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INTRODUCTION - OCÉAN ET ESPACE : QUELLES SPÉCIFICITÉS ?
L'océan et l' semblent d'abord n'avoir en commun que leur immensité. Le premier enveloppe la Terre ; le second commence au-dessus d'elle et se prolonge bien au-delà des échelles immédiatement perceptibles. L'océan est un milieu matériel, continu, habité et exploité depuis des millénaires. L'espace est un vide presque intégral, accessible depuis moins de soixante-dix ans, où la présence humaine demeure très limitée. Pourtant, le programme rapproche ces deux ensembles parce qu'ils constituent des espaces inégalement connus, difficiles d'accès, essentiels au fonctionnement des sociétés et soumis à des formes particulières de compétition. Ils sont moins des territoires vierges que des milieux progressivement transformés par la technique, le droit et les stratégies de .
Le mot doit être manié avec précision. Il peut désigner une progression de la connaissance, une capacité d'accès, la maîtrise d'une technologie, l' durable d'une position ou l' de ressources. Il ne signifie pas nécessairement annexion territoriale. Une puissance peut conquérir une commerciale, une capacité de lancement autonome, une route maritime ou une supériorité navale sans acquérir juridiquement le territoire correspondant. Dans l'espace, le traité de 1967 interdit même l'appropriation nationale de la Lune et des autres corps célestes. En mer, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer reconnaît aux États côtiers des dans leur zone économique exclusive, mais elle n'en fait pas une extension complète de leur territoire. La conquête contemporaine se mesure donc autant par la capacité d'agir, de surveiller, de produire des normes et d'empêcher autrui que par la possession formelle.
La puissance est la capacité d'un acteur à mobiliser des ressources pour obtenir des effets conformes à ses objectifs. Elle suppose des moyens, mais aussi une organisation capable de les convertir en action. Dans les océans et l'espace, cette conversion est particulièrement exigeante : elle associe recherche scientifique, financement public, industrie, infrastructures, renseignement, forces militaires, diplomatie et maîtrise juridique. La possession d'une fusée ou d'un porte-avions ne suffit donc pas. Il faut disposer d'un écosystème industriel, de personnels qualifiés, de réseaux de commandement, de bases, de partenaires, d'une doctrine et d'une continuité politique. Ces espaces révèlent ainsi la d'un État, c'est-à-dire sa capacité à organiser durablement les conditions dans lesquelles les autres acteurs doivent agir.
La conquête comporte enfin une dimension symbolique. Les abysses et l'espace nourrissent depuis longtemps les imaginaires de l'inconnu. Les exploits techniques y sont mis en scène comme des preuves de modernité, de courage collectif et de supériorité politique. Le drapeau américain planté sur la Lune en 1969 n'a créé aucune , mais il a rendu visible la victoire des États-Unis dans une séquence centrale de la guerre froide. De même, un groupe aéronaval entrant dans une zone de crise ne modifie pas à lui seul le droit maritime ; il signale une volonté, rassure des alliés et oblige les adversaires à intégrer sa présence dans leurs calculs. L'océan et l'espace sont donc des espaces physiques, mais aussi des espaces de représentation.
Une connaissance et une maîtrise en constante évolution
L'océan mondial : un espace proche, immense et profondément méconnu
Les mers et les océans couvrent environ 361 millions de kilomètres carrés, soit 70,8 % de la surface du globe. Ils forment un ensemble continu que les géographes désignent comme l', même si l'usage distingue généralement les océans Pacifique, Atlantique, Indien, Arctique et Austral. Cette continuité ne supprime pas les différences : les profondeurs, les courants, les climats, la densité des routes, la proximité des littoraux et les statuts juridiques produisent des espaces maritimes fortement hiérarchisés.
L'océan est un volume. Sa surface autorise la navigation et l'observation satellitaire ; la colonne d'eau accueille des ressources vivantes, des sous-marins et des flux physiques ; les fonds et leur sous-sol contiennent des câbles, des hydrocarbures et des minerais. Cette verticalité distingue l' du territoire terrestre. Un même lieu peut être traversé librement en surface, relever des droits économiques d'un État dans sa colonne d'eau et faire l'objet de droits spécifiques sur son . Comprendre la mer exige donc de superposer plusieurs cartes plutôt que de tracer une unique.
La profondeur crée de fortes contraintes. La pression augmente d'environ une atmosphère tous les dix mètres, la lumière disparaît rapidement et les communications radio se propagent mal dans l'eau. Les satellites décrivent efficacement la surface des océans, mais la cartographie précise des fonds repose surtout sur des sonars embarqués, longs et coûteux à déployer. En avril 2026, le projet international estimait que 28,7 % seulement du plancher océanique avait été cartographié selon des standards modernes. Cette progression est nette par rapport aux 6 % cartographiés lors du lancement du projet en 2017, mais elle rappelle que la topographie de Mars est, à certains égards, mieux connue que celle des abysses terrestres.
La connaissance de l'océan s'est construite par étapes. Les sociétés anciennes ont maîtrisé des espaces côtiers et des routes régulières bien avant de pouvoir expliquer les mécanismes océaniques. À partir du XVe siècle, les navigations européennes de longue distance associent exploration, commerce, guerre et colonisation. Les mesures de latitude deviennent relativement fiables, tandis que le calcul de la longitude ne se généralise qu'au XVIIIe siècle grâce aux chronomètres de marine. Au XIXe siècle, les expéditions scientifiques, dont celle du HMS Challenger entre 1872 et 1876, contribuent à faire de l'océanographie une discipline organisée. Au XXe siècle, le sonar, les submersibles, les satellites, les flotteurs autonomes et la transforment l'océan en espace de données.
Cette connaissance n'est jamais politiquement neutre. Une carte bathymétrique peut servir la science climatique, la pose d'un câble, l'identification d'un gisement, la navigation d'un sous-marin ou la justification d'une demande d'. La maîtrise des données devient donc un attribut de souveraineté. Les États disposant de satellites, de navires hydrographiques, de centres de calcul et de réseaux de capteurs voient mieux l'océan et peuvent y agir plus efficacement. La géographie de la connaissance reproduit en partie les hiérarchies de puissance.
L'océan est également une infrastructure centrale de la mondialisation. Plus de 80 % du volume du commerce international de marchandises est transporté par mer. Les détroits de Malacca, d'Ormuz, de Bab el-Mandeb, le canal de Suez et le canal de Panama concentrent des flux considérables. Les câbles sous-marins assurent l'essentiel des communications numériques intercontinentales. Cette fonction de circulation explique qu'un espace très vaste puisse être dominé par quelques routes, ports, passages et points d'atterrissement. La repose donc davantage sur le contrôle de ces nœuds que sur une occupation uniforme de l'océan, matériellement impossible.
L'espace extra-atmosphérique : un milieu sans frontière juridique universellement fixée
L'espace extra-atmosphérique désigne le milieu situé au-delà de l'atmosphère terrestre. Aucune limite juridique universelle ne sépare définitivement l'espace aérien, soumis à la souveraineté de l'État survolé, de l'espace extra-atmosphérique, dont l'exploration est libre. La Fédération aéronautique internationale retient conventionnellement la , située à 100 kilomètres d'altitude. Cette référence est utile, mais elle ne constitue pas une frontière internationale opposable à tous les États. Cette absence de délimitation n'a longtemps guère posé de difficulté, car les satellites survolent les territoires sans que leur passage soit assimilé à une violation de l'espace aérien. La question pourrait toutefois devenir plus sensible avec la multiplication des vols suborbitaux et des véhicules hybrides.
L'espace est lui aussi un ensemble différencié. L'orbite terrestre basse, située approximativement entre 160 et 2 000 kilomètres, accueille la Station spatiale internationale, la plupart des satellites d'observation et de nombreuses constellations de télécommunications. L'orbite géostationnaire, à environ 35 786 kilomètres au-dessus de l'équateur, permet à un satellite de demeurer apparemment fixe par rapport au sol : elle est particulièrement recherchée pour les télécommunications et la météorologie. Entre les deux se trouvent des orbites moyennes utilisées notamment par les systèmes de navigation. Au-delà, l', la Lune, les points de Lagrange et les trajectoires interplanétaires deviennent les nouveaux horizons de la compétition.
À la différence de la mer, l'espace ne peut être parcouru en choisissant librement une route. Une orbite obéit aux lois de la mécanique céleste ; son altitude, son inclinaison et son énergie déterminent les usages possibles. La géographie spatiale est donc celle des positions, des fenêtres de lancement et des trajectoires. Certains emplacements sont rares. Les positions géostationnaires et les fréquences radio doivent être coordonnées par l'Union internationale des télécommunications. Les sites de lancement proches de l'équateur bénéficient de la rotation de la Terre, ce qui contribue à l'intérêt de Kourou en Guyane pour les lanceurs européens. La maîtrise spatiale repose sur la capacité de relier un territoire terrestre - base de lancement, station de suivi, industrie - à une architecture orbitale.
Les contraintes physiques sont extrêmes : vide, rayonnement, variations de température, absence d'air respirable, et distances. La microgravité orbitale ne résulte pas d'une disparition de l'attraction terrestre : le véhicule et ses occupants sont en chute libre autour de la Terre. Même la lumière met plus d'une seconde pour relier la Terre à la Lune et plusieurs minutes pour atteindre Mars selon la position des planètes. Toute intervention exige de l'énergie, de la précision et des systèmes redondants. La présence humaine durable demeure concentrée à proximité de la Terre. Douze personnes ont marché sur la Lune entre 1969 et 1972. Après plus d'un demi-siècle sans vol habité au-delà de l'orbite terrestre basse, les quatre astronautes d'Artemis II ont voyagé autour de la Lune au cours d'une mission du 1er au 10 avril 2026, sans . Cette reprise de l'exploration lointaine ne doit donc pas être confondue avec l'installation d'une présence humaine sur le sol lunaire.
Pourtant, l'espace proche est devenu indispensable à la vie quotidienne. Les satellites fournissent positionnement, synchronisation des réseaux, prévisions météorologiques, communications, observation des cultures, suivi des catastrophes et renseignement militaire. Leur importance tient moins à leur éloignement qu'à leur intégration dans des systèmes terrestres. Un service spatial associe un satellite, des stations au sol, des logiciels, des utilisateurs et des règles d'accès. La conquête de l'espace se traduit donc par une « infrastructure invisible » dont dépendent les transports, la finance, l'agriculture, les armées et les politiques publiques.
De l'exploit exceptionnel à l'infrastructure permanente
Dans les deux milieux, la maîtrise progresse lorsque l'exploit devient une routine. Traverser un océan, descendre dans un abysse ou placer un satellite en orbite constitue d'abord une performance exceptionnelle. La puissance se consolide quand l'acteur peut répéter l'opération, maintenir des équipements, assurer des communications et remplacer les systèmes défaillants. La différence entre présence et maîtrise tient donc au passage du coup d'éclat à la capacité durable.
Cette évolution favorise les États capables d'investir sur le temps long. Les infrastructures maritimes et spatiales demandent des dépenses initiales élevées, des filières industrielles complexes et une planification qui dépasse souvent un mandat politique. Les programmes de sous-marins nucléaires, de porte-avions, de lanceurs ou de stations orbitales s'étendent sur plusieurs décennies. Ils créent une dépendance réciproque entre l'État, qui finance et fixe les priorités, et les entreprises, qui détiennent une part croissante de l'expertise technique.
La frontière entre usages civils et militaires demeure poreuse. Une image satellitaire sert à évaluer une récolte ou à repérer un mouvement de troupes ; un système de navigation guide un automobiliste ou une munition ; un navire hydrographique produit des cartes utiles au commerce comme aux sous-marins. Cette dualité ne signifie pas que toute activité scientifique dissimule une intention militaire. Elle signifie que la même base technologique peut produire plusieurs formes de puissance. Les gouvernements protègent donc certaines données, soutiennent des filières stratégiques et cherchent à conserver une autonomie d'accès.
Les dernières frontières ?
Une métaphore féconde, mais historiquement chargée
Présenter l'océan et l'espace comme les « dernières frontières » renvoie à l'idée d'un horizon que la société repousse par l'exploration. En 1893, l'historien américain Frederick Jackson Turner attribuait à la progression de la vers l'Ouest un rôle central dans la formation politique des États-Unis. Transposée à l'espace, cette représentation nourrit un récit d'expansion, d'innovation et de liberté. Elle inspire aussi bien les discours d'agences publiques que ceux d'entrepreneurs privés promettant une humanité multiplanétaire.
La métaphore possède toutefois deux limites. D'une part, les terres de l'Ouest américain n'étaient pas vides : leur conquête a entraîné dépossession et violences envers les peuples autochtones. Parler de frontière vierge peut donc masquer les rapports de pouvoir. D'autre part, ni l'océan ni l'espace ne sont des prolongements ordinaires du territoire national. Ils sont régis par des libertés d'usage, des droits limités et des principes de . La conquête contemporaine ne reproduit pas exactement la colonisation terrestre, même si certains discours en reprennent le vocabulaire.
Il est plus juste de considérer ces espaces comme des frontières fonctionnelles. Ce qui est repoussé n'est pas seulement une ligne géographique, mais la limite de ce qu'une société sait observer, exploiter ou gouverner. La cartographie des abysses, l'accès aux , le ou la récupération d'un lanceur ouvrent des possibilités nouvelles. Chacune peut modifier un sans produire immédiatement une souveraineté territoriale.
Des ressources convoitées, mais une rentabilité et des effets incertains
Les mers offrent des , énergétiques, minérales et biologiques. Les hydrocarbures offshore ont pris une place majeure dans la production mondiale, tandis que l'éolien en mer se développe rapidement. Les grands fonds contiennent des , des sulfures hydrothermaux et des encroûtements riches en cobalt. Leur exploitation commerciale demeure pourtant controversée : les connaissances écologiques sont incomplètes, les dommages pourraient être durables et le code d'exploitation de l'Autorité internationale des fonds marins reste en négociation en 2026. La présence d'une ressource ne garantit ni sa rentabilité ni sa légitimité politique.
Dans l'espace, les ressources envisagées sont plus hypothétiques encore. La glace d'eau des régions polaires lunaires pourrait fournir de l'eau, de l'oxygène et, après transformation, des éléments de carburant pour des missions lointaines. Certains astéroïdes contiennent des métaux en quantité élevée. Mais les coûts d'accès, d'extraction et de retour sont tels qu'aucune économie minière extraterrestre autonome n'existe. À court terme, la valeur principale de l'espace réside dans les services produits en orbite terrestre et dans les avantages scientifiques, militaires et symboliques de l'exploration.
Les ressources les plus rares sont parfois immatérielles : une fréquence sans interférence, une , une donnée exclusive, une norme technique ou une capacité de lancement disponible au bon moment. Leur allocation dépend d'institutions et de rapports de force. La compétition ne porte donc pas uniquement sur des matières premières ; elle concerne la possibilité de définir les règles d'un marché et d'en contrôler les infrastructures.
Des espaces communs qui ne sont ni sans règles ni également accessibles
L'expression est souvent appliquée à la haute mer ou à l'espace. Elle souligne qu'aucun État ne peut légitimement s'en attribuer la totalité et que leur dégradation affecte l'ensemble de la communauté internationale. Elle ne doit cependant pas faire croire à une propriété collective simple. Le droit distingue plusieurs régimes, plusieurs institutions et plusieurs catégories de ressources. La est ouverte aux libertés de navigation, de survol, de pêche et de recherche sous certaines obligations ; les fonds marins au-delà des juridictions nationales et leurs ressources minérales sont qualifiés de ; l'espace est libre d'exploration et d'utilisation sans appropriation nationale.
L'accès juridique ne crée pas l'égalité réelle. Les États qui possèdent des flottes, des lanceurs, des satellites, des capacités scientifiques et des financements utilisent davantage ces libertés que les autres. Cette asymétrie explique les revendications de partage des bénéfices, de transfert de technologies et de représentation équitable. Elle nourrit également la crainte que le principe du « premier arrivé » ne transforme une liberté formelle en avantage durable pour quelques puissances et entreprises.
