observée attribuée à la transformation de la structure des emplois est passée d’environ 40 % en 1977 à 24 % en 2015. À mesure que le recul de l’agriculture et la croissance rapide des emplois qualifiés ralentissaient, la structure imposait moins de déplacements. Le maintien d’un taux global proche de 65 % suggère donc qu’une fluidité accrue a partiellement compensé ce recul de la mobilité structurelle.
L’évolution combine donc deux mouvements. L’origine sociale pèse moins fortement qu’auparavant sur certaines destinées relatives, tandis que les inégalités restent élevées. La mobilité observée demeure importante, sans connaître de progression continue chez les hommes. Une amélioration réelle peut coexister avec une distance persistante à l’égalité des chances.
La reproduction sociale ne signifie enfin ni absence d’effort ni destin individuel fixé d’avance. Elle décrit une régularité produite par l’accumulation de ressources, de décisions et d’effets institutionnels. Les individus agissent dans cet environnement, utilisent les possibilités disponibles et peuvent s’écarter de la trajectoire la plus probable. Une régularité collective, aussi forte soit-elle, ne transforme jamais une biographie en certitude.
3. Les transformations des emplois, la formation et la famille façonnent les trajectoires
a. L’évolution de la structure socioprofessionnelle ouvre et ferme des possibilités
La structure socioprofessionnelle désigne la répartition de la population entre les différents groupes de professions. Lorsqu’elle se transforme, elle modifie directement les positions que la génération des enfants peut occuper par rapport à celle des parents. La mobilité sociale ne dépend donc pas seulement des choix individuels : elle est aussi contrainte par le nombre et la nature des emplois disponibles.
La France est passée d’une société largement agricole à une société industrielle, puis à une société salariale et tertiaire. Le recul des agriculteurs, puis celui d’une partie des ouvriers et des indépendants, a rendu impossible la reproduction de toutes les positions correspondantes. La progression des cadres, des professions intermédiaires et de nombreux emplois tertiaires a créé des places nouvelles. Ces évolutions ont alimenté la mobilité structurelle.
Cette transformation n’a pas suivi le même calendrier pour les femmes et les hommes. L’accès massif des femmes à l’emploi salarié s’est poursuivi alors que les grandes mutations de la structure masculine ralentissaient déjà. Les filles ont donc pu quitter plus souvent les positions peu qualifiées occupées par leur mère, ce qui contribue à leur forte mobilité ascendante. Une partie de l’écart entre les taux féminins et masculins tient ainsi au rythme différent des transformations de l’emploi.
Deux évolutions ont joué un rôle central. La salarisation, c’est-à-dire l’augmentation de la part des salariés dans l’emploi, a multiplié les passages entre familles d’indépendants et emplois salariés. La tertiarisation, qui correspond à la progression des activités de services, a favorisé l’essor des fonctions administratives, commerciales, éducatives et sanitaires. Cette recomposition explique une partie des mobilités non verticales et ascendantes.
La croissance des emplois qualifiés facilite les ascensions parce que les titulaires de ces postes ne peuvent pas tous être enfants de cadres ou de professions intermédiaires. Elle ne détermine pas la répartition exacte des nouvelles places. Une expansion peut bénéficier à plusieurs origines tout en conservant un avantage relatif aux groupes favorisés. La mobilité structurelle augmente le nombre d’ouvertures sans garantir la fluidité.
Le ralentissement de la création des positions supérieures modifie les perspectives. À partir des années 1980, la qualification des emplois a progressé moins rapidement que durant les décennies précédentes. Les générations plus diplômées ont rencontré une compétition accrue pour accéder aux cadres et aux professions intermédiaires. La hausse des déclassements s’inscrit en partie dans ce décalage entre attentes et structure des places.
La conjoncture au moment de l’entrée dans la vie active joue également un rôle. Une récession réduit les recrutements, retarde l’accès à l’emploi stable et peut laisser des traces durables sur les carrières. Deux générations disposant de diplômes comparables ne rencontrent donc pas les mêmes opportunités. La mobilité sociale dépend autant du moment historique auquel une trajectoire commence que des caractéristiques individuelles.
