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FICHE 39 / 76

Le « tiers-monde » : d’une formule d’Alfred Sauvy à un projet de puissance collective des États décolonisés

L’expression « tiers-monde » est forgée par le démographe et économiste français Alfred Sauvy dans un article publié par L’Observateur le 14 août 1952. Par analogie avec le tiers état de 1789, il désigne des pays pauvres, nombreux et politiquement marginalisés qui ne se confondent pas avec les deux grands blocs de la guerre froide. Sa formule finale — « ce tiers monde ignoré [...] veut, lui aussi, être quelque chose » — résume l’idée d’une revendication de reconnaissance autant que d’une catégorie économique.

Le terme prend rapidement une signification plus large. Il rassemble des États d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et parfois d’Amérique latine aux trajectoires très diverses. Tous ne sont ni neutres ni pauvres au même degré. Ce qui les rapproche dans les années 1950-1960 est souvent l’expérience de la domination coloniale, la recherche du développement et la volonté d’obtenir une plus grande place dans les institutions internationales. L’augmentation du nombre d’États à l’ONU modifie progressivement les équilibres de l’Assemblée générale.

Le tiers-monde devient aussi un projet politique. Certains dirigeants, comme Nasser, Nehru, Nkrumah ou Tito, cherchent à transformer leur position entre les blocs en ressource diplomatique. Ils réclament une réforme des échanges, une aide au développement et la maîtrise des ressources nationales. L’unité reste fragile : conflits frontaliers, différences idéologiques et intérêts économiques divergents traversent cet ensemble. Employer la notion avec précision suppose donc de distinguer trois dimensions : catégorie géopolitique, situation de sous-développement et projet de solidarité postcoloniale. À partir des années 1980, le terme perdra de sa pertinence analytique en raison de la diversification croissante des trajectoires nationales.