Le biologiste et écologue Garrett Hardin a popularisé en 1968 l'expression « tragédie des communs » : lorsque chacun peut prélever une ressource partagée sans règles effectives tout en reportant le coût de sa dégradation sur tous, l'intérêt individuel peut conduire à la surexploitation. Son raisonnement porte surtout sur un libre accès dépourvu de régulation ; il ne démontre pas que toute propriété collective serait condamnée. Cette distinction est au cœur des travaux d'Elinor Ostrom sur les pêcheries, les pâturages ou les systèmes d'irrigation. La politiste montre que des utilisateurs peuvent définir des droits, surveiller les prélèvements, sanctionner les abus et régler les conflits sans choisir exclusivement entre privatisation intégrale et administration centralisée. Appliquée à l'océan ou aux orbites, cette approche conduit à examiner les institutions concrètes plutôt qu'à annoncer une catastrophe inévitable. Elle ne permet cependant pas de transposer sans précaution les réussites d'une communauté locale à un espace mondial, où les acteurs sont plus nombreux, les capacités inégales et le contrôle plus difficile.
Rivaliser, coopérer et gouverner : trois logiques inséparables
Les océans et l'espace sont structurés par une tension permanente. Les acteurs rivalisent pour le prestige, les ressources, les positions et la sécurité. Ils coopèrent parce que les coûts dépassent souvent les capacités d'un seul pays, que les infrastructures sont interdépendantes et que certains risques sont globaux. Ils produisent enfin du droit pour rendre leurs comportements prévisibles et empêcher que la liberté d'action ne conduise à la destruction du milieu.
Ces logiques ne se succèdent pas de manière simple. La coopération peut naître au cœur d'une rivalité, comme le montrent les rencontres spatiales américano-soviétiques des années 1970. Une norme peut stabiliser un rapport de force sans le supprimer. Une entreprise privée peut diminuer le coût d'accès tout en dépendant de contrats publics et d'autorisations nationales. La conquête contemporaine ne marque donc pas le retrait de l'État. Elle transforme ses fonctions : l'État finance, réglemente, achète, protège, négocie et mobilise des acteurs privés au service d'objectifs nationaux.
La question directrice du thème peut dès lors être formulée ainsi : comment les océans et l'espace deviennent-ils des instruments de puissance alors que leur exploration, leur exploitation et leur préservation rendent la coopération et le droit indispensables ? Le premier axe étudie la conquête comme facteur d'affirmation et de rivalité. Le second montre que la diplomatie et les institutions ne mettent pas fin aux rapports de force, mais cherchent à les organiser. L'étude conclusive de la Chine permettra d'observer comment une puissance en ascension articule ces deux logiques dans une stratégie globale.
AXE 1 - CONQUÊTES, AFFIRMATIONS DE PUISSANCE ET RIVALITÉS
La des nouveaux espaces exige des moyens si importants qu'elle constitue elle-même une démonstration de . Réussir un lancement orbital, maintenir une patrouille sous-marine ou déployer un groupe aéronaval prouve l'existence d'une base scientifique, industrielle, financière et politique. Cette démonstration n'est cependant jamais purement symbolique : elle produit des capacités concrètes de communication, de renseignement, de dissuasion et d'intervention. L'axe rapproche ainsi deux jalons distincts pour montrer comment un espace difficile d'accès peut devenir à la fois théâtre, instrument et enjeu de rivalité.
Dans l'espace, la compétition commence pendant la guerre froide sous la forme d'une course technologique et symbolique entre les États-Unis et l'Union soviétique. Elle se diversifie ensuite avec l'Europe, la Chine, l'Inde et les entreprises privées. Sur les mers, la puissance repose sur des traditions plus anciennes, mais les technologies nucléaires, aéronavales, satellitaires et informationnelles transforment depuis 1945 les conditions de la dissuasion et de la projection. Dans les deux cas, la puissance ne consiste pas à occuper toute l'étendue : elle repose sur le contrôle de positions, de réseaux et de capacités permettant d'agir à distance.
JALON 1 - LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES D'UNE CONQUÊTE : LA COURSE À L'ESPACE DES ANNÉES 1950 À L'ARRIVÉE DE NOUVEAUX ACTEURS (CHINE, INDE, ENTREPRISES PRIVÉES...)
Les origines militaires et politiques de l'âge spatial
La naît du croisement entre une révolution technique et la bipolarisation du monde. Les premières fusées capables d'atteindre la haute atmosphère dérivent des missiles développés pendant la Seconde Guerre mondiale. Le V2 allemand, conçu sous la direction de Wernher von Braun, est le premier missile balistique de longue portée employé en guerre. Après 1945, les États-Unis et l'Union soviétique récupèrent matériels et spécialistes allemands. Les deux puissances cherchent à développer des missiles intercontinentaux capables d'emporter des armes nucléaires. La fusée spatiale et le missile balistique reposent sur des principes voisins : la conquête scientifique est dès l'origine inséparable de la compétition stratégique.
Cette filiation explique le caractère profondément étatique des premiers programmes. Il faut financer des infrastructures gigantesques, mobiliser des universités, coordonner des industries et accepter un risque élevé d'échec. Seuls des États disposant d'une économie avancée et d'un appareil politico-militaire puissant peuvent alors soutenir un tel effort. L'historien Walter McDougall, dans The Heavens and the Earth (1985), analyse la course spatiale comme l'une des matrices de « l'État technologique », capable d'orienter la science au nom d'objectifs nationaux. Le laboratoire et l'usine deviennent des instruments directs de puissance.
Le 4 octobre 1957, l'Union soviétique place Spoutnik 1, premier , en . Le signal radio très simple de l'engin produit un choc politique mondial. Il prouve que l'URSS maîtrise une fusée suffisamment puissante pour atteindre l'espace et suggère qu'elle peut aussi frapper le territoire américain avec un missile intercontinental. Aux États-Unis, le « moment Spoutnik » alimente la crainte d'un retard éducatif et technologique. Le gouvernement fédéral crée la National Aeronautics and Space Administration (NASA) en 1958 et renforce le financement de la recherche et de l'enseignement scientifique.
L'avance soviétique se confirme avec Luna 1, première sonde à survoler la Lune en 1959, puis surtout avec le vol de Youri Gagarine le 12 avril 1961. Premier humain placé en orbite, Gagarine devient une figure internationale et un symbole de la modernité soviétique. Le succès possède une portée idéologique : l'URSS présente son système politique comme capable de transformer rapidement une société agraire en puissance scientifique. L'espace devient un théâtre de propagande où chaque exploit est destiné à un public mondial, notamment aux États récemment décolonisés.
Les succès soviétiques ne signifient pas que l'URSS domine toutes les dimensions de la puissance. Ils montrent plutôt qu'elle a choisi des objectifs spectaculaires et maîtrisables avant les États-Unis. Le secret entourant les échecs renforce l'apparence d'une progression continue. Le programme américain, plus exposé médiatiquement, doit répondre par un objectif assez clair pour renverser le rapport symbolique. Le 25 mai 1961, quelques semaines après le vol de Gagarine, le président John F. Kennedy engage les États-Unis à envoyer un homme sur la Lune et à le ramener avant la fin de la décennie.
Apollo : convertir la supériorité économique en victoire symbolique
Le programme Apollo est une décision géopolitique autant qu'un projet scientifique. La Lune n'a pas alors d'utilité militaire directe justifiant à elle seule l'investissement. Elle offre en revanche un objectif visible, difficile et doté d'une échéance. Les États-Unis peuvent y mobiliser leur , leur industrie électronique, leurs universités et leurs capacités de gestion de projet. Au milieu des années 1960, la NASA absorbe plus de 4 % du budget fédéral, une proportion sans comparaison avec son poids actuel.
Le choix de la Lune oblige à résoudre une chaîne de problèmes : moteurs puissants, navigation, rendez-vous orbital, survie des équipages, communications, et retour atmosphérique. Le programme associe environ 400 000 personnes et des milliers d'entreprises et d'établissements. Cette organisation illustre la différence entre une ressource potentielle et une puissance effective. Les États-Unis ne l'emportent pas seulement parce qu'ils sont plus riches ; ils transforment surtout des ressources dispersées en un programme cohérent bénéficiant d'une forte priorité politique.
Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong et Buzz Aldrin alunissent lors de la mission Apollo 11, tandis que Michael Collins demeure en orbite lunaire. L'événement est suivi à la télévision par des centaines de millions de personnes. Le geste du drapeau, les images retransmises et les paroles des astronautes inscrivent la réussite dans une narration nationale et universelle. Juridiquement, les États-Unis n'annexent aucune partie de la Lune ; politiquement, ils remportent la compétition de prestige.
Six missions habitées alunissent entre 1969 et 1972. Apollo produit des connaissances scientifiques et accélère certaines innovations, mais son maintien devient difficile une fois l'objectif symbolique atteint. Les contraintes budgétaires, la guerre du Vietnam et l'évolution des priorités conduisent à l'annulation de missions. Cette contraction montre que la conquête ne progresse pas de façon linéaire. Paradoxalement, l'exploit peut affaiblir la rivalité qui l'avait rendu possible : après avoir démontré leur supériorité, les États-Unis n'ont plus le même intérêt politique à financer le rythme des années 1960.
L'Union soviétique, qui ne parvient pas à mettre au point son lanceur lunaire N1, réoriente ses efforts vers les stations orbitales. Elle lance Saliout 1 en 1971 et acquiert une expérience décisive des séjours prolongés. Les États-Unis placent Skylab en orbite en 1973. La compétition se déplace : il ne s'agit plus seulement d'atteindre un point, mais d'apprendre à vivre et travailler durablement dans l'espace proche.
Une rivalité militaire qui se poursuit derrière la détente
La fin de la course lunaire ne démilitarise pas l'espace. Dès les années 1960, les satellites d'observation réduisent l'incertitude stratégique en permettant de surveiller les installations adverses. Ils contribuent paradoxalement à la stabilité nucléaire : chaque superpuissance peut mieux vérifier les capacités de l'autre et détecter certains préparatifs. Les satellites d'alerte avancée, de télécommunications et de navigation deviennent des composantes essentielles des forces armées.
Le cherche à empêcher la transposition intégrale de la rivalité nucléaire dans l'espace. Le traité sur l', ouvert à la signature en 1967, interdit de placer des armes de destruction massive en orbite et de militariser la Lune par des bases ou des essais d'armes. Il n'interdit cependant ni les satellites militaires ni toutes les armes conventionnelles. La distinction entre militarisation et arsenalisation est utile : l'espace est militarisé dès lors que des systèmes spatiaux soutiennent les opérations terrestres ; il est arsenalisé lorsque des armes y sont placées ou visent directement des objets spatiaux. Le premier phénomène est ancien et massif ; le second demeure plus limité, mais les capacités antisatellites se développent.
La détente favorise parallèlement des gestes de coopération. En juillet 1975, la mission Apollo-Soyouz organise l'amarrage d'un vaisseau américain et d'un vaisseau soviétique. La poignée de main en orbite manifeste la possibilité d'une coordination technique entre adversaires. Elle n'abolit ni les programmes militaires ni la compétition globale. La coopération spatiale fonctionne ici comme un instrument diplomatique : elle réduit certains risques, crée des habitudes de travail et met en scène un apaisement sans supprimer le .
Cette coexistence entre rivalité et coopération annonce les décennies suivantes. Les mêmes puissances peuvent échanger des données scientifiques, coordonner le sauvetage d'astronautes et préparer des moyens de neutraliser les satellites adverses. L'espace n'est ni pacifique par nature ni condamné à la guerre. Son usage dépend des intérêts, des institutions et de la perception des menaces.
L'Europe : l'autonomie par la coopération régionale
Face aux deux superpuissances, les États européens ne peuvent reproduire séparément l'échelle des programmes américain et soviétique. Leur réponse est institutionnelle. L'Agence spatiale européenne (ESA), créée en 1975, organise la coopération de ses membres dans la recherche, l'exploration et les applications. Elle ne se confond pas avec l'Union européenne : sa composition, son droit et ses compétences sont distincts, même si les deux organisations coopèrent étroitement.
Le lancement réussi d'Ariane 1 depuis Kourou le 24 décembre 1979 donne à l'Europe un accès autonome à l'espace. Cette autonomie n'est pas une autarcie. Les composants, financements et missions restent internationaux. Elle signifie que les Européens ne dépendent plus entièrement d'une décision américaine ou soviétique pour placer leurs satellites en orbite. La base de Kourou, proche de l'équateur et ouverte vers l'Atlantique, relie un territoire français d'Amérique du Sud à une stratégie européenne de puissance.
Cette autonomie européenne prolonge une expérience française qui permet de comprendre le passage de l'échelle nationale à l'échelle régionale. Créé en décembre 1961, le Centre national d'études spatiales coordonne une politique dans laquelle l'accès à l'espace complète la recherche d'indépendance nucléaire. Le 26 novembre 1965, le lanceur Diamant place le satellite Astérix en orbite depuis Hammaguir, en Algérie : la France devient le troisième État capable de satelliser un objet par ses propres moyens. Elle ne possède pourtant pas les ressources nécessaires pour rivaliser seule avec toute la gamme des programmes des deux Grands. La coopération européenne ne procède donc pas d'un abandon de la scientifique, mais d'un changement d'échelle pour préserver une liberté d'action devenue plus coûteuse.
La famille Ariane conquiert ensuite une part importante du marché commercial des lancements géostationnaires. L'Europe développe des compétences dans l'observation de la Terre, les télécommunications, les sciences et la navigation avec Galileo. Son modèle illustre une puissance par mutualisation : aucun État membre ne disposerait seul d'une gamme comparable de capacités, tandis que la coopération permet de répartir les coûts et les retombées industrielles.
Ce modèle comporte des tensions. Le principe du « juste retour » géographique, qui tend à aligner la part des contrats industriels sur la contribution financière de chaque État, facilite l'adhésion politique mais peut fragmenter la production. La concurrence de lanceurs réutilisables américains et les retards d'Ariane 6 ont ravivé le débat sur l'autonomie stratégique. L'Europe doit choisir entre une logique de marché, recherchant le lancement le moins cher, et une logique de souveraineté, acceptant de financer une capacité disponible sous contrôle européen.
Après 1991 : la fin du duopole, non la fin de la compétition
La disparition de l'Union soviétique en 1991 semble d'abord ouvrir un âge coopératif. La Russie conserve une grande partie des compétences soviétiques, mais manque de financements. Les États-Unis cherchent à stabiliser ces capacités et à intégrer Moscou dans un projet commun. La Station spatiale internationale, étudiée dans l'axe 2, naît de ce rapprochement. Des lanceurs russes deviennent essentiels à l'accès à l'orbite basse, particulièrement après le retrait de la navette spatiale américaine en 2011.
Dans le même temps, le nombre d'acteurs augmente. Le Japon développe des satellites, des lanceurs et le module Kibo de l'ISS. L'Inde affirme une stratégie spatiale fondée sur l'autonomie et les applications de développement. La Chine accélère son programme habité et lunaire. Des États de taille plus modeste acquièrent des satellites, souvent avec l'aide d'une puissance partenaire ou grâce à la miniaturisation. Le passage d'un duopole à un système multipolaire ne signifie pas l'égalité : la maîtrise complète de la chaîne, du lanceur aux applications militaires et à l'exploration lointaine, demeure concentrée.
L'Inde offre un exemple révélateur. L'Indian Space Research Organisation (ISRO), créée en 1969, donne longtemps la priorité aux télécommunications, à la météorologie et à l'observation utiles au développement. Cette orientation ne s'oppose pas au prestige : elle construit une légitimité nationale en présentant l'espace comme un outil concret de modernisation. L'Inde place la sonde Mars Orbiter Mission en orbite martienne en 2014, dès sa première tentative. Le 23 août 2023, Chandrayaan-3 réussit un alunissage dans la région du pôle Sud lunaire, faisant de l'Inde le quatrième État à accomplir un alunissage contrôlé et le premier à le faire dans cette zone.
Ces succès combinent trois messages. À l'intérieur, ils valorisent les compétences scientifiques et l'ambition d'une puissance émergente. À l'extérieur, ils montrent que l'exploration n'est plus réservée aux anciennes superpuissances. Sur le plan diplomatique, ils permettent à l'Inde de se présenter comme un partenaire des pays du Sud disposant d'une expérience moins coûteuse. L'espace devient ainsi un instrument de statut international.
L'autonomie spatiale indienne ne se réduit pas à ces missions d'exploration. Le système NavIC est conçu pour fournir un positionnement et une synchronisation propres à l'Inde et à une zone s'étendant jusqu'à environ 1 500 kilomètres au-delà de ses frontières. Sa couverture est régionale, contrairement aux systèmes mondiaux GPS, Galileo, GLONASS et . Il comprend des services civils et des services réservés aux utilisateurs autorisés, ce qui relie développement économique et sécurité. La distinction d'échelle est décisive : une capacité régionale peut répondre à une priorité stratégique sans égaler l'ensemble des moyens d'une puissance mondiale. La disponibilité des satellites, le renouvellement des horloges et l'équipement des utilisateurs conditionnent également l'autonomie effective. Posséder un programme ne signifie pas disposer en permanence de toutes les performances annoncées.
