SES · EC3 11 · STRUCTURE SOCIALE

Les limites de l’approche par classes sociales

France métropolitaine, 12 mai 2022 – 22-SESJ2ME1Voir le dossier officiel

EC3 11 · Sujet et correction

Le sujet

Vous montrerez que l’approche en termes de classes sociales, pour rendre compte de la société française, peut être remise en cause.

Dossier documentaire à consulter : 8-10 du sujet de référence

Sources externes :dossier officiel

1. Comprendre la consigne

La consigne « peut être remise en cause » invite à expliquer pourquoi l’analyse des classes, prise comme grille principale ou exclusive, ne suffit pas toujours à décrire la société française. Il faut discuter le brouillage de certaines frontières, l’augmentation des différences à l’intérieur des groupes, la diversification des identifications et l’individualisation. Cela n’autorise pas à conclure à une disparition complète des classes ou des inégalités.

2. Exploiter les documents officiels

Pour chaque document, repérez l’idée principale, relevez les données utiles et reliez-les explicitement au sujet. Les chiffres éclairent le raisonnement : ils ne remplacent pas l’interprétation économique ou sociologique.

  1. Document 1 (p. 8). Danilo Martuccelli souligne la pluralité et la singularisation des identités : une profession, un âge ou un sexe ne définissent pas à eux seuls l’individu, qui se situe dans des réseaux sociaux variés. Le texte nourrit l’idée d’individualisation, sans signifier absence de contraintes sociales.

  2. Document 2 (p. 9). L’enquête TNS-SOFRES montre que le sentiment d’appartenir à une classe passe de 61 % en 1966 à 65 % en 2015, après un creux à 54 % en 2001. Ce n’est donc pas la preuve d’un déclin linéaire de toute identification. En revanche, les réponses « classe ouvrière » passent de 23 % de l’ensemble des répondants en 1966 à 6 % en 2015 et « classes moyennes » de 13 % à 38 % : les catégories de référence se recomposent.

  3. Document 3 (p. 10). En 2019, 99,5 % des ménages de cadres et 99,3 % des ménages ouvriers disposent d’un téléphone portable, contre 98,6 % et 86,4 % pour un ordinateur. Le rapprochement est presque complet pour certains biens, pas pour tous. Ne pas confondre possession d’un équipement et égalité des revenus, des usages ou du patrimoine.

3. Plan détaillé proposé

I. Certaines frontières entre classes sont moins nettes pour les pratiques et les identifications

  • Diffusion des biens et modes de consommation de masse ; document 3 : quasi-universalité du téléphone portable dans plusieurs PCS. Nuancer grâce aux écarts sur l’équipement informatique.
  • Modification du sentiment d’appartenance ; document 2 : maintien du « oui », déplacement de la conscience ouvrière déclarée vers les « classes moyennes ». Ne pas soutenir un déclin général qui n’apparaît pas dans les chiffres.

II. Les trajectoires et les identités sont plus individualisées et hétérogènes

  • Document 1 : les individus se définissent à travers des appartenances multiples, pas une identité de classe unique. Expliquer individualisation et singularisation.
  • Distances intraclasse : au sein d’une même PCS ou classe, différences de diplôme, contrat de travail, secteur, patrimoine, territoire, parcours et genre. Une catégorie n’est pas homogène.

III. D’autres rapports sociaux se croisent avec les positions de classe

  • Les rapports sociaux de genre, les effets de génération, l’origine sociale et le lieu de résidence expliquent des situations que la seule classe saisit imparfaitement.
  • Conclure à une nécessaire articulation des critères et non à l’inexistence des groupes ou des inégalités.

4. Correction entièrement rédigée

La notion de classe sociale permet d’étudier des groupes occupant des positions relativement proches dans l’organisation économique et partageant certaines conditions d’existence. Elle a longtemps été centrale dans l’analyse de la stratification de la société française. Pourtant, les transformations des modes de vie, la diversification des parcours individuels et l’existence d’autres formes d’inégalité invitent à discuter sa portée. Remettre en cause une approche exclusivement fondée sur les classes ne revient pas à nier toute hiérarchie sociale : il s’agit de montrer qu’elle ne suffit pas toujours, à elle seule, à comprendre la société contemporaine.