D’autres évolutions démographiques peuvent modifier les marges des tables. Un groupe dont les familles sont plus nombreuses produit davantage de descendants que de positions identiques à transmettre ; les migrations compliquent aussi la comparaison lorsque les parents ont travaillé dans une autre structure professionnelle. Ces effets ne sont pas négligeables, même si l’évolution de l’emploi reste le mécanisme central de la mobilité structurelle.
La structure explique un volume de mobilité, non sa justice. Une société peut créer beaucoup de postes qualifiés tout en les distribuant très inégalement selon l’origine. Elle peut aussi connaître peu de transformations d’emplois et devenir plus fluide si les chances relatives se rapprochent. L’analyse doit séparer les possibilités produites par l’économie de leur allocation entre les groupes sociaux.
b. L’élévation du niveau de formation favorise la mobilité sans garantir la position atteinte
Le niveau de formation pèse fortement sur la position sociale. Les diplômes ouvrent l’accès à certaines professions réglementées, signalent des compétences et servent de critères de recrutement. À origine sociale donnée, les études longues augmentent généralement la probabilité d’occuper un emploi qualifié. L’École constitue ainsi l’un des principaux canaux de mobilité sociale.
La massification scolaire a élevé le niveau de diplôme des enfants par rapport à leurs parents. Lorsque l’accès aux études s’étend à des milieux qui en étaient auparavant éloignés, davantage d’individus peuvent prétendre aux emplois supérieurs. Louis-André Vallet montre que l’expansion et la démocratisation de l’enseignement ont contribué à la progression de la fluidité sociale : l’éducation a donc affaibli une partie du lien direct entre origine et destinée.
Cet effet suppose que les diplômes soient eux-mêmes distribués moins inégalement. Si tous les groupes progressent sans réduction des écarts d’accès aux formations les plus valorisées, la massification produit surtout une élévation générale. Les différences de filière, de spécialité et d’établissement prolongent les inégalités scolaires à l’intérieur d’un même niveau. Le titre le plus élevé ne résume pas toute la valeur d’un parcours.
Le diplôme joue de ce point de vue un rôle de médiation. L’origine sociale influence la réussite et l’orientation scolaires, puis la formation obtenue pèse sur l’accès à l’emploi. Une partie de l’effet de l’origine sur la position passe donc par l’École. Un autre effet subsiste cependant à diplôme comparable, lorsque les réseaux, les ressources économiques, le lieu de résidence ou la connaissance des recrutements différencient encore les trajectoires.
Le rendement social du diplôme désigne la position professionnelle à laquelle un titre permet effectivement d’accéder. Il varie avec la spécialité, la génération et l’origine sociale. Un diplôme rare dans une cohorte procure en général un avantage plus important qu’un titre devenu courant. Les ressources familiales peuvent aussi améliorer sa conversion en emploi, par exemple lorsqu’elles permettent de prolonger une recherche ou de mobiliser des contacts.
Le paradoxe d’Anderson apparaît lorsqu’un enfant obtient un diplôme supérieur à celui de son parent sans atteindre pour autant une position sociale plus élevée. Ce paradoxe ne remet pas en cause l’utilité des études : il rappelle que la valeur d’un titre est relative à celle des autres candidats et à la structure des emplois disponibles. Lorsque le niveau scolaire moyen progresse plus vite que les postes qualifiés, reproduire la position parentale exige souvent un diplôme plus élevé.
Cette inflation des exigences nourrit la peur du déclassement. Les familles peuvent investir dans des études plus longues pour éviter une position inférieure, même lorsque le gain attendu d’une année supplémentaire diminue. Éric Maurin souligne que la crainte de perdre un statut peut peser autant que l’expérience effective du déclassement. La compétition scolaire s’intensifie ainsi parce que le diplôme protège, sans garantir une ascension.