La Chine suit une trajectoire plus rapide et plus intégrée à une stratégie de puissance globale. Premier satellite en 1970, premier vol habité en 2003, système mondial BeiDou achevé en 2020, station Tiangong assemblée à partir de 2021, et martienne : Pékin construit une architecture complète. Cette progression sera étudiée dans l'objet conclusif. Elle transforme la relation avec les États-Unis, qui ne disposent plus d'une supériorité incontestée dans toutes les dimensions et réinvestissent la Lune avec le programme Artemis.
Le New Space : une révolution privée soutenue par la puissance publique
Depuis les années 2000, l'expression New Space désigne l'arrivée d'entreprises recherchant des cycles d'innovation plus courts, une production en série et de nouveaux marchés. SpaceX, fondée en 2002 par Elon Musk, en est l'acteur emblématique. L'entreprise développe le lanceur Falcon 9, réussit en décembre 2015 le retour contrôlé d'un premier étage après une mission orbitale et généralise progressivement la réutilisation. Elle assure des missions de ravitaillement, puis transporte des équipages vers l'ISS à partir de 2020. Sa constellation Starlink fait des télécommunications en orbite basse un marché de masse.
La baisse des coûts et l'accélération des lancements modifient le rapport de force industriel. Les lanceurs classiques, produits en petit nombre et en grande partie consommés à chaque vol, affrontent un système réutilisable bénéficiant d'une cadence élevée. La repose désormais aussi sur la capacité à industrialiser. Le nombre de satellites actifs a été multiplié par environ dix en une décennie, principalement sous l'effet des constellations en orbite basse.
Il serait cependant trompeur d'opposer un ancien espace étatique à un nouvel espace purement privé. SpaceX a bénéficié de contrats, de financements et de compétences de la NASA ; ses lancements sont autorisés par les autorités américaines ; ses services peuvent être mobilisés pour des objectifs de sécurité nationale. Les entreprises assument davantage le développement et l'exploitation, tandis que l'État devient investisseur initial, client, régulateur et garant stratégique. Il s'agit moins d'une privatisation que d'une nouvelle division du travail public-privé.
Dans Le nouvel âge spatial (2017), le politiste Xavier Pasco analyse ce déplacement des justifications de l'investissement spatial. Le prestige d'une première mondiale, qui suffisait à mobiliser des ressources exceptionnelles pendant la guerre froide, doit davantage composer avec la promesse de services et de retombées économiques. Cette lecture éclaire le modèle du New Space : produire des lancements fréquents et vendre des données ou une connectivité permet de prolonger l'activité au-delà d'un exploit unique. Elle ne signifie ni que les programmes anciens auraient été sans utilité scientifique, ni que la recherche de prestige aurait disparu. Plusieurs rationalités coexistent désormais dans un même programme : rentabilité de l'opérateur, autonomie de l'État, soutien à l'industrie et internationale. Une décision commercialement efficace peut donc laisser subsister une dépendance stratégique que le prix du lancement ne mesure pas.
Cette configuration accroît la puissance de certains dirigeants d'entreprise. Une constellation contrôlée par une société peut fournir une connectivité indispensable à un État en guerre, à des secours ou à des populations isolées. Les décisions techniques et commerciales acquièrent alors une portée diplomatique. Les gouvernements cherchent en retour à encadrer les licences, la cybersécurité, l'exportation de technologies et les obligations de service. Le New Space élargit le nombre des acteurs sans effacer la souveraineté.
Les autres entreprises poursuivent des modèles différents. Blue Origin développe des lanceurs et participe aux projets lunaires américains ; Axiom Space organise des missions privées vers l'ISS et prépare des modules commerciaux ; des centaines de sociétés proposent observation, propulsion, logiciels ou services de données. L' se décompose en chaînes de valeur. Un acteur peut être puissant dans les applications sans posséder son propre lanceur, mais l'autonomie complète demeure un avantage en période de crise.
Une nouvelle course à la Lune et aux normes
La Lune redevient au XXIe siècle un objectif central. Cette fois, les motivations associent science, prestige, préparation de missions plus lointaines, ressources potentielles et établissement de règles. Les régions polaires retiennent l'attention parce qu'elles pourraient contenir de la glace d'eau dans des cratères durablement ombragés. Les sites les plus favorables sont peu nombreux, ce qui crée une compétition de fait même en l'absence de souveraineté territoriale.
Les États-Unis organisent le programme Artemis avec des partenaires publics et privés. Les , lancés en 2020, énoncent des principes de coopération, d', d'assistance et d'exploitation des ressources. Ils ne constituent pas un traité universel négocié aux Nations unies ; leur diffusion construit néanmoins une coalition normative autour de l'interprétation américaine du droit spatial. La Chine et la Russie promeuvent de leur côté une Station internationale de recherche lunaire, ouverte à d'autres partenaires. Deux architectures de coopération partiellement concurrentes se dessinent.
La controverse sur les ressources illustre précisément ce pouvoir d'interprétation. La loi américaine du 25 novembre 2015 reconnaît aux ressortissants des États-Unis des droits sur les ressources spatiales qu'ils auront extraites, tout en précisant qu'elle ne revendique pas de souveraineté sur un corps céleste. Les promoteurs de cette distinction rapprochent la possession d'une ressource prélevée d'un droit d'usage compatible avec la du territoire. Ses critiques demandent si une exploitation exclusive et durable pourrait, dans les faits, réserver un site à quelques opérateurs et réduire la liberté des autres. Le désaccord ne se résume donc pas à l'opposition entre propriété et absence de droit. Il porte sur l'articulation entre extraction, accès aux sites et obligations envers les autres utilisateurs. Une législation nationale organise les droits de ses ressortissants, mais ne tranche pas à elle seule l'interprétation internationale du traité de 1967.
La rivalité porte donc sur l'accès, mais aussi sur la fixation des standards. Celui qui construit les systèmes de communication, les interfaces d'amarrage, les règles de sécurité et les mécanismes de partage crée des dépendances durables. La rejoint la . Comme dans l'histoire maritime, les pratiques des acteurs les plus présents peuvent influencer l'interprétation future du droit.
Le vol Artemis II d'avril 2026 rend cette architecture internationale concrète. Le lanceur américain SLS a emporté le vaisseau Orion et un équipage composé de trois astronautes américains et d'un astronaute canadien autour de la Lune. Le module de service européen a fourni propulsion, électricité, air et eau. La mission a ainsi démontré des capacités critiques pour les vols habités lointains, sans réaliser d'alunissage. La direction américaine du programme s'appuie sur des contributions dont elle ne peut faire abstraction. Pour l'Europe et le Canada, participer à un système mené par les États-Unis ouvre des possibilités scientifiques et industrielles, tout en créant des dépendances réciproques de calendrier, de financement et de certification.
La dépendance spatiale crée de nouvelles vulnérabilités
La multiplication des usages fait de l'espace une infrastructure critique. Les armées contemporaines s'appuient sur les satellites pour communiquer, observer, guider, synchroniser et anticiper ; les sociétés civiles utilisent les mêmes fonctions. Cette dépendance crée une vulnérabilité : brouillage, cyberattaque, éblouissement d'un capteur, collision ou destruction physique peuvent produire des effets bien au-delà de l'orbite.
Plusieurs États ont démontré des capacités antisatellites destructrices : les États-Unis en 1985, la Chine en 2007, l'Inde en 2019 et la Russie en 2021. L'essai chinois de 2007 et l'essai russe de 2021 ont généré de nombreux débris. De telles armes posent un problème collectif, car les fragments ne distinguent pas les satellites militaires des satellites civils. Elles illustrent une forme de dissuasion instable : démontrer une capacité peut renforcer la sécurité nationale à court terme tout en dégradant le milieu orbital utilisé par tous.
La congestion devient un autre enjeu. Selon l'Agence spatiale européenne, environ 16 000 satellites fonctionnaient encore en orbite à l'été 2026, tandis que plus de 46 000 objets étaient régulièrement suivis et que les modèles estimaient à 1,2 million le nombre de débris mesurant entre un et dix centimètres. Même un fragment de petite taille peut provoquer des dommages en raison de sa vitesse. Le risque de collisions en chaîne, théorisé par Donald Kessler en 1978, ne signifie pas que toute orbite deviendra mécaniquement inutilisable ; il souligne que l'accumulation non maîtrisée peut augmenter rapidement le danger.
Les règles restent fragmentées. Le traité de 1967 impose aux États une responsabilité internationale pour leurs activités nationales, y compris celles d'acteurs privés, mais il ne constitue pas un code détaillé de . L'Union internationale des télécommunications coordonne fréquences et positions, tandis que des normes techniques et des lois nationales encadrent les opérateurs. Il manque encore un dispositif universel aussi élaboré que le droit de la mer pour organiser la circulation, la fin de vie des satellites et la réparation des dommages.
Deux formes de responsabilité doivent ici être distinguées. L'article VI du traité de 1967 oblige les États à autoriser et surveiller continuellement les activités spatiales non gouvernementales relevant d'eux. Une entreprise ne se soustrait donc pas au droit international en étant privée. La réparation des dommages répond à une autre logique : la Convention de 1972 met en cause le ou les États de lancement, qui ne se confondent pas nécessairement avec le seul État de nationalité de l'opérateur. Elle prévoit une responsabilité sans faute pour les dommages causés à la surface terrestre ou aux aéronefs en vol, mais une responsabilité fondée sur la faute lorsque le dommage est causé à un objet spatial ailleurs qu'à la surface terrestre. Dans un environnement encombré de fragments parfois difficiles à identifier, établir la cause et la faute peut être délicat. Le droit de la réparation ne remplace donc pas les règles de prévention des collisions.
Portée générale du jalon
Depuis 1957, la course à l'espace change d'acteurs et d'objectifs sans perdre sa dimension géopolitique. Pendant la guerre froide, le rend visible la rivalité idéologique et la capacité technologique des superpuissances. Après 1991, la coopération progresse, mais de nouvelles puissances et de nouveaux marchés rendent le système plus complexe. Les entreprises privées abaissent certains coûts et accélèrent l'innovation, tout en demeurant étroitement liées aux États.
Ce jalon montre surtout que la puissance spatiale est cumulative. Elle associe accès autonome, industrie, science, applications civiles, infrastructures militaires, alliances et capacité normative. Un succès isolé améliore le prestige ; une architecture complète transforme durablement le rapport de force. L'espace n'est donc pas un territoire extérieur à la politique terrestre. Il en prolonge les rivalités, les inégalités et les formes de coopération, tout en créant des vulnérabilités communes qui rendent la gouvernance indispensable.
JALON 2 - AFFIRMER SA PUISSANCE À PARTIR DES MERS ET DES OCÉANS : LA DISSUASION NUCLÉAIRE ET LES FORCES DE PROJECTION MARITIMES
La puissance maritime : contrôler des circulations plutôt qu'occuper une surface
La mer a longtemps précédé l'espace comme milieu de projection. Les empires athénien, romain, portugais, espagnol, néerlandais et britannique ont tous relié puissance politique, maîtrise des routes et implantation de points d'appui. Cette histoire ne signifie pas que la domination navale produise automatiquement la domination mondiale. Elle montre que la mer permet de contourner les frontières terrestres, de concentrer rapidement des forces, de soutenir le commerce et d'exercer une influence loin du territoire national.
À la fin du XIXe siècle, l'officier américain Alfred Thayer Mahan systématise cette relation dans The Influence of upon History (1890). Il insiste sur la flotte de bataille, le commerce maritime, les bases et la position géographique. Pour Mahan, la permet de contrôler les grandes communications océaniques et d'affaiblir l'adversaire. Son analyse influence les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne impériale, le Japon et, plus tard, les penseurs stratégiques chinois.
Le Britannique Julian Corbett, dans Some Principles of Maritime Strategy (1911), apporte une correction importante. La maîtrise de la mer est rarement absolue ; elle est locale, temporaire et subordonnée aux objectifs politiques. Une flotte ne sert pas uniquement à rechercher la bataille décisive. Elle protège des communications, soutient des opérations terrestres, impose un blocus ou empêche l'ennemi d'utiliser un espace. Cette conception reste particulièrement adaptée au monde contemporain, dans lequel aucun État ne peut surveiller en permanence l'ensemble de l'océan.
La comporte plusieurs fonctions. Le contrôle de la mer vise à garantir ses propres usages dans un espace et une période donnés. L' cherche à rendre l'espace dangereux ou inaccessible à l'adversaire, sans le contrôler complètement. La consiste à produire des effets à terre depuis la mer, par l'aviation embarquée, les missiles, les forces amphibies ou le soutien logistique. La dissuasion cherche enfin à empêcher une attaque en convainquant l'adversaire que son coût serait inacceptable. Ces fonctions mobilisent des moyens différents, mais elles se renforcent mutuellement.
La géographie demeure déterminante. Les détroits concentrent les routes et rendent les flux vulnérables. Les îles peuvent accueillir radars, aérodromes et ports. Les grands océans exigent des ravitailleurs et des bases. La profondeur des fonds, la température et le bruit ambiant influencent la détection sous-marine. La maîtrise maritime n'abolit donc pas la distance : elle suppose une infrastructure capable de la surmonter.
La mer au cœur de la révolution nucléaire
L'arme nucléaire transforme la stratégie maritime après 1945. La dissuasion repose sur la crédibilité d'une menace de représailles. Pour être crédible, une force doit pouvoir survivre à une première frappe et rester en mesure de répondre. Le sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE, ou SSBN en anglais) offre cette capacité grâce à sa discrétion, à son endurance et à sa mobilité.
Un SNLE associe propulsion nucléaire et missiles balistiques. La propulsion lui permet de rester longtemps immergé ; les missiles lui donnent une portée stratégique. Tant que l'adversaire ignore sa position exacte, il ne peut être certain de le neutraliser avant le tir. Cette stabilise la dissuasion en réduisant l'intérêt d'une attaque surprise. Elle ne rend pas la guerre nucléaire impossible, mais elle augmente fortement la probabilité que toute agression majeure entraîne des représailles.
La mer devient ainsi un sanctuaire mobile. À la différence d'un silo terrestre, dont les coordonnées sont connues, le sous-marin se dissimule dans un volume immense. Cette invisibilité repose pourtant sur un environnement complexe : bases protégées, équipages entraînés, transmissions sécurisées, satellites, renseignement, maintenance nucléaire et protection des zones de patrouille. La illustre parfaitement une puissance systémique. Le navire seul n'est que la partie visible - ou volontairement invisible - d'une organisation nationale.
Six puissances nucléaires disposent au milieu des années 2020 d'une composante océanique opérationnelle ou en consolidation : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l'Inde. Leurs doctrines, leurs niveaux de permanence et leurs capacités diffèrent. Les États-Unis et la Russie héritent des arsenaux massifs de la guerre froide. Le Royaume-Uni et la France privilégient une dissuasion dite minimale ou de stricte suffisance. La Chine et l'Inde développent plus récemment la crédibilité de leur seconde frappe en mer.
Cette diffusion ne supprime pas les asymétries. Une patrouille réellement discrète suppose des sous-marins silencieux, des équipages expérimentés et une bonne connaissance de l'environnement océanique. Les systèmes adverses de détection sous-marine progressent également. Chaque innovation dans les techniques de repérage, les drones, les capteurs ou le traitement des données peut modifier la perception de la vulnérabilité. La stabilité repose autant sur ce que les dirigeants croient possible que sur les performances réelles, souvent secrètes.
Le cas français : autonomie de décision et permanence à la mer
La France se dote d'une force nucléaire autonome sous la présidence de Charles de Gaulle. Son premier SNLE, Le Redoutable, entre en service en 1971 et effectue sa première patrouille opérationnelle en 1972. Depuis novembre 1972, la Force océanique stratégique (FOST) assure une permanence à la mer : au moins un sous-marin est en patrouille afin de garantir la capacité de riposte.
La composante océanique repose aujourd'hui sur quatre SNLE de la classe Le Triomphant, basés à l'Île Longue, près de Brest. Chacun emporte seize missiles balistiques M51. Ce nombre de quatre n'est pas arbitraire : il doit permettre d'articuler patrouille, entraînement, entretien et indisponibilités techniques. La permanence n'exige pas que les quatre bâtiments soient simultanément déployés ; elle exige que l'organisation puisse maintenir sans interruption un sous-marin à la mer.
