La mémoire du génocide des Roms et Sinti s’est construite beaucoup plus lentement que celle de la Shoah. Après 1945, les survivants continuent à subir des préjugés et rencontrent souvent des difficultés à faire reconnaître que les persécutions dont ils ont été victimes relevaient du racisme nazi. Dans plusieurs pays, des catégories administratives héritées de la police d’avant-guerre continuent même à structurer leur traitement.
En Allemagne de l’Ouest, la reconnaissance officielle du génocide n’intervient qu’en 1982. Le décalage se retrouve dans l’espace mémoriel : le Mémorial aux Sinti et Roms d’Europe assassinés sous le national-socialisme n’est inauguré à Berlin qu’en 2012, près du Bundestag. Les vingt années séparant la décision de construire le monument de son ouverture montrent combien les questions de terminologie, de représentation et de reconnaissance restent sensibles.
La France présente une temporalité comparable. Dès 1940, les autorités assignent à résidence puis internent des personnes désignées comme « nomades ». Plusieurs camps fonctionnent sous administration française, dont Montreuil-Bellay. L’internement se prolonge même pour certains après la Libération. En 2016, François Hollande reconnaît officiellement la responsabilité de la France dans cette politique, donnant une visibilité nationale à une histoire longtemps périphérique.
Le cas de Lety, dans l’actuelle République tchèque, illustre encore plus nettement la difficulté à transformer un site de persécution en lieu de mémoire. Une porcherie industrielle avait été construite dans les années 1970 sur une partie de l’ancien camp où des Roms avaient été internés. Des décennies de mobilisation associative et transnationale sont nécessaires avant le rachat du site et l’ouverture d’un nouveau mémorial en 2024.
Ces reconnaissances tardives ne doivent pas être pensées comme une concurrence avec la mémoire juive. Elles permettent au contraire de mieux comprendre l’ordre racial nazi dans sa diversité : plusieurs groupes sont persécutés selon des logiques liées mais non identiques. La comparaison devient féconde lorsqu’elle restitue les spécificités de chaque crime, les inégalités de visibilité après 1945 et le rôle des associations dans la conquête d’une reconnaissance publique.