La première position professionnelle ne clôt pas la trajectoire. Une formation générale peut faciliter les promotions, tandis qu’un titre spécialisé peut assurer une insertion rapide dans un champ plus étroit. La formation continue et l’expérience modifient ensuite les possibilités de mobilité intragénérationnelle. L’effet scolaire s’étend sur la carrière, sans rester identique pour tous les métiers.
c. Les ressources et les configurations familiales influencent les chances de mobilité
Les ressources familiales regroupent les moyens culturels, économiques et relationnels susceptibles de soutenir un parcours. Elles interviennent dans la scolarité, l’orientation, l’entrée dans l’emploi et les périodes de transition. Leur transmission n’est pas toujours consciente : des habitudes, des informations ou une confiance acquises dans la vie familiale peuvent devenir des avantages durables sans avoir été explicitement enseignés.
Le capital culturel rapproche certains enfants des attentes scolaires. Le capital économique finance un logement propice au travail, des études éloignées ou une recherche d’emploi prolongée. Le capital social donne accès à des informations, des recommandations et des contacts professionnels. Ces ressources se complètent, sans produire automatiquement la réussite.
Les stratégies familiales transforment ces ressources en décisions concrètes. Le choix d’un établissement, d’une filière ou d’un lieu d’études peut ouvrir certaines possibilités et en fermer d’autres. Or toutes les familles ne disposent ni de la même information ni de la même capacité à supporter le risque d’un échec. Une orientation ambitieuse paraît plus accessible lorsque ses éventuelles conséquences financières et sociales peuvent être absorbées.
La configuration familiale désigne la composition du ménage et les relations qui organisent la vie de ses membres. Le nombre d’enfants, l’activité des parents, leur niveau de formation et la stabilité des ressources modifient les conditions de socialisation. Une même quantité de capital économique ou culturel ne produit pas les mêmes effets selon le temps disponible et la manière dont elle est répartie.
La taille de la fratrie constitue l’un de ces mécanismes. Dominique Merllié et Olivier Monso montrent que les personnes issues de familles nombreuses connaissent en moyenne un rapport moins favorable entre ascension et déclassement. Le temps, l’argent et l’attention doivent être partagés entre davantage d’enfants. Cet effet passe largement par la réussite scolaire et apparaît moins marqué dans les familles les mieux dotées.
La fratrie ne doit pas être traitée comme une cause isolée. Des aînés peuvent transmettre des informations, aider au travail ou servir de modèle. Les normes éducatives, les écarts d’âge et les relations entre enfants modifient l’usage des ressources. Une régularité statistique sur la taille décrit un effet moyen, non une loi applicable à chaque famille.
L’homogamie sociale, c’est-à-dire la fréquence des unions entre personnes de milieux proches, tend également à concentrer les ressources. Lorsque les deux parents possèdent des diplômes élevés, des revenus importants et des réseaux étendus, leurs avantages peuvent se cumuler ; à l’autre extrémité, plusieurs fragilités peuvent se retrouver dans le même ménage. Cette concentration contribue à la reproduction des écarts entre les enfants.
Les modèles professionnels présents dans la famille façonnent enfin les horizons possibles. Un métier connu par l’intermédiaire d’un parent paraît plus concret, ses voies d’accès sont mieux identifiées et ses codes moins étrangers. Cette familiarité peut favoriser la reproduction d’une profession indépendante comme l’accès à une carrière qualifiée. Elle n’est toutefois jamais définitive : l’École, les pairs ou une expérience professionnelle peuvent élargir l’espace des possibles.
d. Les facteurs de mobilité se combinent au fil des trajectoires
La structure des emplois, le diplôme et la famille n’agissent jamais isolément. Une expansion des emplois qualifiés augmente la valeur d’une réussite scolaire, tandis que les ressources familiales influencent l’accès aux formations qui permettent d’occuper ces postes. À diplôme identique, la conjoncture et les réseaux disponibles peuvent encore produire des trajectoires différentes. La mobilité résulte donc de l’articulation de plusieurs mécanismes.