La doctrine française associe la dissuasion à la protection des « intérêts vitaux » et à l' du président de la République. La stricte suffisance signifie que la France ne recherche pas la parité numérique avec les plus grands arsenaux, mais les moyens jugés nécessaires pour infliger des dommages inacceptables à un adversaire potentiel. La composante aéroportée complète la composante océanique. La première est plus visible et peut contribuer au dialogue de dissuasion ; la seconde maximise la .
Le renouvellement des SNLE par une troisième génération, dont le premier exemplaire a commencé à être construit en 2024, montre la temporalité longue de cette politique. Les bâtiments doivent entrer en service à partir de la décennie 2030 et rester opérationnels plusieurs dizaines d'années. Les choix actuels anticipent donc un environnement stratégique futur incertain. Ils engagent l'industrie, les finances publiques et la doctrine nationale bien au-delà d'un gouvernement.
La dissuasion française est également un fait de science politique. La décision nucléaire est fortement centralisée, car sa crédibilité suppose une chaîne de commandement identifiable et continue. Le Parlement contrôle les crédits et débat de la politique de défense, mais l'emploi relève du chef de l'État. La puissance maritime nucléaire est ainsi inséparable des institutions de la Ve République et de la représentation française de la souveraineté.
Les forces de projection : agir à terre depuis un espace mobile
La dissuasion empêche en principe certaines agressions extrêmes ; la projection permet d'agir dans des crises plus ordinaires. Un groupe aéronaval réunit un porte-avions, son aviation embarquée, des bâtiments de défense, un sous-marin et des moyens de ravitaillement. Il crée une base aérienne mobile capable de se déplacer dans les eaux accessibles, sans dépendre entièrement de l'autorisation d'un État étranger.
Le porte-avions constitue un instrument de puissance parce qu'il associe mobilité, endurance, aviation et visibilité. Sa présence peut remplir plusieurs fonctions : surveiller, rassurer un allié, décourager un adversaire, soutenir une opération, évacuer des ressortissants ou participer à une réponse humanitaire. Il offre au décideur un éventail d'options avant même l'emploi de la force. Cette souplesse explique sa valeur diplomatique.
Les États-Unis conservent une avance sans équivalent avec onze porte-avions à propulsion nucléaire en service. Leur puissance ne tient pas seulement au nombre de coques. Elle repose sur des groupes d'escorte, des bases réparties dans le monde, des navires logistiques, une aviation nombreuse, des satellites et des alliances. Un porte-avions isolé ne pourrait maintenir le même rythme ni le même rayon d'action. Le réseau transforme la plateforme en capacité mondiale.
La France dispose du Charles-de-Gaulle, entré en service en 2001, seul porte-avions à propulsion nucléaire en dehors des États-Unis. Il permet de déployer une aviation embarquée et participe à l'autonomie d'appréciation et d'action. L'existence d'un seul bâtiment crée toutefois des périodes d'indisponibilité lors des arrêts techniques. Le futur porte-avions de nouvelle génération doit maintenir cette capacité au-delà de 2038, mais son coût et sa vulnérabilité alimentent un débat récurrent sur les priorités militaires.
Le Royaume-Uni exploite deux grands porte-avions conventionnels, Queen Elizabeth et Prince of Wales, en coopération étroite avec les États-Unis et l'OTAN. L'Inde dispose également de deux porte-avions et cherche à maîtriser davantage leur construction. La Chine a mis en service le Liaoning en 2012, le Shandong en 2019 et le Fujian le 5 novembre 2025. Ce troisième bâtiment, équipé de catapultes électromagnétiques, marque une montée en gamme ; transformer une innovation technique en groupe aéronaval pleinement expérimenté demande néanmoins du temps.
Les forces amphibies complètent l'aviation embarquée. Elles transportent des troupes, des hélicoptères, des véhicules et des moyens de commandement. Leur intérêt ne se limite pas à un débarquement de haute intensité. Elles soutiennent l'évacuation, l'assistance après une catastrophe et les opérations littorales. Leur polyvalence fait de la marine un outil de présence permanente, à l'interface de la diplomatie, de la sécurité et de la guerre.
La projection de puissance ne passe cependant pas uniquement par le porte-avions. Les frégates et les sous-marins nucléaires d'attaque peuvent frapper des objectifs terrestres avec des missiles de croisière tout en restant à distance du littoral. En France, les frégates multimissions et les SNA de type Suffren mettent en œuvre le missile de croisière naval. Il faut distinguer ces sous-marins des SNLE : dans l'expression « sous-marin nucléaire d'attaque », nucléaire qualifie la propulsion et ne signifie pas que les armes embarquées sont nucléaires. Ces bâtiments assurent aussi renseignement, lutte sous-marine, escorte et mise en œuvre de forces spéciales. La diversité des vecteurs permet de choisir entre présence visible et action discrète. Elle accroît l'incertitude de l'adversaire, qui doit protéger ses approches maritimes et anticiper une frappe pouvant provenir de plusieurs plateformes.
La logistique, les bases et les alliances : les conditions cachées de la projection
Projeter une force exige de la soutenir. Les navires consomment carburant, pièces, vivres et munitions ; les équipages ont besoin de relève et de soins ; les aéronefs demandent une maintenance régulière. La puissance maritime dépend donc des ravitailleurs, des arsenaux, des accords portuaires et des bases. Ces éléments moins spectaculaires déterminent la durée réelle d'un déploiement.
L'empire britannique s'appuyait sur une chaîne de points d'appui de Gibraltar à Singapour. Les États-Unis disposent aujourd'hui d'un réseau d'alliances et de bases en Europe, dans le Golfe et en Indo-Pacifique. La VIIe flotte, dont un porte-avions est stationné au Japon, illustre l'avantage du prépositionnement : la présence avancée réduit le temps nécessaire pour intervenir et matérialise l'engagement envers les alliés.
La France utilise ses territoires ultramarins et ses partenariats. Brest et Toulon sont les principales bases métropolitaines, tandis que les forces de souveraineté et de présence donnent accès à l'Atlantique, à l'océan Indien et au Pacifique. Cette géographie contribue à faire de la ZEE française la deuxième au monde par sa superficie, mais elle impose aussi une dispersion des moyens. Posséder des espaces ne garantit pas leur surveillance permanente.
La Chine cherche à réduire son handicap logistique. La base de soutien de Djibouti, ouverte en 2017, accompagne les opérations dans le golfe d'Aden et l'océan Indien. Des investissements chinois dans des ports étrangers, réalisés dans le cadre des nouvelles routes de la soie, ont des finalités principalement commerciales, mais certains peuvent offrir des facilités à la marine. Il faut éviter de qualifier automatiquement chaque port de base militaire : l'influence logistique existe par degrés, de l'escale ponctuelle à l'installation permanente.
Les alliances constituent elles-mêmes une ressource navale. Au sein de l'OTAN, l'interopérabilité permet à des bâtiments de nationalités différentes de communiquer, de se ravitailler et d'opérer ensemble. Cette interopérabilité accroît les capacités disponibles, mais elle suppose des normes communes et une confiance politique. La projection maritime est ainsi un instrument de puissance nationale et, simultanément, un produit de la coopération.
Une démonstration de puissance autant qu'une capacité d'action
Les déploiements navals parlent un langage politique. Une escale, un exercice ou le passage d'un détroit transmet un signal. Le sens dépend du contexte : présence routinière, assurance donnée à un allié, contestation d'une revendication ou menace implicite. La mer permet de graduer le signal parce qu'une force peut s'approcher, demeurer au large ou repartir sans franchir une terrestre.
Cette capacité de gradation comporte un risque d'interprétation. Un exercice présenté comme défensif peut être perçu comme une préparation offensive. Deux marines opérant à proximité peuvent se surveiller et multiplier les manoeuvres. Les règles de navigation, les canaux de communication et les accords de prévention des incidents réduisent le risque sans l'éliminer. La géopolitique maritime est donc aussi une politique des perceptions.
La soutient le soft power lorsqu'elle participe à des missions de secours, de lutte contre la piraterie ou de formation. Joseph Nye définit le comme la capacité d'obtenir un résultat par attraction plutôt que par coercition ou paiement. Un navire-hôpital ou une opération de secours peut améliorer l'image d'un pays. Mais la distinction entre attraction et contrainte n'est jamais totale : l'aide démontre simultanément des capacités logistiques et une aptitude à être présent loin de ses côtes.
Les limites du porte-avions et le retour de l'interdiction maritime
Les grands bâtiments concentrent une puissance considérable, mais aussi des coûts et des vulnérabilités. Les missiles antinavires de longue portée, les sous-marins, les mines, les drones et les systèmes de détection compliquent l'approche des littoraux adverses. Une puissance peut chercher non pas à vaincre la flotte adverse en haute mer, mais à lui imposer un risque trop élevé à proximité de ses côtes. Cette stratégie dite d'anti-accès et de déni de zone combine capteurs et moyens terrestres, aériens, navals, spatiaux et cyber.
Le développement chinois dans le Pacifique occidental illustre cette logique. Des missiles basés à terre, une flotte sous-marine, une aviation et des réseaux de surveillance visent à limiter la liberté d'action américaine dans la première chaîne d'îles. En réponse, les États-Unis dispersent leurs forces, renforcent les alliances et développent des systèmes à plus longue portée. La confrontation oppose des architectures complètes plutôt que deux navires isolés.
Les conflits récents rappellent aussi la capacité d'acteurs plus faibles à contester localement une mer. Mines, drones, missiles côtiers et attaques contre les infrastructures peuvent obliger une flotte supérieure à adapter ses opérations. Corbett demeure ici plus utile qu'une lecture simplifiée de Mahan : la maîtrise maritime est souvent limitée, disputée et dépendante de la situation terrestre.
La vulnérabilité n'implique pas l'obsolescence du porte-avions. Tous les systèmes militaires peuvent être menacés ; la question porte sur l'équilibre entre leur utilité, leur protection, leur coût et les missions attendues. Le porte-avions conserve des avantages de mobilité et de polyvalence, mais il doit être intégré à un ensemble distribué de sous-marins, de satellites, de drones, d'escortes et de bases. La puissance navale évolue vers un réseau multi-domaines.
De la surface aux fonds : une compétition dans tout le volume océanique
La ne concerne plus seulement les navires visibles. Les sous-marins, les capteurs et les câbles rendent les fonds stratégiques. Les câbles sous-marins transportent la très grande majorité des données intercontinentales ; leur rupture peut perturber des économies et des administrations. Les pipelines, interconnexions électriques et installations offshore renforcent cette dépendance.
La protection des infrastructures critiques devient une mission navale et policière. Cette protection est difficile, car des milliers de kilomètres d'équipements traversent des espaces aux statuts variés. Attribuer un acte hostile sous l'eau est complexe. Cette incertitude favorise les actions hybrides, situées sous le seuil d'une guerre déclarée. Les États et l'OTAN développent surveillance, partage d'information et patrouilles, sans pouvoir garantir une protection totale.
Les fonds sont également un espace de renseignement. Les marines cartographient, écoutent et suivent les signatures acoustiques. Les données civiles et militaires se croisent. La compétition sous-marine confirme que l'océan est un volume et que la supériorité à sa surface ne suffit pas à assurer la maîtrise de l'ensemble.
Portée générale du jalon
La dissuasion nucléaire et la projection maritime représentent deux usages différents de la puissance. La première cherche à empêcher l'agression par la survivabilité et la menace de représailles. La seconde offre au gouvernement une capacité mobile d'action et de signalement. Toutes deux dépendent d'un système industriel, logistique, informationnel et institutionnel qui dépasse largement les plateformes visibles.
Ce jalon montre aussi que la puissance maritime reste relative. Elle s'exerce sur des routes, des détroits, des zones et des temporalités particulières. Les nouvelles technologies étendent la portée, mais créent de nouvelles vulnérabilités. La mer permet aux puissances de projeter leur influence au loin ; elle offre parallèlement aux adversaires un espace de dissimulation, d'interdiction et de contestation.
Mise en perspective de l'axe 1
L'espace et l'océan ne se ressemblent pas physiquement, mais leur conquête révèle un même mécanisme. L'accès exige une concentration de compétences ; la maîtrise durable suppose des infrastructures ; la puissance apparaît lorsque ces moyens permettent de modifier les choix d'autrui. Les fusées, satellites, SNLE et porte-avions sont des instruments techniques insérés dans des systèmes politiques.
Les deux jalons montrent également que les acteurs privés et les alliés ne remplacent pas les États. Ils en renforcent ou en conditionnent les capacités. SpaceX dépend de licences et de contrats publics ; un groupe aéronaval dépend de bases et d'accords ; une constellation ou une force océanique dépend d'une industrie nationale. La puissance contemporaine est relationnelle : elle se construit dans des réseaux, mais ces réseaux restent organisés par des choix souverains.
Enfin, la rivalité produit des effets collectifs. Les débris d'un essai antisatellite menacent tous les opérateurs ; la compétition navale peut perturber des routes mondiales ; la recherche de sécurité par un acteur peut accroître l'insécurité ressentie par un autre. La conquête appelle donc des règles. L'axe 2 examine cette seconde face du thème : la coopération et le droit ne suppriment pas la puissance, mais deviennent les conditions de son exercice durable.
AXE 2 - ENJEUX DIPLOMATIQUES ET COOPÉRATIONS
La coopération internationale n'est pas l'opposé de la géopolitique. Elle en constitue l'une des modalités. Les États coopèrent lorsqu'ils ne peuvent atteindre seuls certains objectifs, lorsqu'ils souhaitent réduire l'incertitude ou lorsqu'une ressource commune risque d'être détruite par des comportements non coordonnés. Ils cherchent simultanément à préserver leur autonomie, à répartir les coûts à leur avantage et à influencer les règles.
Robert Keohane a montré dans After Hegemony (1984) que des « régimes internationaux » peuvent faciliter la coopération sans gouvernement mondial. Des règles, des procédures et des institutions réduisent les coûts d'information, rendent les engagements plus crédibles et permettent la réciprocité. La Station spatiale internationale et le droit de la mer illustrent ce mécanisme à deux échelles très différentes. La première organise un équipement commun entre un nombre limité de partenaires ; le second ordonne un espace mondial et des usages multiples.
JALON 1 - COOPÉRER POUR DÉVELOPPER LA RECHERCHE : LA STATION SPATIALE INTERNATIONALE
Des stations nationales à un projet international
L'idée d'une station orbitale accompagne les débuts de l'âge spatial. Une station permet de passer d'une mission ponctuelle à une présence continue : elle sert de laboratoire, de lieu d'observation et de banc d'essai pour les vols de longue durée. Pendant la guerre froide, les premiers projets restent nationaux. L'Union soviétique lance Saliout 1 en 1971, puis développe plusieurs stations. Les États-Unis exploitent Skylab de 1973 à 1974. À partir de 1986, la station soviétique puis russe Mir accueille des équipages pour des séjours prolongés et acquiert une forte valeur scientifique et diplomatique.
En 1984, le président Ronald Reagan demande à la NASA de construire une station avec des partenaires. Le projet, appelé Freedom, associe progressivement le Canada, le Japon et plusieurs États européens, mais connaît des retards et des surcoûts. Après la disparition de l'URSS, l'administration Clinton propose d'intégrer la Russie. Ce choix répond à plusieurs objectifs : utiliser l'expérience de Mir, partager les coûts, soutenir les spécialistes russes et donner un contenu concret au partenariat post-guerre froide.
Entre 1994 et 1998, le programme Shuttle-Mir prépare cette coopération. Des navettes américaines s'amarrent à Mir, des astronautes américains y séjournent et les équipes apprennent à coordonner des procédures différentes. La Station spatiale internationale n'est donc pas née d'un accord abstrait ; elle résulte d'un apprentissage technique qui transforme une volonté diplomatique en pratiques communes.
Le premier élément de l'ISS, le module russe Zarya, est lancé le 20 novembre 1998. Le module américain Unity le rejoint en décembre. L'assemblage se poursuit pendant plus d'une décennie au moyen de lanceurs russes et de navettes américaines. L'équipage d'Expedition 1 arrive le 2 novembre 2000. Depuis cette date, la station est occupée sans interruption ; le 2 novembre 2025 a marqué vingt-cinq ans de présence humaine continue.
Une architecture technique qui matérialise l'interdépendance
L'ISS à environ 400 kilomètres d'altitude et accomplit approximativement seize révolutions autour de la Terre par jour. Sa masse dépasse 400 tonnes et ses panneaux solaires s'étendent sur plus d'une centaine de mètres. Ces dimensions impressionnantes importent cependant moins que son architecture : la station assemble des modules, des laboratoires, des systèmes énergétiques et des bras robotiques fournis par plusieurs partenaires.