Un premier argument tient au brouillage de certaines frontières entre groupes sociaux. La diffusion de la consommation de masse et de biens autrefois réservés à une minorité peut rapprocher des pratiques quotidiennes de catégories socioprofessionnelles différentes. Ainsi, selon le document 3, en 2019, 99,5 % des ménages dont la personne de référence est cadre possèdent un téléphone portable, contre 99,3 % des ménages ouvriers. Cet équipement ne distingue donc presque plus les deux groupes. Toutefois, le même document indique que 98,6 % des ménages de cadres disposent d’un ordinateur contre 86,4 % des ménages ouvriers. Les écarts ont disparu pour certains objets, mais non pour tous. Et la possession du même bien ne garantit ni les mêmes usages ni les mêmes conditions économiques. Il faut parler d’un brouillage partiel des frontières, pas de leur effacement général.

Les identifications sociales ont également changé. Le document 2 montre qu’en 1966, 23 % des personnes interrogées se reconnaissent dans la classe ouvrière, contre 6 % en 2015, alors que l’identification aux classes moyennes passe de 13 % à 38 %. Une identité ouvrière moins fréquemment revendiquée peut rendre plus difficile l’analyse de la société au moyen de groupes dont les membres se reconnaîtraient spontanément comme tels. Toutefois, le total des personnes déclarant appartenir à une classe sociale est de 61 % en 1966 et de 65 % en 2015. Les données n’établissent donc pas que tout sentiment d’appartenance aurait continuellement décliné : ce sont surtout les dénominations et les formes de l’identification qui se sont modifiées.

Un deuxième argument repose sur l’individualisation des parcours et des identités. Dans le document 1, Danilo Martuccelli explique qu’un individu ne se laisse pas entièrement définir par un seul rôle professionnel ou une seule appartenance collective. Une même personne peut se reconnaître dans des réseaux et des identités liés à son métier, à son âge, à ses engagements, à sa famille ou à ses centres d’intérêt. L’individualisation désigne ici la place croissante accordée à la singularité des trajectoires et au fait que chacun doit construire son parcours. Elle ne signifie pas que les individus échappent aux contraintes sociales, mais elle rend insuffisante une classification qui supposerait l’existence d’identités collectives parfaitement homogènes.

Les différences internes aux classes contribuent également à fragiliser une représentation trop simple des groupes. Parmi les employés ou les ouvriers, certains disposent d’un emploi stable et qualifié, tandis que d’autres connaissent des contrats courts, des horaires fragmentés ou une précarité plus forte. Les expériences varient aussi selon le niveau de diplôme, le lieu de résidence, l’âge et le patrimoine familial. Une distance intraclasse importante signifie ainsi que deux personnes appartenant à la même grande catégorie sociale peuvent avoir des conditions de vie très différentes. La catégorie socioprofessionnelle donne des informations précieuses, mais elle ne résume pas toute la situation des individus.

Enfin, les rapports sociaux de genre, le cycle de vie et les inégalités territoriales ne se réduisent pas à l’opposition entre classes. Des femmes et des hommes d’un même milieu social peuvent connaître des situations professionnelles ou des responsabilités familiales différentes. De même, les ressources d’un jeune actif et d’un retraité, ou l’accès aux services d’un ménage vivant en zone rurale et d’un autre habitant une métropole, ne sont pas entièrement expliqués par la classe sociale. Ces dimensions peuvent se cumuler ou interagir avec les inégalités économiques.

En définitive, l’approche en termes de classes sociales peut être discutée en raison du rapprochement de certaines pratiques, de la recomposition des identifications, des différences intraclasse et de l’individualisation. Elle demeure néanmoins utile pour étudier des inégalités persistantes. L’enjeu sociologique consiste donc à compléter plutôt qu’à abandonner la lecture par classes sociales.