Les avantages et les difficultés peuvent se cumuler. Une forte familiarité avec les attentes scolaires favorise les premiers résultats. Ceux-ci ouvrent des orientations plus sélectives, qui conduisent à des diplômes recherchés et à des environnements professionnels riches en informations. Une difficulté initiale peut suivre le chemin inverse et réduire progressivement le nombre d’options accessibles.
Cette dynamique relève d’une causalité probabiliste. Une origine favorisée augmente certaines chances sans garantir la réussite, tandis qu’une origine populaire n’interdit aucune destination. Les rencontres, les décisions, la qualité d’un établissement ou les événements économiques peuvent infléchir un parcours. La sociologie cherche donc à expliquer la distribution des trajectoires, pas à prédire chaque biographie individuelle.
La mobilité intragénérationnelle peut d’ailleurs corriger ou accentuer la position obtenue au début de la carrière. Une promotion peut compenser une orientation scolaire peu favorable ; à l’inverse, une période durable de chômage ou une succession d’emplois précaires peut éroder l’avantage associé à un diplôme. Mesurer une profession à un âge donné offre une photographie utile, mais nécessairement incomplète de la trajectoire.
Les institutions interviennent à chacune de ces étapes. L’École distribue des savoirs et des titres, les entreprises définissent leurs critères de recrutement, les politiques d’emploi peuvent sécuriser ou fragiliser les transitions, et la protection sociale limite certaines conséquences du déclassement. Agir sur l’une de ces institutions peut modifier des trajectoires individuelles sans transformer immédiatement la fluidité de l’ensemble de la société.
L’égalité des chances ne se mesure donc pas au nombre de trajectoires ascendantes visibles. Quelques réussites issues des milieux populaires peuvent coexister avec des rapports de chances très inégaux. Le critère central reste la diminution de la dépendance entre l’origine et la position atteinte. La mobilité d’une minorité, même spectaculaire, ne suffit pas à prouver que les possibilités sont équitablement distribuées.
Les politiques qui élargissent l’accès aux formations, favorisent la mixité scolaire ou sécurisent les débuts de carrière peuvent accroître les possibilités de mobilité. Leur efficacité dépend toutefois de la structure des emplois et de la qualité des parcours proposés. Former davantage de diplômés sans développer les emplois qualifiés risque d’abaisser le rendement des titres ; créer des positions supérieures sans réduire les inégalités scolaires laisse leur accès socialement concentré.
Comprendre la mobilité sociale impose finalement de tenir ensemble trois niveaux. La transformation économique détermine les positions disponibles, les institutions organisent leur accès et les familles transmettent des ressources inégales. Les individus construisent leur trajectoire dans cet espace, avec des marges d’action réelles. La mobilité et la reproduction apparaissent comme les deux résultats simultanés d’une même société.
Annexe — Notions à maîtriser
Capital culturel : connaissances, dispositions, pratiques et titres scolaires valorisés par les institutions.
Capital économique : revenus et patrimoine qu’un individu ou une famille peut mobiliser.
Capital social : relations susceptibles de fournir une information, une recommandation ou une aide.
Causalité probabiliste : relation qui modifie la probabilité d’un résultat sans le déterminer avec certitude.
Champ d’enquête : ensemble des personnes auxquelles s’appliquent les résultats d’une enquête.
Cohorte : ensemble de personnes nées au cours d’une même période et exposées à un contexte historique proche.
Configuration familiale : composition du ménage et organisation des relations entre ses membres.
Déclassement scolaire : occupation d’un emploi inférieur au niveau habituellement associé au diplôme détenu.
Déclassement social : mobilité vers une position moins élevée que celle du parent de référence.
Destinée sociale : position atteinte par un individu au regard de son origine sociale.
Effet plafond : impossibilité statistique de connaître une ascension lorsque l’origine occupe déjà le niveau supérieur.
Effet plancher : impossibilité statistique de connaître un déclassement lorsque l’origine occupe déjà le niveau inférieur.
Enquête FQP : enquête Formation et qualification professionnelle utilisée pour étudier les trajectoires entre générations.
Fluidité sociale : intensité du lien entre origine et position, mesurée indépendamment de la taille des groupes sociaux.