Les cinq principales agences sont la NASA pour les États-Unis, Roscosmos pour la Russie, l'Agence spatiale européenne, l'Agence japonaise d'exploration aérospatiale (JAXA) et l'Agence spatiale canadienne. Le laboratoire américain Destiny, le laboratoire européen Columbus, le module japonais Kibo et le bras robotique canadien Canadarm2 traduisent une répartition des contributions. Le segment russe conserve des fonctions essentielles, notamment de propulsion et de contrôle orbital, tandis que le segment américain produit une large part de l'électricité. La station ne peut fonctionner durablement si l'un des grands ensembles cesse brutalement de coopérer.
Cette est une contrainte volontaire. Aucun partenaire ne peut traiter la station comme une possession exclusivement nationale. Les décisions opérationnelles exigent coordination, échanges de données et procédures communes. L' devient une institution quotidienne : des ingénieurs et des centres de contrôle situés sur plusieurs continents doivent employer des standards compatibles et résoudre ensemble les incidents.
La coopération ne signifie pas l'égalité des contributions. Les États-Unis ont assumé la part financière et logistique la plus importante ; la Russie contrôle des capacités distinctes ; les autres partenaires négocient du temps d'utilisation en fonction de leurs apports. La gouvernance est donc à la fois multilatérale et hiérarchisée. Elle cherche moins à effacer les différences de qu'à les rendre compatibles dans un projet commun.
La répartition des coûts passe aussi par des échanges de biens et de services, souvent appelés accords de troc ou barter agreements. L'ESA a ainsi livré des équipements et des cargos ATV en contrepartie de services, de possibilités de recherche et de sa participation aux coûts d'exploitation. Ce choix évite de transformer toute contribution en versement à une agence étrangère : les budgets financent des compétences et des emplois dans les industries européennes. Le partenaire qui ne fournit pas le lanceur ou le transport habité peut conserver une place grâce à un équipement indispensable. La coopération produit toutefois une nouvelle vulnérabilité : si la livraison d'un élément prend du retard, les services attendus en échange peuvent être affectés. Le partage financier et industriel fait donc partie de l'architecture politique de la station, au même titre que les modules et les procédures de contrôle.
Un cadre juridique original
L'accord intergouvernemental signé à Washington le 29 janvier 1998 constitue le sommet de l'architecture juridique. Il lie les États-Unis, la Russie, le Canada, le Japon et onze États européens participants. Des mémorandums entre agences précisent sa mise en œuvre, puis des accords particuliers organisent les opérations, l'utilisation des ressources et les responsabilités.
Le principe le plus remarquable concerne la juridiction. Chaque partenaire conserve la juridiction et le contrôle sur les éléments qu'il a enregistrés et sur ses ressortissants. Les modules ne deviennent pas littéralement des morceaux de territoire, mais ils sont rattachés juridiquement à l'État partenaire compétent. Ce dispositif transpose dans un équipement commun le principe du traité de 1967 selon lequel l'État d'immatriculation garde juridiction sur l'objet spatial.
Le cadre traite également de la propriété intellectuelle, des dommages, de la responsabilité et de la procédure pénale. Une invention réalisée dans un module peut être rattachée au droit du partenaire concerné. Les partenaires acceptent des renonciations croisées à certains recours afin d'éviter qu'un accident ne détruise la coopération par une cascade de contentieux. Le droit ne vient pas après la technique : il rend possible l'investissement commun en donnant aux acteurs une visibilité sur les risques et les bénéfices.
La gouvernance de l'ISS illustre une fonctionnelle. Les États ne renoncent pas à leur juridiction ; ils l'articulent. Ils acceptent des obligations communes dans les domaines où l'action séparée serait inefficace. La station n'est donc ni un territoire mondial administré par l'ONU ni une simple copropriété. Elle est un partenariat contractuel complexe entre puissances inégales.
Un laboratoire irremplaçable, mais dont les résultats doivent être évalués
La permet d'étudier des phénomènes physiques, biologiques et médicaux difficiles à isoler sur Terre. Les recherches portent sur les fluides, les matériaux, la combustion, les plantes, les micro-organismes et les effets des séjours prolongés sur le corps humain. La station sert aussi à tester le recyclage de l'eau, les systèmes de survie, la robotique et les procédures nécessaires à de futures missions lointaines.
L'intérêt d'un séjour orbital tient également à sa durée. Des avions effectuant des trajectoires paraboliques ou des tours de chute produisent déjà une situation de microgravité sur Terre, mais pendant quelques secondes ou dizaines de secondes. La station permet de suivre des évolutions beaucoup plus lentes et d'enchaîner les observations : transformations du corps, croissance d'organismes ou comportement d'un matériau. La continuité des mesures suppose des instruments stables, des personnels formés et un ravitaillement régulier. Le défi scientifique devient ainsi une question d'organisation internationale. En sens inverse, les besoins de recherche justifient certaines dépenses de maintien en fonctionnement, sans garantir que chaque expérience doive nécessairement être réalisée dans une station habitée. L'interdépendance des quatre dimensions, scientifique, technique, financière et géopolitique, est ici particulièrement visible.
Les bilans publiés par la NASA en 2026 font état de plus de 4 000 expériences impliquant des chercheurs de plus de 110 pays et de plus de 5 000 publications scientifiques. Ces ordres de grandeur montrent une ouverture plus large que le cercle des États partenaires : une équipe peut participer à des expériences sans que son pays finance un module entier. Ils ne sont cependant pas interchangeables. Une même expérience peut donner lieu à plusieurs articles, et des résultats nouveaux peuvent être obtenus sur Terre en réutilisant des données déjà collectées. La circulation des connaissances prolonge donc les bénéfices de la station au-delà des seuls séjours d'astronautes.
La valeur scientifique ne doit pourtant pas être évaluée uniquement par le nombre d'expériences. Certaines recherches auraient pu être menées par des satellites automatiques moins coûteux ; d'autres dépendent de la présence d'un équipage capable d'adapter les protocoles. L'ISS est aussi un laboratoire sur l'être humain et sur l'exploitation d'une infrastructure complexe. Son bilan associe connaissances, formation, innovations, diplomatie et expérience opérationnelle.
Le coût alimente donc un débat légitime. Les sommes consacrées à la station auraient pu financer d'autres missions scientifiques. Inversement, aucun programme automatique ne produit exactement les mêmes effets politiques ni la même expérience de coopération habitée. Comparer les options exige de préciser l'objectif : maximiser les publications, préparer l'exploration humaine, soutenir une filière industrielle ou maintenir un partenariat international ne conduit pas au même jugement.
La coopération spatiale comme instrument diplomatique
À partir de 1998, l'ISS devient l'un des symboles du rapprochement entre la Russie et les puissances occidentales. Elle maintient des relations professionnelles même lorsque les rapports politiques se dégradent. Après l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, puis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en 2022, la plupart des coopérations spatiales sont réduites ou interrompues. L'exploitation de la station se poursuit cependant, car les partenaires en dépendent mutuellement et parce que la sécurité des équipages exige une coordination constante.
Cette continuité ne prouve pas que la science soit extérieure à la politique. Les responsables utilisent parfois la station dans leur communication, menacent de modifier leur participation ou cherchent des solutions de remplacement. Elle montre plutôt qu'une institution technique peut créer des intérêts suffisamment forts pour préserver un îlot de coopération. Les habitudes, les procédures et les coûts de rupture limitent les choix politiques sans les déterminer entièrement.
La participation reste par ailleurs sélective. La Chine n'est pas partenaire de l'ISS. Depuis 2011, une disposition législative américaine, couramment appelée amendement Wolf, restreint fortement les coopérations bilatérales financées par la NASA avec les institutions chinoises, sous réserve des procédures d'autorisation prévues. Les motifs avancés concernent la sécurité et les transferts de technologie. Il serait cependant inexact d'en faire l'origine du programme habité chinois, engagé dès 1992, ou la seule raison de la non-participation chinoise à l'ISS. Cette restriction durcit une séparation déjà ancienne entre architectures nationales. La construction de Tiangong répond à une recherche d'autonomie scientifique et stratégique, tandis que son ouverture à certaines équipes étrangères permet à Pékin de proposer d'autres formes de coopération.
L'ISS révèle enfin une diplomatie des équipages. Les astronautes représentent des États mais partagent des risques immédiats, une formation et une culture professionnelle. Cette solidarité ne supprime pas les identités nationales ; elle rend concrète l'idée d'un intérêt commun. L'image de la Terre sans frontières, souvent évoquée par les astronautes, possède un pouvoir symbolique, même si les décisions de financement et d'accès restent prises par des gouvernements.
La commercialisation progressive de l'orbite basse
L'accès à la station s'est diversifié. Après l'arrêt des navettes américaines en 2011, les vaisseaux russes Soyouz ont assuré seuls le transport des équipages pendant près de neuf ans. La mission Crew Dragon Demo-2 de SpaceX en mai 2020 rétablit une capacité américaine dans le cadre du . La NASA n'exploite pas directement le véhicule : elle achète un service développé sous contrat et certifié selon ses exigences.
Des cargos commerciaux ravitaillent la station, tandis que des équipages privés y séjournent dans le cadre de missions dédiées. Axiom Space prépare des modules qui doivent d'abord être attachés à l'ISS avant de pouvoir former une station indépendante. D'autres consortiums travaillent à des destinations commerciales en orbite basse. L'objectif américain est de passer progressivement d'une station principalement publique à l'achat de services auprès de plusieurs opérateurs.
Cette transition soulève des questions. La demande scientifique et touristique suffira-t-elle à financer des stations privées ? Comment garantir l'accès à la recherche fondamentale si la rentabilité devient prioritaire ? Qui supportera les risques et les coûts de sauvetage ? La commercialisation peut stimuler l'innovation, mais elle ne supprime pas le besoin de régulation et de financement public initial.
La coopération internationale pourrait aussi se fragmenter en coalitions. De futures stations américaines et alliées, Tiangong et les projets lunaires pourraient créer des standards et des réseaux distincts. Le passage du monopole public à un marché ne produit donc pas nécessairement un espace unifié. Il peut renforcer l' de l'État dont les entreprises occupent la position centrale.
Une fin programmée qui exige encore une coopération
Les États-Unis, le Canada, le Japon et les États européens partenaires se sont engagés à soutenir l'exploitation de l'ISS jusqu'en 2030 ; la Russie prévoit également de prolonger son segment jusqu'à cette échéance. La structure vieillit et ne peut être maintenue indéfiniment. Sa fin doit être contrôlée afin d'éviter une rentrée atmosphérique non maîtrisée d'un ensemble de plus de 400 tonnes.
La NASA a confié à SpaceX le développement d'un véhicule américain de . La responsabilité de la fin de vie demeure partagée entre les agences selon leurs contributions. La station doit être abaissée vers une zone inhabitée du Pacifique. Même le démantèlement d'un symbole de coopération requiert donc une action commune, des années de préparation et une répartition des coûts.
La fin du programme ouvre une compétition pour l'après-ISS. La Chine dispose déjà de Tiangong ; les États-Unis espèrent plusieurs stations commerciales ; la Russie projette sa propre station ; les partenaires européens et japonais cherchent à conserver un accès. La coopération future pourrait être plus souple, plus commerciale et plus fragmentée. Le risque est de perdre un lieu véritablement partagé ; l'opportunité est d'élargir les acteurs et les usages.
Portée générale du jalon
La Station spatiale internationale montre que la coopération repose moins sur l'harmonie que sur une interdépendance organisée. Les partenaires ont des intérêts, des ressources et des régimes politiques différents. Ils coopèrent parce que les coûts, les risques et les bénéfices rendent l'action commune rationnelle, puis parce que l'infrastructure elle-même crée des obligations durables.
L'ISS prouve également que le droit, la technique et la diplomatie sont indissociables. Les modules, les équipages et les expériences ne pourraient être partagés sans règles sur la juridiction, la responsabilité et la propriété intellectuelle. Inversement, les accords n'auraient pas de substance sans l'interdépendance matérielle de la station. Cette réussite reste partielle : elle exclut certains acteurs, dépend largement de la puissance américaine et n'empêche pas le retour des rivalités. Elle constitue néanmoins l'exemple le plus abouti d'une gouvernance opérationnelle de l'espace habité.
JALON 2 - RIVALITÉS ET COOPÉRATIONS DANS LE PARTAGE, L'EXPLOITATION ET LA PRÉSERVATION DES RESSOURCES DES MERS ET DES OCÉANS : DE LA CRÉATION DES ZONES ÉCONOMIQUES EXCLUSIVES À LA GESTION COMMUNE DE LA BIODIVERSITÉ
De la liberté des mers à leur territorialisation partielle
Pendant des siècles, le droit maritime oppose deux principes. En 1609, le juriste néerlandais Hugo Grotius défend dans la , indispensable au commerce de son pays face aux prétentions portugaises. Quelques décennies plus tard, l'Anglais John Selden soutient au contraire la possibilité d'une maritime dans Mare Clausum. La pratique finit par distinguer une bande côtière soumise à l'État et une haute mer ouverte à tous.
La largeur de la est longtemps associée à la portée des canons installés sur le rivage, souvent traduite par la règle des trois milles marins. Cette mesure révèle l'origine politique de la : l'espace effectivement contrôlable tend à devenir l'espace revendiqué. Au-delà, la sert les puissances commerçantes et navales qui possèdent les moyens d'en profiter.
Au XXe siècle, les progrès techniques rendent accessibles des ressources autrefois hors d'atteinte. La pêche industrielle opère plus loin ; les hydrocarbures offshore prennent de la valeur ; les sont mieux connus. Les États côtiers veulent protéger et exploiter ces ressources. En 1945, le président américain Harry Truman proclame les droits des États-Unis sur les ressources de leur . Plusieurs pays d'Amérique latine revendiquent ensuite des zones allant jusqu'à 200 milles marins. La liberté des mers ne disparaît pas, mais elle doit désormais composer avec une extension des droits côtiers.
Trois conférences des Nations unies cherchent à unifier les règles. Les conventions de Genève de 1958 codifient plusieurs éléments sans résoudre toutes les questions de largeur et de ressources. Les décolonisations changent ensuite les rapports de négociation : de nouveaux États réclament que le droit protège leurs ressources plutôt que la seule liberté des grandes flottes. En 1967, le représentant de Malte, Arvid Pardo, appelle à organiser les fonds marins internationaux au bénéfice de l'humanité. Ouverte en 1973, la troisième conférence rassemble ainsi des États dont les intérêts divergent fortement. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer, signée à Montego Bay le 10 décembre 1982, entre en vigueur le 16 novembre 1994 après la soixantième ratification. Sa genèse associe progrès des techniques d'exploitation, transformation de la société internationale et négociation de règles distributives.
La Convention est souvent qualifiée de « constitution des océans ». Elle ne crée pas un gouvernement mondial de la mer ; elle répartit droits, obligations et procédures entre États selon les espaces. Son adoption résulte d'un compromis entre États côtiers, puissances maritimes, États archipels, pays en développement et États sans littoral. Chaque catégorie cherche à sécuriser des intérêts différents : ressources, navigation, accès, environnement ou partage des fonds internationaux.
Le compromis repose sur une négociation d'ensemble : une concession sur les ressources peut être acceptée en échange d'une garantie sur la navigation ou d'une participation à la gestion des fonds. La ZEE illustre cet échange entre exclusivité économique et maintien des circulations internationales. La Convention limite aussi la possibilité de choisir seulement les dispositions avantageuses : son article 309 interdit les réserves et exceptions, sauf celles expressément prévues. Les déclarations nationales d'interprétation ne doivent pas modifier les obligations du texte. Cette méthode ne fait pas disparaître le désaccord, mais elle donne un intérêt à accepter un équilibre plus large que chaque question prise isolément. L'accord de 1994 réaménage ensuite les conditions d'application du régime des fonds marins internationaux, notamment pour répondre aux objections de pays industrialisés. La coopération n'aboutit donc pas à un texte définitif hors de l'histoire ; elle se maintient par des ajustements négociés.
Une zonation juridique qui ne reproduit pas les frontières terrestres
La , généralement située le long du littoral, sert de point de départ aux mesures. En deçà se trouvent les eaux intérieures, sur lesquelles l'État exerce une souveraineté comparable à celle de son territoire. Jusqu'à 12 milles marins s'étend la mer territoriale. L'État y est souverain sur les eaux, le fond, le sous-sol et l'espace aérien, mais il doit respecter le des navires étrangers.
