Les appelés constituent une expérience de masse souvent sous-estimée. De jeunes Français effectuent leur service militaire dans un conflit que l’État ne qualifie pas encore officiellement de guerre. Ils découvrent des opérations de contrôle, des embuscades, la peur et parfois des pratiques dont le récit reste difficile au retour. Cette situation explique en partie le décalage durable entre l’importance quantitative du contingent et sa faible visibilité immédiate dans le récit national.
Les anciens appelés et militaires de carrière constituent l’un des principaux groupes porteurs de mémoire en France. Beaucoup ont longtemps peu raconté cette expérience à leur famille. Le silence peut relever de la difficulté à transmettre, du sentiment d’avoir participé à une guerre sans nom ou du décalage avec une société métropolitaine tournée vers la croissance et la modernisation. Les associations d’anciens combattants obtiennent progressivement droits, pensions et reconnaissance. Elles ne partagent cependant pas toutes la même lecture du conflit ni la même date commémorative.
Le silence officiel n’est jamais total. Des associations entretiennent les souvenirs, des journalistes enquêtent, des livres et des films circulent. Dès 1958, Henri Alleg publie La Question, témoignage sur la torture censuré mais largement diffusé. En 1966, le film de Gillo Pontecorvo, La Bataille d’Alger, propose une représentation anticoloniale du conflit ; sa diffusion française rencontre de fortes oppositions avant sa sortie. René Vautier, avec Avoir vingt ans dans les Aurès en 1972, place les appelés et leur transformation par la guerre au centre du récit. Les œuvres ouvrent ainsi un espace de mémoire alors que l’État et l’école restent prudents.