Homogamie sociale : fréquence des unions entre personnes appartenant à des milieux sociaux proches.
Immobilité sociale : appartenance au même groupe socioprofessionnel que le parent de référence.
Inégalité des chances relatives : écart entre les probabilités d’atteindre une position selon l’origine sociale.
Marge d’une table : total d’une ligne ou d’une colonne décrivant la distribution des origines ou des positions.
Niveau de formation : degré de connaissances et de compétences attesté par la scolarité et les diplômes.
Mobilité ascendante : déplacement vers une position socialement plus élevée.
Mobilité descendante : déplacement vers une position socialement moins élevée.
Mobilité géographique : changement de lieu de résidence ou de travail.
Mobilité horizontale : déplacement entre des positions situées à un niveau social comparable.
Mobilité intergénérationnelle : comparaison de la position d’un individu à celle d’un parent.
Mobilité intragénérationnelle : changement de position au cours de la vie d’un même individu.
Mobilité non verticale : déplacement entre groupes dont la hiérarchie est difficile à établir.
Mobilité observée : ensemble des changements de groupe constatés entre deux générations.
Mobilité professionnelle : changement de profession, d’entreprise, de statut ou de qualification au cours d’une carrière.
Mobilité sociale : changement de position d’un individu dans l’espace social.
Mobilité structurelle : composante de la mobilité observée produite par la transformation de la structure des emplois.
Mobilité verticale : déplacement entre des positions socialement hiérarchisées.
Origine sociale : position sociale du parent ou de la famille utilisée comme point de départ de la comparaison.
Paradoxe d’Anderson : situation dans laquelle un diplôme supérieur à celui du parent ne conduit pas à une position plus élevée.
Position sociale : place occupée dans l’espace social, notamment à partir de la profession et du statut.
Professions et catégories socioprofessionnelles : nomenclature qui classe les individus selon leur profession et leur situation d’emploi.
Rapport de chances relatives (odds ratio) : comparaison des chances d’atteindre deux positions pour deux origines sociales.
Recrutement social : ensemble des origines dont proviennent les membres d’un groupe social.
Rendement social du diplôme : position professionnelle et sociale à laquelle un diplôme permet d’accéder.
Reproduction sociale : tendance des positions et des inégalités à se transmettre entre les générations.
Ressources familiales : moyens culturels, économiques et relationnels mobilisables au sein de la famille.
Salarisation : augmentation de la part des salariés dans l’emploi.
Structure socioprofessionnelle : répartition de la population entre les groupes de professions.
Table brute de mobilité : tableau d’effectifs croisant l’origine sociale et la position atteinte.
Table de destinée : table indiquant les positions atteintes par les individus partageant une même origine.
Table de mobilité : tableau croisant la position sociale des individus avec celle de leur parent.
Table de recrutement : table indiquant les origines des membres d’une position sociale donnée.
Taille de la fratrie : nombre de frères et sœurs, qui influence la répartition des ressources familiales.
Taux de mobilité observée : part des individus situés dans un groupe différent de celui du parent.
Tertiarisation : progression de la part des activités de services dans l’emploi et la production.
Trajectoire sociale : succession des positions occupées par un individu au cours de sa vie.
Lexique – 50 notions
- Capital culturel
- connaissances, dispositions, pratiques et titres scolaires valorisés par les institutions.
- Capital économique
- revenus et patrimoine qu’un individu ou une famille peut mobiliser.
- Capital social
- relations susceptibles de fournir une information, une recommandation ou une aide.
- Causalité probabiliste
- relation qui modifie la probabilité d’un résultat sans le déterminer avec certitude.
- Champ d’enquête
- ensemble des personnes auxquelles s’appliquent les résultats d’une enquête.
- Cohorte
- ensemble de personnes nées au cours d’une même période et exposées à un contexte historique proche.
- Configuration familiale
- composition du ménage et organisation des relations entre ses membres.
- Déclassement scolaire
- occupation d’un emploi inférieur au niveau habituellement associé au diplôme détenu.