La peut atteindre 24 milles marins à partir des lignes de base. L'État y exerce des contrôles nécessaires pour prévenir ou réprimer certaines infractions douanières, fiscales, sanitaires ou migratoires. Elle n'est pas une seconde mer territoriale. Ce caractère fonctionnel annonce la logique de la zone économique exclusive.
La peut s'étendre jusqu'à 200 milles marins, soit environ 370 kilomètres. L'État côtier y possède des pour explorer, exploiter, conserver et gérer les ressources des eaux, des fonds et du sous-sol. Il exerce aussi certaines compétences sur les installations, la recherche et la protection de l'environnement. Les autres États conservent les libertés de navigation, de survol et de pose de câbles et de pipelines. La ZEE n'est donc pas un territoire national : elle superpose des droits économiques de l'État côtier et des libertés internationales.
Le plateau continental concerne le fond et le sous-sol, non la colonne d'eau. Il s'étend juridiquement jusqu'à 200 milles et peut, si les critères géologiques de la Convention sont remplis, être prolongé au-delà sous certaines limites. La Commission des limites du plateau continental examine les données scientifiques soumises par les États. L' confère des droits sur les ressources du sous-sol, mais ne transforme pas les eaux situées au-dessus en ZEE.
Au-delà des ZEE se trouve la haute mer, ouverte à tous les États sous réserve de leurs obligations. Le fond marin situé au-delà des juridictions nationales est appelé la Zone. La Convention qualifie la Zone et ses ressources minérales de . Cette distinction est essentielle : les poissons de haute mer ne relèvent pas du même régime que les nodules déposés sur le fond international.
Les détroits internationaux et les archipels font l'objet de règles particulières afin d'équilibrer souveraineté et circulation. Le passage en transit protège la continuité des grandes routes. Dans un monde où plus de 80 % du commerce de marchandises en volume passe par mer, la possibilité pour un État côtier de fermer arbitrairement un détroit majeur aurait des conséquences mondiales. Le droit réduit cette incertitude.
La ZEE : une extension de puissance et une source de délimitations conflictuelles
La création des ZEE attribue aux États côtiers des droits sur environ un tiers de la surface océanique. Elle transforme la géographie politique : de petites îles, parfois inhabitées, peuvent générer de vastes espaces maritimes, sous réserve des règles applicables aux rochers. Les États archipélagiques et les pays dotés de territoires éloignés acquièrent des responsabilités et des ressources considérables.
La France illustre cet effet grâce à ses territoires ultramarins. Sa ZEE figure parmi les plus vastes du monde, très majoritairement dans le Pacifique et l'océan Indien. Cette superficie soutient la recherche, la pêche, les énergies marines et l'influence diplomatique. Elle représente aussi une charge : surveiller les pêches illégales, protéger les écosystèmes et assurer la présence de l'État sur des espaces dispersés demande des moyens navals, satellitaires et administratifs.
Lorsque deux côtes sont distantes de moins de 400 milles, les ZEE potentielles se chevauchent. Les États doivent négocier une délimitation, souvent à partir de l' corrigée par les circonstances géographiques. Des tribunaux ou des arbitrages peuvent intervenir. La présence de ressources réelles ou espérées renforce l'enjeu. En Méditerranée orientale, la découverte de gaz, la proximité des côtes et les désaccords sur le statut de certaines îles ont opposé Turquie, Grèce, Chypre et autres acteurs régionaux.
Les îles occupent une place centrale. Selon l'article 121 de la Convention, une île peut en principe générer mer territoriale, ZEE et plateau continental ; un rocher qui ne peut se prêter à l'habitation humaine ou à une vie économique propre ne génère ni ZEE ni plateau continental. La qualification d'un relief devient donc un enjeu géopolitique. Construire une piste ou un bâtiment sur un récif ne modifie pas automatiquement son statut juridique.
L'Arctique montre une autre forme de compétition. La fonte de la banquise saisonnière facilite certaines navigations et l'accès à des ressources, sans faire disparaître les contraintes climatiques. Les États riverains utilisent la Convention pour soumettre des dossiers d'extension du plateau continental. Plusieurs revendications se chevauchent, notamment autour de la dorsale de Lomonossov. La rivalité passe ici par la production de données géologiques et les procédures juridiques autant que par la présence militaire.
Les institutions du droit de la mer
La Convention crée ou consolide plusieurs institutions spécialisées. Le , installé à Hambourg, règle certains différends et peut ordonner des mesures urgentes. La Commission des limites du plateau continental examine les dossiers techniques d'extension. L'Autorité internationale des fonds marins, située à Kingston en Jamaïque, organise les activités minérales dans la Zone et doit agir au bénéfice de l'humanité.
Ces institutions n'abolissent pas la souveraineté, mais les obligations acceptées ne restent pas pour autant facultatives après chaque décision. La Convention prévoit des procédures de règlement et, pour de nombreux différends, la possibilité d'une décision obligatoire, sous réserve des compétences et exceptions qu'elle organise. Un État peut contester juridiquement la compétence d'un tribunal ; il ne suffit pas de refuser politiquement sa sentence pour la priver d'effet obligatoire lorsqu'elle a été rendue par une juridiction compétente. La difficulté réside alors dans l'exécution : les institutions n'ont pas de flotte propre capable d'imposer automatiquement leur décision. Il faut distinguer la validité de la règle, la détermination de son champ d'application et la capacité matérielle à la faire respecter.
L'arbitrage engagé par les Philippines contre la Chine en mer de Chine méridionale l'illustre. Dans sa sentence du 12 juillet 2016, le tribunal constitué sous l'annexe VII de la Convention juge notamment qu'il n'existe pas de base juridique permettant à la Chine de revendiquer des droits historiques sur les ressources à l'intérieur de la « ligne en neuf traits » au-delà des droits prévus par la Convention. Il qualifie plusieurs formations et examine des atteintes à l'environnement et aux droits philippins. Pékin refuse de reconnaître la sentence. Celle-ci n'a pas réglé le sur le terrain, mais elle structure les arguments diplomatiques et limite la légitimité juridique de certaines revendications.
La portée de la sentence doit toutefois être exactement délimitée. Le tribunal ne décide pas à qui appartiennent les terres émergées et ne trace pas une frontière maritime entre les deux États. Il examine notamment les droits que les formations peuvent générer et la compatibilité de certaines pratiques avec la Convention. Cette distinction explique comment une juridiction peut écarter une revendication de droits historiques étendus sans régler l'ensemble du différend de souveraineté. L'affaire montre aussi l'utilité du recours pour un État matériellement moins puissant : les Philippines obtiennent un fondement juridique opposable, même si elles ne peuvent garantir seules le respect de tous les droits reconnus. La victoire juridique et le contrôle de la mer constituent donc deux résultats différents, dont les effets peuvent se renforcer sans se confondre.
Le droit produit donc des effets même sans police mondiale. Il donne un vocabulaire commun, permet de former des coalitions et augmente le coût de certaines conduites. Son efficacité dépend cependant de la puissance, de la réputation recherchée et de la volonté des autres États de soutenir la règle. Le droit et la géopolitique ne s'excluent pas : le droit est l'un des terrains sur lesquels s'exerce la puissance.
Exploiter les ressources vivantes : la coopération imposée par la mobilité
Les poissons ignorent les frontières juridiques. Un stock peut se déplacer entre plusieurs ZEE ou entre une ZEE et la haute mer. Si chaque État maximise ses captures sans coordination, l'effort collectif peut dépasser la capacité de renouvellement. La pêche illégale, non déclarée et non réglementée aggrave le problème, particulièrement dans les espaces difficiles à surveiller.
L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture estimait en 2025 que 35,5 % des stocks marins évalués étaient surexploités, contre 64,5 % exploités à un niveau biologiquement durable. La moyenne mondiale masque de fortes différences : les régions dotées d'institutions de gestion efficaces obtiennent de meilleurs résultats. La surexploitation n'est donc ni uniforme ni inévitable.
Lire cette évaluation exige de distinguer le nombre des stocks et leur contribution aux captures. Dans le même rapport, 77,2 % des débarquements proviennent de stocks exploités à un niveau biologiquement durable, car tous les stocks ne produisent pas les mêmes volumes. Ce second indicateur ne contredit pas les 35,5 % de stocks surexploités : il répond à une autre question. Un résultat mondial relativement meilleur lorsqu'il est pondéré par la production peut coexister avec de nombreuses populations de poissons fragilisées. La qualité de la gestion doit donc être appréciée par espèce, par région et par système de contrôle, plutôt que par un pourcentage unique. L'expertise scientifique permet de construire ces diagnostics ; elle ne décide pas seule de la répartition des efforts demandés aux pêcheurs.
Les États coopèrent au moyen d'organisations régionales de gestion des pêches, de quotas, de saisons, de restrictions techniques et d'échanges de données. L'accord des Nations unies de 1995 sur les stocks chevauchants et les grands migrateurs précise les obligations de coopération. La surveillance satellitaire, les systèmes d'identification des navires et les inspections portuaires améliorent l'application.
Ces mécanismes font néanmoins l'objet de contestations. Les connaissances scientifiques comportent des marges d'incertitude ; les États ne supportent pas les mêmes coûts ; les communautés littorales et les flottes industrielles n'ont pas le même poids. Fixer un quota est une décision politique informée par la science, non une simple opération technique. La gouvernance doit répartir un effort de conservation dont les bénéfices sont futurs et collectifs, tandis que les pertes immédiates sont concentrées.
L'analyse d'Elinor Ostrom aide à comprendre les réussites. Une ressource commune peut être gérée lorsque les utilisateurs participent aux règles, que les prélèvements sont observables, que les sanctions sont graduées et que les conflits peuvent être tranchés. À l'échelle océanique, ces conditions sont difficiles à réunir, mais les organisations régionales peuvent les approcher. Le défi consiste à articuler les échelles de gouvernance locale, nationale et internationale.
Hydrocarbures, énergies et ressources minérales : souveraineté contre incertitude écologique
Les hydrocarbures offshore ont renforcé l'intérêt économique des plateaux continentaux. Les techniques permettent d'exploiter des gisements toujours plus profonds, mais les investissements sont lourds et les accidents peuvent produire des pollutions transfrontalières. Les États fixent les autorisations dans leur juridiction tout en étant liés par des obligations de protection et de coopération.
Les énergies marines renouvellent cette logique. Les parcs éoliens offshore, l'énergie des courants et les interconnexions électriques occupent l'espace et peuvent entrer en concurrence avec pêche, navigation, défense et protection de la nature. La planification maritime cherche à organiser ces usages. Elle transforme la mer en territoire de politique publique sans effacer sa mobilité ni son régime international.
Dans les grands fonds internationaux, les contiennent notamment manganèse, nickel, cuivre et cobalt. L'Autorité internationale des fonds marins a conclu des contrats d'exploration avec des organismes soutenus par des États. En 2026, elle recense une vingtaine de contractants et poursuit la négociation des règles d'exploitation. Aucune exploitation commerciale à grande échelle n'a encore été autorisée dans la Zone sous ce régime.
Le débat oppose des évaluations divergentes. Les promoteurs mettent en avant la demande de minerais nécessaires aux technologies bas-carbone et la possibilité de diversifier les approvisionnements. Les partisans d'un moratoire ou d'une pause de précaution soulignent la méconnaissance des écosystèmes profonds, la lenteur de leur régénération et les panaches de sédiments. Le désaccord n'oppose pas simplement économie et écologie : il porte sur les données disponibles, la valeur attribuée aux dommages irréversibles et la manière de partager les bénéfices.
La notion de patrimoine commun de l'humanité donne au débat une dimension distributive. Si les ressources de la Zone appartiennent juridiquement à l'humanité, les pays sans technologie d'extraction doivent-ils recevoir une part des bénéfices ? Comment éviter que les États et entreprises les plus avancés captent l'avantage ? L'Autorité doit concilier efficacité, précaution, équité et financement de sa propre surveillance, objectifs qui peuvent entrer en tension.
Préserver le milieu marin : des régimes sectoriels incomplets
La protection de l'océan s'est développée par secteurs. L' encadre la sécurité de la navigation et la pollution des navires. La convention , adoptée en 1973 et complétée en 1978, constitue le principal dispositif mondial de prévention des pollutions opérationnelles ou accidentelles causées par les navires. Ses annexes traitent des hydrocarbures, substances nocives, eaux usées, déchets et émissions atmosphériques. Elle s'applique à la quasi-totalité du tonnage marchand mondial.
D'autres accords concernent les déchets immergés, les espèces migratrices, les pêches ou certaines mers régionales. Les États créent des aires marines protégées dans leurs juridictions. Cette mosaïque a produit des progrès, mais elle laisse des lacunes. Les activités sont régulées par des institutions différentes qui n'ont pas toujours le même mandat. Une zone peut être protégée contre une pêche particulière sans l'être contre le transport, le bruit, la pollution ou une future extraction.
La haute mer pose un problème spécifique. Elle représente une grande part de la surface océanique, alors que la création d'aires protégées y a longtemps dépendu d'organisations sectorielles ou régionales. Les , susceptibles d'intéresser la pharmacie, la biotechnologie et la recherche, soulèvent aussi une question de partage : une entreprise peut breveter une application à partir d'un organisme collecté dans un espace qui n'appartient à aucun État.
L'accord BBNJ : une étape historique de la gouvernance de la haute mer
Après près de vingt années de discussions, la conférence intergouvernementale des Nations unies adopte le 19 juin 2023 l'Accord sur la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique marine des zones ne relevant pas de la , couramment appelé accord BBNJ. Le sigle anglais signifie Biodiversity Beyond National Jurisdiction. L'accord est le troisième accord d'application de la , après celui de 1994 sur la Zone et celui de 1995 sur certains stocks de poissons.
Le dépôt du soixantième instrument de ratification, d'acceptation, d'approbation ou d'adhésion en septembre 2025 déclenche le délai prévu par le traité. L'accord entre en vigueur le 17 janvier 2026. Cette date le rend obligatoire pour les parties concernées, sans attendre l'installation complète de ses organes. À l'automne 2026, la première réunion de la Conférence des parties est annoncée par les Nations unies pour les 11 au 22 janvier 2027. L'entrée en vigueur doit donc être distinguée de la pleine mise en œuvre : les financements, les procédures et les premières décisions de protection demandent encore un travail institutionnel. Un progrès du droit ne produit pas immédiatement les moyens matériels nécessaires à son application.
L'accord s'organise autour de quatre volets. Premièrement, il traite des ressources génétiques marines et du , y compris les informations numériques issues de leur séquençage. Deuxièmement, il permet d'établir des outils de gestion par zone, dont des aires marines protégées en haute mer. Troisièmement, il renforce les évaluations d'impact environnemental pour les activités susceptibles d'affecter ces espaces. Quatrièmement, il prévoit le renforcement des capacités et le transfert de technologies marines vers les pays qui en disposent moins.
Une Conférence des parties est chargée d'adopter des décisions, tandis qu'un organe scientifique et technique éclaire la mise en œuvre. Un mécanisme financier doit soutenir les États en développement. Cette architecture reprend des outils éprouvés dans les régimes environnementaux : information, expertise, financement, transparence et réunions régulières. Elle cherche à transformer un principe général de conservation en procédures applicables.
Le traité ne remplace pas les organisations existantes et ne modifie pas les droits souverains dans les espaces nationaux. Il doit « ne pas porter atteinte » aux instruments et organismes compétents. Cette clause a facilité le compromis, mais elle peut créer des conflits de compétence. Une aire protégée décidée au titre de BBNJ devra s'articuler avec l'Organisation maritime internationale, les organisations de pêche et l'Autorité internationale des fonds marins.
La protection dépendra également des acteurs capables de surveiller les activités. Une décision internationale doit se traduire dans les autorisations nationales, les pratiques des opérateurs, le suivi des navires et les contrôles. Les États dont les capacités administratives ou scientifiques sont faibles risquent de participer moins facilement à la production des dossiers et à l'évaluation des effets. Le renforcement des capacités n'est donc pas un supplément charitable au traité : il conditionne sa légitimité et son efficacité. Les exceptions prévues pour les navires de guerre et certaines activités gouvernementales rappellent en outre que la biodiversité ne crée pas une compétence illimitée sur tous les usages océaniques. BBNJ cherche à coordonner des responsabilités dans un espace partagé, sans abolir la souveraineté des États ni les régimes juridiques spécialisés.
La question de l'équité demeure centrale. Les pays en développement ont insisté sur le partage des avantages tirés des ressources génétiques et sur l'accès aux technologies. Les pays disposant d'une recherche avancée ont cherché à préserver l'innovation et la faisabilité du système. Le compromis combine partage d'avantages monétaires et non monétaires, obligations de notification et . Son efficacité dépendra de la traçabilité des prélèvements et de la capacité à suivre des connaissances circulant sous forme numérique.
