L'Europe spatiale se construit progressivement après la Seconde Guerre mondiale dans un contexte dominé par les États-Unis et l'URSS. Aucun État européen ne dispose seul de ressources comparables à celles des deux superpuissances. La coopération apparaît donc comme un moyen de mutualiser les coûts, les compétences scientifiques et les infrastructures. Deux organisations sont créées dans les années 1960 : l'ESRO pour la recherche scientifique et l'ELDO pour le développement de lanceurs. Leurs difficultés conduisent à la création de l'Agence spatiale européenne (ESA), dont la convention est signée en 1975.
L'ESA repose sur une logique institutionnelle originale. Elle est une organisation intergouvernementale distincte de l'Union européenne et rassemble des États qui financent ensemble des programmes obligatoires et facultatifs. Le principe de « retour géographique » tend à répartir les contrats industriels entre les États membres en fonction de leur contribution, afin de rendre politiquement acceptable la mutualisation. Cette organisation favorise l'émergence d'une industrie spatiale européenne tout en obligeant à négocier en permanence les priorités communes.
La coopération européenne produit plusieurs capacités stratégiques. Le programme Ariane garantit un accès autonome à l'orbite; les missions scientifiques comme Rosetta ou Gaia donnent à l'Europe une forte visibilité scientifique; l'ESA participe à l'ISS et à l'exploration planétaire. Parallèlement, l'Union européenne développe ses propres programmes, notamment Galileo pour la navigation et Copernicus pour l'observation de la Terre, avec l'ESA comme partenaire technique majeur. Cette distinction institutionnelle entre ESA et UE est essentielle pour comprendre la gouvernance spatiale européenne.
L'Europe reste cependant confrontée à une tension structurelle : la coopération lui permet d'atteindre une masse critique, mais la diversité des intérêts nationaux peut ralentir les décisions. La compétition commerciale, le développement de SpaceX et l'affirmation chinoise imposent également de renouveler ses lanceurs et ses modèles industriels. L'ESA montre ainsi que la puissance spatiale n'est pas nécessairement produite par un État unique : elle peut résulter d'une souveraineté partiellement organisée en commun, à condition que les partenaires acceptent de partager les coûts, les risques et certains choix stratégiques.