- Déclassement social
- mobilité vers une position moins élevée que celle du parent de référence.
- Destinée sociale
- position atteinte par un individu au regard de son origine sociale.
- Effet plafond
- impossibilité statistique de connaître une ascension lorsque l’origine occupe déjà le niveau supérieur.
- Effet plancher
- impossibilité statistique de connaître un déclassement lorsque l’origine occupe déjà le niveau inférieur.
- Enquête FQP
- enquête Formation et qualification professionnelle utilisée pour étudier les trajectoires entre générations.
- Fluidité sociale
- intensité du lien entre origine et position, mesurée indépendamment de la taille des groupes sociaux.
- Homogamie sociale
- fréquence des unions entre personnes appartenant à des milieux sociaux proches.
- Immobilité sociale
- appartenance au même groupe socioprofessionnel que le parent de référence.
- Inégalité des chances relatives
- écart entre les probabilités d’atteindre une position selon l’origine sociale.
- Marge d’une table
- total d’une ligne ou d’une colonne décrivant la distribution des origines ou des positions.
- Niveau de formation
- degré de connaissances et de compétences attesté par la scolarité et les diplômes.
- Mobilité ascendante
- déplacement vers une position socialement plus élevée.
- Mobilité descendante
- déplacement vers une position socialement moins élevée.
- Mobilité géographique
- changement de lieu de résidence ou de travail.
- Mobilité horizontale
- déplacement entre des positions situées à un niveau social comparable.
- Mobilité intergénérationnelle
- comparaison de la position d’un individu à celle d’un parent.
- Mobilité intragénérationnelle
- changement de position au cours de la vie d’un même individu.
- Mobilité non verticale
- déplacement entre groupes dont la hiérarchie est difficile à établir.
- Mobilité observée
- ensemble des changements de groupe constatés entre deux générations.
- Mobilité professionnelle
- changement de profession, d’entreprise, de statut ou de qualification au cours d’une carrière.
- Mobilité sociale
- changement de position d’un individu dans l’espace social.
- Mobilité structurelle
- composante de la mobilité observée produite par la transformation de la structure des emplois.
- Mobilité verticale
- déplacement entre des positions socialement hiérarchisées.
- Origine sociale
- position sociale du parent ou de la famille utilisée comme point de départ de la comparaison.
- Paradoxe d’Anderson
- situation dans laquelle un diplôme supérieur à celui du parent ne conduit pas à une position plus élevée.
- Position sociale
- place occupée dans l’espace social, notamment à partir de la profession et du statut.
- Professions et catégories socioprofessionnelles
- nomenclature qui classe les individus selon leur profession et leur situation d’emploi.
- Rapport de chances relatives (odds ratio)
- comparaison des chances d’atteindre deux positions pour deux origines sociales.
- Recrutement social
- ensemble des origines dont proviennent les membres d’un groupe social.
- Rendement social du diplôme
- position professionnelle et sociale à laquelle un diplôme permet d’accéder.
- Reproduction sociale
- tendance des positions et des inégalités à se transmettre entre les générations.
- Ressources familiales
- moyens culturels, économiques et relationnels mobilisables au sein de la famille.
- Salarisation
- augmentation de la part des salariés dans l’emploi.
- Structure socioprofessionnelle
- répartition de la population entre les groupes de professions.
- Table brute de mobilité
- tableau d’effectifs croisant l’origine sociale et la position atteinte.
- Table de destinée
- table indiquant les positions atteintes par les individus partageant une même origine.
- Table de mobilité
- tableau croisant la position sociale des individus avec celle de leur parent.
- Table de recrutement
- table indiquant les origines des membres d’une position sociale donnée.
- Taille de la fratrie
- nombre de frères et sœurs, qui influence la répartition des ressources familiales.
- Taux de mobilité observée
- part des individus situés dans un groupe différent de celui du parent.
- Tertiarisation
- progression de la part des activités de services dans l’emploi et la production.
- Trajectoire sociale
- succession des positions occupées par un individu au cours de sa vie.