Coopération et rivalité ne s'annulent pas
La construction du droit de la mer prouve qu'une règle mondiale peut émerger d'intérêts divergents. Les ZEE ont satisfait les États côtiers tout en préservant la navigation. Le régime de la Zone a reconnu un patrimoine commun tout en autorisant l'exploration. BBNJ renforce la protection sans créer une autorité unique pour toutes les activités. Chaque compromis laisse des ambiguïtés parce qu'il doit rester acceptable pour des coalitions différentes.
Parallèlement, les États utilisent le droit pour affirmer leur puissance. Ils produisent des cartes, financent des recherches, déposent des dossiers de plateau continental et mobilisent des experts. Les pays capables de participer à toutes les négociations influencent davantage les normes. La devient donc un instrument d'influence.
Les États-Unis illustrent une limite du système : ils n'ont pas signé la Convention de Montego Bay de 1982 et n'y sont pas devenus partie. En 1994, ils ont signé l'accord relatif à l'application de sa partie XI, consacré aux fonds marins internationaux, sans achever leur adhésion à l'ensemble conventionnel. Washington considère néanmoins de nombreuses règles relatives aux usages traditionnels de l'océan, notamment la navigation et le survol, comme relevant du droit coutumier. Cette position ne doit pas être étendue à toutes les dispositions : les États-Unis contestent notamment que le régime institutionnel de l'Autorité des fonds marins les lie au même titre qu'un État partie. Leur non-participation limite leur place formelle dans certaines institutions, sans supprimer leur . L'affaire illustre un ordre juridique largement pratiqué mais incomplètement universel, dont les différentes parties ne font pas l'objet du même degré d'acceptation.
À l'inverse, la ratification ne garantit pas toujours le respect de chaque décision. La Chine est partie à la Convention mais rejette la sentence de 2016 sur la mer de Chine méridionale. Dans les deux cas, les grandes puissances sélectionnent les dimensions du droit compatibles avec leurs intérêts. Les autres États cherchent à utiliser les institutions pour réduire l'écart matériel. Le droit n'égalise pas les puissances ; il fournit des ressources supplémentaires aux acteurs plus faibles et impose un langage de justification aux plus forts.
Portée générale du jalon
La Convention de Montego Bay a transformé l'océan en un espace juridiquement zoné sans le territorialiser entièrement. Elle articule souveraineté, droits souverains et libertés. Cette architecture rend possibles l'exploitation et la circulation, mais elle déplace les rivalités vers les délimitations, la qualification des îles, l'interprétation des droits et l'application des décisions.
L'accord BBNJ prolonge ce mouvement en faisant de la biodiversité au-delà des juridictions nationales un objet de gouvernance plus intégré. Son entrée en vigueur en 2026 constitue un progrès institutionnel, mais ne résout pas automatiquement la crise écologique. Les règles devront être financées, coordonnées et appliquées face à des intérêts puissants.
Le jalon confirme enfin que la coopération constitue une modalité de la puissance. Les États acceptent des contraintes pour sécuriser leurs propres usages, prévenir la dégradation et influencer les normes. Ils restent en concurrence pour les ressources et les positions. L'océan est ainsi gouverné par un équilibre mouvant entre appropriation partielle, liberté internationale et responsabilité commune.
Mise en perspective de l'axe 2
La Station spatiale internationale et le droit de la mer représentent deux formes très différentes de coopération. L'ISS est un équipement unique, exploité par un partenariat limité et régi par des accords précis. Le droit maritime organise des milliards d'usages sur la quasi-totalité du globe au moyen de conventions, d'institutions et de régimes sectoriels. L'une repose sur une directe ; l'autre sur la réciprocité, la procédure et la nécessité de préserver des ressources mobiles.
Dans les deux cas, la coopération ne supprime ni la hiérarchie ni l'exclusion. Les États-Unis occupent une position dominante dans le partenariat de l'ISS ; les États technologiquement avancés disposent d'une capacité supérieure à exploiter la haute mer. Les institutions rendent ces asymétries négociables et plus prévisibles. Elles peuvent aussi les stabiliser si les mécanismes de partage et de participation restent insuffisants.
Le rapprochement des jalons permet donc de dépasser une opposition simpliste entre rivalité et coopération. Un acteur coopère souvent pour conserver l'accès, partager un coût, faire reconnaître une règle ou empêcher un dommage qui menacerait sa propre puissance. La question décisive est celle de la qualité des institutions : qui décide, selon quelles règles, avec quelles informations, quelle capacité de contrôle et quelle légitimité ?
OBJET DE TRAVAIL CONCLUSIF - LA CHINE : À LA CONQUÊTE DE L'ESPACE, DES MERS ET DES OCÉANS
L'ascension chinoise offre une mise à l'épreuve complète du thème. En quelques décennies, la République populaire est passée d'une position périphérique à celle d'une capable de lancer des équipages, d'explorer la , de maintenir une station orbitale, de déployer la plus grande marine du monde par le nombre de bâtiments et d'investir dans des réseaux portuaires mondiaux. Cette progression associe politique industrielle, sécurité nationale, prestige, recherche, commerce et transformation des institutions internationales.
Elle ne doit être décrite ni comme une marche irrésistible vers l'hégémonie ni comme une simple accumulation de matériels. La Chine demeure confrontée à des contraintes : dépendance aux routes maritimes, littoral bordé par plusieurs États alliés ou partenaires des États-Unis, expérience opérationnelle limitée, coûts d'une présence mondiale, réactions des voisins et contestations juridiques. Sa puissance nouvelle modifie les calculs des autres acteurs, qui adaptent leurs alliances, leurs investissements et leurs normes.
La stratégie chinoise réunit les deux axes du thème. Elle s'inscrit d'abord dans une logique nationale de , mise en récit par le Parti communiste chinois comme une preuve du « grand renouveau de la nation ». Elle repose également sur des coopérations : exportation de satellites, participation aux institutions maritimes, missions scientifiques avec des partenaires, financements portuaires et ouverture partielle de Tiangong. Pékin ne se contente pas de rejeter l'ordre existant ; il cherche à y gagner du poids, à en interpréter les règles à son avantage et, lorsque nécessaire, à créer des dispositifs alternatifs.
JALON 1 - UNE VOLONTÉ POLITIQUE D'AFFIRMATION (DISCOURS, INVESTISSEMENTS, APPROPRIATIONS...)
De la vulnérabilité historique au récit du redressement
Les dirigeants chinois inscrivent la et spatiale dans une histoire longue. Le récit officiel rappelle les expéditions de l'amiral Zheng He dans l'océan Indien au début du XVe siècle, puis le recul maritime de l'empire et les interventions étrangères du XIXe siècle. Les « traités inégaux », les concessions portuaires et les guerres de l'Opium alimentent une représentation dans laquelle la faiblesse navale aurait facilité le « siècle d'humiliation ».
Cette lecture n'explique pas à elle seule la politique contemporaine, mais elle donne une signification nationale aux investissements. Maîtriser les côtes, empêcher une coercition étrangère et retrouver une place centrale deviennent les dimensions d'un même redressement. L'espace prolonge ce récit : la Chine, longtemps absente d'une course dominée par les superpuissances, cherche désormais à démontrer qu'elle appartient au premier rang scientifique.
Après 1949, la République populaire se concentre d'abord sur le territoire continental et la défense côtière. La guerre de Corée, la rupture avec l'Union soviétique et la pauvreté limitent les capacités. Mao Zedong engage néanmoins un programme de missiles et de satellites. En 1956 est créée la Cinquième Académie du ministère de la Défense, dirigée par le scientifique Qian Xuesen, formé aux États-Unis puis revenu en Chine. Les technologies balistiques, nucléaires et spatiales se développent ensemble.
Le 24 avril 1970, le satellite Dong Fang Hong 1 est placé en . La Chine devient le cinquième État capable de lancer un satellite par ses propres moyens. Le message diffusé par l'engin, « L'Orient est rouge », associe explicitement réussite technique et légitimation politique. Le programme reste toutefois irrégulier et en retrait par rapport aux États-Unis et à l'URSS.
Les réformes économiques construisent les bases matérielles de la puissance
À partir de 1978, les réformes conduites par Deng Xiaoping déplacent les priorités vers le développement. L'ouverture des zones côtières transforme la géographie économique : les deltas de la rivière des Perles et du Yangzi deviennent des centres industriels et exportateurs. Le commerce extérieur, les ports et les approvisionnements énergétiques relient la prospérité intérieure aux mers.
Cette littoralisation crée une tension. La Chine s'enrichit grâce aux flux mondiaux, mais devient plus dépendante de routes qu'elle ne contrôle pas. Ses principales zones productives se concentrent près de la côte, face à Taiwan, au Japon et aux bases américaines. La puissance maritime n'est donc pas seulement une ambition extérieure : elle protège un modèle de développement.
La modernisation militaire accompagne la croissance. Sous l' de l'amiral Liu Huaqing, commandant de la marine de 1982 à 1988, la Marine de l'Armée populaire de libération passe progressivement d'une défense côtière à une stratégie des « mers proches ». La première chaîne d'îles, qui relie approximativement le Japon, Taiwan et les Philippines, devient un cadre stratégique. Il s'agit de pouvoir agir dans les espaces voisins, de défendre les revendications chinoises et de limiter l'intervention d'une puissance extérieure.
Le programme de hautes technologies dit « 863 », engagé en mars 1986, appartient à la même transformation de l'échelle des ambitions. Il inscrit notamment les recherches sur le vol habité dans un effort national de rattrapage, avant la décision opérationnelle de 1992. Il importe de distinguer ces étapes : définir une priorité scientifique ne suffit pas encore à financer et organiser une . Dans les deux domaines, naval et spatial, la croissance accroît les ressources disponibles, mais les dirigeants doivent aussi sélectionner des programmes, coordonner des administrations et accumuler des compétences. Le tournant des années 1980 ne résulte donc pas d'une soudaine découverte de l'intérêt de la mer ou de l'espace. Il correspond à la possibilité croissante de convertir une revendication d'indépendance en capacités plus étendues de puissance.
Après la crise du détroit de Taiwan de 1995-1996, durant laquelle les États-Unis déploient deux groupes aéronavals, Pékin accélère le développement des moyens capables de rendre une intervention américaine plus risquée. Les investissements portent sur les sous-marins, les missiles, l'aviation, les capteurs, les satellites et les systèmes de commandement. La conquête maritime et la conquête spatiale convergent : surveiller l'océan et guider des forces à longue distance exige des infrastructures orbitales.
Le programme spatial : une politique d'État structurée par étapes
En 1992, le projet 921 engage le programme chinois de vols habités selon une progression en trois temps : vaisseau habité, laboratoire temporaire, station permanente. Cette planification illustre la continuité politique. La Chine ne cherche pas immédiatement un exploit lunaire habité ; elle acquiert successivement les compétences de lancement, de survie, de sortie extravéhiculaire, de rendez-vous et d'assemblage.
Le 15 octobre 2003, Yang Liwei décolle à bord de Shenzhou 5. La Chine devient le troisième État, après l'URSS et les États-Unis, à envoyer un humain dans l'espace par ses propres moyens. Le succès est célébré comme le symbole d'une puissance moderne. Il renforce la légitimité du Parti, qui se présente comme organisateur du progrès scientifique.
Les missions Shenzhou suivantes consolident progressivement ces capacités. En 2008, Zhai Zhigang réalise la première sortie extravéhiculaire chinoise. Les laboratoires Tiangong 1 et Tiangong 2 servent à tester l'amarrage et les séjours. Le module central Tianhe est lancé en avril 2021 ; les modules Wentian et Mengtian complètent la station en 2022. La assure désormais une présence habitée régulière en orbite basse et donne à la Chine un laboratoire national au moment où l'ISS approche de sa fin.
Le programme robotique lunaire Chang'e suit lui aussi une stratégie incrémentale : orbiter, alunir, rapporter des échantillons. Chang'e 1 entre en orbite lunaire en 2007. Chang'e 3 réussit un en 2013. En janvier 2019, Chang'e 4 réalise le premier alunissage sur la face cachée, rendu possible par un satellite relais placé au-delà de la Lune. Chang'e 5 rapporte des échantillons en décembre 2020, première mission de ce type depuis 1976. Le 25 juin 2024, Chang'e 6 ramène les premiers échantillons jamais collectés sur la face cachée.
La Chine élargit parallèlement son horizon. 1 atteint Mars en 2021 ; son module et le rover Zhurong réussissent un atterrissage, faisant de la Chine le premier pays à accomplir lors de sa première mission martienne indépendante la combinaison orbite, atterrissage et exploration mobile. Ces réussites ne sont pas seulement symboliques : elles prouvent la maîtrise des communications lointaines, de la navigation autonome et de la robotique.
BeiDou : l'autonomie stratégique par une infrastructure mondiale
Le système de navigation est l'une des réalisations les plus directement liées à la puissance. Les premiers satellites offrent un service régional au début des années 2000 ; BeiDou 2 couvre l'Asie-Pacifique ; BeiDou 3 devient pleinement opérationnel à l'échelle mondiale en 2020. La Chine rejoint ainsi le cercle restreint des fournisseurs de navigation globale, aux côtés des États-Unis avec GPS, de la Russie avec GLONASS et de l'Union européenne avec Galileo.
L'autonomie répond à une vulnérabilité. Dépendre du GPS pour les transports, les télécommunications ou les forces armées placerait la Chine sous l'influence d'un système contrôlé par les États-Unis. BeiDou fournit positionnement et synchronisation sans cette dépendance. Il soutient les missiles, les navires, l'agriculture, la logistique, les secours et les applications commerciales.
Le système possède aussi une dimension normative et diplomatique. La Chine cherche à faire intégrer BeiDou dans les standards de l'aviation, du transport maritime, des télécommunications et du sauvetage. Elle construit des centres de coopération et propose des services à des partenaires d'Asie, d'Afrique, du monde arabe et d'Amérique latine. Plus les utilisateurs adoptent l'infrastructure, plus ils contribuent à son écosystème de récepteurs, de données et de normes.
BeiDou illustre une : il ne contraint pas directement un État, mais modifie l'environnement dans lequel les acteurs choisissent leurs équipements. La Chine passe du statut d'utilisatrice de standards conçus ailleurs à celui de fournisseur d'une architecture mondiale.
Une « puissance maritime » érigée en objectif national
Au début du XXIe siècle, les dirigeants élargissent les missions de la marine. En 2004, Hu Jintao évoque de « nouvelles missions historiques » pour l'Armée populaire de libération, dont la protection des intérêts chinois en expansion. En 2008, des bâtiments chinois participent pour la première fois à une opération navale durable loin des côtes, dans le cadre de missions de lutte contre la piraterie dans le golfe d'Aden.
Le XVIIIe congrès du Parti communiste chinois, en novembre 2012, fixe l'objectif de faire de la Chine une grande puissance maritime. Sous Xi Jinping, cette ambition est intégrée au « rêve chinois » et au renouveau national. La mer doit fournir ressources, commerce, science et sécurité. La stratégie ne concerne donc pas seulement la marine : elle associe , pêche, ports, chantiers navals, recherche, droit et diplomatie.
La croissance de la flotte est rapide. Selon le rapport 2024 du département américain de la Défense, la marine chinoise comptait plus de 370 bâtiments et sous-marins de combat selon les critères retenus par ce rapport, soit la première flotte mondiale en nombre. Ce classement doit être interprété : le tonnage, l'aviation, l'expérience, la logistique et les alliances continuent de donner aux États-Unis une capacité mondiale supérieure. Le chiffre signale néanmoins le changement d'échelle.
Les porte-avions rendent cette affirmation visible. Le Liaoning, coque soviétique achevée en Chine, entre en service en 2012 et sert d'abord à l'apprentissage. Le Shandong, premier construit en Chine, suit en 2019. Le Fujian, lancé en 2022 et admis au service le 5 novembre 2025, utilise des catapultes électromagnétiques qui doivent permettre l'emploi d'aéronefs plus lourds et plus variés. La Chine apprend progressivement les opérations de ; elle ne reproduit pas instantanément des décennies d'expérience américaine.
Le développement des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins vise à renforcer la seconde frappe. La base de Yulin, sur l'île de Hainan, donne accès à la mer de Chine méridionale et aux profondeurs du Pacifique. La maîtrise de cet environnement revêt donc une dimension nucléaire. Les revendications maritimes, la lutte contre la surveillance sous-marine et la protection de la dissuasion peuvent se renforcer mutuellement.
Les appropriations en mer de Chine : une stratégie graduée
La Chine revendique la sur Taiwan, les îles Diaoyu/Senkaku administrées par le Japon et une grande partie des formations de mer de Chine méridionale. Dans cette mer, ses cartes utilisent une ligne en traits englobant un espace très vaste, également revendiqué en partie par les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, Brunei et Taiwan.
À partir de 2013, Pékin transforme plusieurs récifs des archipels Spratleys en îles artificielles dotées de ports, pistes, radars et installations. Ces aménagements modifient le matériel : une présence permanente devient possible loin du continent. Ils ne transforment pas automatiquement les récifs en îles capables de générer une ZEE au sens de la Convention de Montego Bay.
La stratégie associe plusieurs acteurs. La marine assure la dimension militaire ; la garde côtière fait appliquer les revendications ; des navires de pêche et une maintiennent une présence moins ouvertement militaire ; les administrations publient cartes, noms et règlements. Cette pluralité permet d'exercer une pression sous le seuil de la guerre. Un incident peut être présenté comme une affaire de police ou de pêche plutôt que comme un affrontement entre armées.
La loi chinoise sur la garde côtière entrée en vigueur en 2021 renforce son rôle. Des manoeuvres dangereuses, l'emploi de canons à eau, des barrages et des collisions ont accru la tension avec les Philippines. Ces pratiques relèvent d'une : elles cherchent des gains graduels sans déclencher une réponse militaire majeure. Leur efficacité dépend de la retenue adverse, mais elles peuvent aussi provoquer un rapprochement entre États inquiets.
La sentence arbitrale de 2016 affaiblit la base juridique de la revendication chinoise sur des « droits historiques » étendus. Pékin la rejette, soutenant que le tribunal n'était pas compétent sur des questions de souveraineté et de délimitation. Ce rejet n'efface pas pour autant la sentence de l'ordre juridique. Il crée un écart durable entre contrôle matériel et légitimité internationale.
Une présence lointaine encore sélective
La doctrine chinoise associe désormais « défense des mers proches » et « protection dans les mers lointaines ». La sécurisation des ressortissants, du commerce et des investissements justifie des déploiements au-delà de l'Asie. Les escortes dans le golfe d'Aden, l'évacuation de ressortissants de Libye en 2011 et du Yémen en 2015, ainsi que les exercices conjoints montrent cette évolution.
La base de soutien ouverte à Djibouti en 2017 est la première installation militaire chinoise permanente à l'étranger officiellement reconnue. Sa localisation près de Bab el-Mandeb, du canal de Suez et des routes de l'océan Indien répond à des besoins logistiques. Elle place aussi la Chine dans un espace où sont présentes plusieurs puissances, dont les États-Unis, la France et le Japon.
Cette extension de la présence lointaine reste mesurée. Pékin ne dispose pas d'un réseau comparable à celui des États-Unis et évite souvent le terme d'alliance. Les escales et investissements portuaires ne sont pas tous des bases. La capacité à maintenir plusieurs groupes de combat loin du territoire en situation de crise demeure plus limitée que le nombre total de navires ne le suggère.
Portée générale du premier jalon conclusif
La volonté d'affirmation chinoise repose sur une politique de continuité. Les programmes spatiaux et navals sont découpés en étapes, soutenus par l'État et intégrés au récit national. Les investissements produisent des capacités civiles et militaires duales. La démonstration de prestige sert une transformation matérielle plus profonde : autonomie de navigation, renseignement, dissuasion, projection et influence normative.
L' prend des formes différentes. Dans l'espace, la Chine ne revendique pas de souveraineté territoriale mais construit des infrastructures, des standards et des partenariats. En mer, elle combine droits reconnus par la Convention, revendications contestées et effective de formations. Le terme de conquête recouvre donc accès, maîtrise, présence et contrôle, sans se réduire à l'annexion.
JALON 2 - DES ENJEUX ÉCONOMIQUES ET GÉOPOLITIQUES CONSIDÉRABLES POUR LA CHINE ET LE RESTE DU MONDE
Sécuriser une économie profondément maritime
La Chine est devenue le premier exportateur mondial de marchandises. En 2024, ses exportations atteignaient environ 3 580 milliards de dollars selon l'Organisation mondiale du commerce. Cette puissance commerciale dépend des ports et des routes. Shanghai, Ningbo-Zhoushan, Shenzhen, Qingdao et Guangzhou appartiennent aux grands centres mondiaux du transport conteneurisé. Les chantiers navals chinois ont livré en 2024 plus de la moitié de la capacité mondiale nouvellement construite selon la CNUCED.
La dépendance ne concerne pas seulement les exportations. Une part importante du pétrole, du gaz et des minerais importés arrive par mer. Le détroit de Malacca relie l'océan Indien à la mer de Chine méridionale et concentre une grande partie de ces flux. L'expression « dilemme de Malacca », associée aux préoccupations formulées sous Hu Jintao, désigne la crainte qu'une crise ou une adverse puisse perturber cette artère.
La Chine répond par plusieurs moyens : diversification des fournisseurs, oléoducs et gazoducs terrestres, réserves stratégiques, routes arctiques exploratoires, ports partenaires et développement naval. Aucun de ces leviers ne supprime la dépendance maritime. Les corridors terrestres ont une capacité plus faible et traversent d'autres espaces politiquement sensibles. Protéger les routes reste donc un objectif central.
Cette dépendance crée une tension classique de puissance. La mondialisation a enrichi la Chine ; l'ouverture l'expose. Plus les intérêts extérieurs augmentent, plus le gouvernement estime nécessaire de disposer de moyens pour les défendre. Cette protection peut à son tour inquiéter les autres États et provoquer leur réarmement.
Les routes de la soie maritimes : influence économique et potentiel stratégique
En 2013, Xi Jinping lance la Ceinture économique de la route de la soie et la Route de la soie maritime du XXIe siècle, réunies ensuite sous l'expression . Son volet maritime finance ou accompagne des ports, des zones industrielles, des voies ferrées et des services logistiques de l'Asie à l'Europe et à l'Afrique.
Le port du Pirée en Grèce, les projets de Gwadar au Pakistan, Hambantota au Sri Lanka et les installations de Djibouti illustrent des configurations très différentes. L'entreprise COSCO détient une position majeure au Pirée ; Gwadar s'insère dans le corridor économique Chine-Pakistan ; Hambantota a été concédé pour une longue durée à une société chinoise après des difficultés financières ; Djibouti associe investissements commerciaux et base militaire. Les réduire à une « chaîne de bases » homogène serait inexact.
Ces investissements créent néanmoins des formes de pouvoir relationnel. Une entreprise chinoise peut gérer un terminal, connaître les flux et offrir des services à des navires chinois. Le pays hôte obtient des infrastructures et des financements, mais peut craindre une dépendance financière ou stratégique. Les effets dépendent des contrats, de la viabilité économique, de la politique locale et des alternatives disponibles.
Le cas de Hambantota invite précisément à traiter la « diplomatie du piège de la dette » comme une interprétation à discuter. Les politistes Lee Jones et Shahar Hameiri ont montré que le projet répondait aussi à des choix de dirigeants sri-lankais et à des intérêts commerciaux, plutôt qu'à un plan chinois unique d'appropriation. L'accord de 2017 a apporté des liquidités au Sri Lanka dans le cadre d'une concession de longue durée ; il n'a pas simplement échangé l'effacement de la dette de construction contre la remise du port. Cette lecture ne nie pas les risques de dépendance ni les avantages logistiques potentiels de la présence chinoise. Elle oblige à séparer les mécanismes : financement d'une infrastructure, endettement souverain, contrat de gestion et usage militaire ne constituent pas une seule opération. Les gouvernements hôtes demeurent des acteurs de la négociation, avec leurs intérêts et leurs responsabilités.
La notion de double usage doit être employée avec prudence. Un port commercial profond peut, sous certaines conditions, accueillir un navire militaire ; cela ne prouve pas qu'il a été conçu comme une base. La stratégie chinoise gagne justement en souplesse grâce à cette ambiguïté. Elle peut étendre les possibilités logistiques sans assumer partout le coût politique d'une implantation militaire permanente.
La mer de Chine méridionale : un problème régional aux effets mondiaux
La mer de Chine méridionale concentre routes commerciales, pêcheries, ressources potentielles et rivalités de souveraineté. Pour Pékin, elle protège l'accès au littoral méridional, à Hainan et aux voies vers l'océan Indien. Pour les États riverains, elle concerne directement souveraineté, sécurité alimentaire et ressources. Pour les États-Unis et leurs alliés, elle engage la et l'équilibre régional.
La compétition change d'échelle parce qu'elle croise la rivalité sino-américaine. Les États-Unis conduisent des opérations de liberté de navigation pour contester les restrictions qu'ils jugent excessives. Ils renforcent leur alliance avec les Philippines et leur coopération avec le Japon et l'Australie. Le Dialogue quadrilatéral de sécurité réunissant États-Unis, Japon, Inde et Australie, ainsi que le partenariat AUKUS entre Australie, Royaume-Uni et États-Unis, ne visent pas uniquement la Chine. Leur développement traduit néanmoins l'inquiétude suscitée par le nouvel équilibre indo-pacifique.
Les petits et moyens États ne sont pas de simples instruments des grandes puissances. Les Philippines alternent accommodement, recours juridique et rapprochement avec Washington. Le Vietnam développe ses propres capacités tout en maintenant des relations économiques avec Pékin. L'Association des nations de l'Asie du Sud-Est cherche un code de conduite, mais ses membres ont des intérêts divergents. La rivalité mondiale se combine à des stratégies nationales autonomes.
Une crise perturberait des flux bien au-delà de la région. Les entreprises réévalueraient assurances, routes et chaînes d'approvisionnement. La mer de Chine méridionale illustre donc comment une rivalité territoriale localisée peut devenir un risque systémique pour l'économie mondiale.
Taiwan : le nœud stratégique entre espace maritime et puissance mondiale
La République populaire considère Taiwan comme une partie de la Chine et n'exclut pas l'usage de la force pour accomplir l'unification. Taiwan possède ses institutions démocratiques, ses forces armées et une population majoritairement attachée au maintien de son autonomie de fait. Les États-Unis reconnaissent diplomatiquement Pékin tout en maintenant des relations non officielles avec Taipei et une politique d'ambiguïté stratégique.
L'île occupe une position centrale dans la première chaîne d'îles. Son contrôle modifierait l'accès de la marine chinoise au Pacifique occidental et la perception de la crédibilité américaine auprès de ses alliés. Elle abrite aussi une industrie majeure des semi-conducteurs. La question combine souveraineté, identité, technologie et géographie maritime.
La modernisation navale, les missiles, les satellites et les capacités cyber chinoises augmentent les options de Pékin et compliquent une intervention extérieure. Ils ne rendent pour autant aucune opération simple ni certaine. Le détroit, la logistique, les réactions internationales et les coûts économiques créent de fortes contraintes. La puissance se mesure ici à la capacité d'influencer les calculs sans nécessairement employer la force.
L'espace, multiplicateur de puissance militaire et économique
Les satellites chinois d'observation, de communication, de météorologie, d'alerte et de navigation soutiennent la connaissance du territoire et des espaces maritimes. Ils permettent de suivre des navires, de coordonner des unités, de mesurer l'environnement et de maintenir des communications. L'espace relie ainsi les différents domaines de la puissance.
La destruction par la Chine de l'un de ses satellites météorologiques lors d'un essai antisatellite en janvier 2007 démontre une capacité de contre-espace et produit des milliers de débris suivis en orbite. Depuis, la Chine développe un éventail plus large de moyens potentiels, tandis qu'elle affirme soutenir l'usage pacifique de l'espace. Cette dualité n'est pas propre à Pékin ; elle est particulièrement importante parce que les infrastructures spatiales adverses constituent un élément central de la supériorité militaire américaine.
Sur le plan économique, les services satellitaires soutiennent la logistique, l'agriculture, la cartographie, la gestion des catastrophes et les télécommunications. Les entreprises commerciales chinoises se développent dans les petits lanceurs, les satellites et les constellations. L'État conserve toutefois un rôle directeur et l'accès aux secteurs les plus stratégiques reste encadré.
La diplomatie spatiale accompagne les nouvelles routes de la soie. La Chine exporte des satellites ou fournit des services de lancement à des pays tels que le Pakistan, le Nigeria, l'Algérie ou le Venezuela. Elle partage des données météorologiques et d'observation et forme des personnels. Ces partenariats répondent à des besoins réels, tout en diffusant équipements, standards et dépendances techniques chinoises.
Tiangong et la Lune : construire des coalitions alternatives
L'exclusion de la Chine de l'ISS ne l'a pas isolée de toute coopération. Pékin a travaillé avec l'Agence spatiale européenne et plusieurs pays sur des instruments scientifiques, des données ou le suivi de missions. Avec le Bureau des affaires spatiales des Nations unies, il a sélectionné des expériences internationales destinées à Tiangong. La station nationale devient ainsi une plateforme d'influence.
L'appel à projets organisé avec le Bureau des affaires spatiales des Nations unies permet de préciser la différence entre ouverture scientifique et partage du pilotage. En 2019, neuf projets associant vingt-trois institutions de dix-sept pays ont été sélectionnés pour un premier cycle de coopération. L'accès à une expérience n'accorde pas aux participants le même statut que celui d'un partenaire coproducteur de l'ISS : l'infrastructure et ses choix fondamentaux restent chinois. Pour les équipes étrangères, cette formule peut néanmoins ouvrir des recherches auparavant difficiles d'accès. Pour Pékin, accueillir des travaux internationaux donne une reconnaissance à sa station et diffuse ses procédures techniques. La coopération ne doit donc être appréciée ni comme un pur altruisme, ni comme une simple mise en scène sans bénéfices scientifiques : elle distribue des avantages réels au sein d'une relation asymétrique.
Pour l', la Chine et la Russie ont proposé une Station internationale de recherche lunaire et recherchent des partenaires. La coopération russe apporte une expérience historique, même si les difficultés du programme spatial russe limitent sa contribution. Des États émergents peuvent trouver dans le projet chinois un accès et un statut qu'ils n'obtiendraient pas aussi facilement dans une architecture occidentale.
La Chine ne se retire donc pas du multilatéralisme ; elle promeut plutôt un multilatéralisme centré sur ses propres capacités. Cette stratégie ressemble à sa politique d'infrastructures terrestres : fournir le noyau technique, ouvrir la participation et gagner une influence sur les standards.
Participer au droit tout en contestant certaines interprétations
La Chine est partie à la Convention de Montego Bay et participe à ses institutions. L'organisme chinois COMRA détient des contrats d'exploration conclus avec l'Autorité internationale des fonds marins pour différents types de minerais. Pékin a ratifié l'accord BBNJ le 15 décembre 2025. Cette participation lui permet de défendre ses intérêts dans la gouvernance de la haute mer et de se présenter comme une puissance responsable.
Dans le même temps, la Chine interprète certains droits maritimes d'une manière contestée et rejette la sentence de 2016. Elle oppose souvent la souveraineté et l'histoire à une lecture qu'elle juge imposée par d'autres puissances. Cette position révèle une stratégie sélective : employer le droit lorsqu'il soutient l'accès aux ressources et la représentation, le contester lorsqu'il limite des revendications jugées vitales.
Dans l'espace, Pékin soutient les traités des Nations unies et s'oppose officiellement à une course aux armements. Il développe cependant des capacités militaires et ne souscrit pas aux . Avec la Russie, il promeut d'autres formulations sur la prévention des armes dans l'espace. Les divergences concernent autant la vérification et la définition des armes que le principe général.
Le droit constitue donc un enjeu de . La Chine veut être présente au moment où se fixent les règles sur les ressources lunaires, le trafic spatial, la biodiversité ou les grands fonds. Son objectif n'est plus seulement de respecter ou de subir les normes, mais de participer à leur production.
Les limites de la stratégie chinoise
La première limite est géographique. Le littoral chinois s'ouvre sur des mers bordées par Taiwan, le Japon, les Philippines et d'autres États dont plusieurs sont alliés ou partenaires des États-Unis. Les détroits permettant de rejoindre le Pacifique et l'océan Indien sont surveillés. La croissance de la marine réduit cette contrainte sans la supprimer.
La deuxième limite est relationnelle. Les pressions en mer de Chine peuvent produire des gains locaux, mais elles renforcent la coopération entre voisins et puissances extérieures. Le rapprochement des Philippines avec les États-Unis depuis 2022, l'augmentation des budgets militaires japonais et la consolidation d'AUKUS illustrent un : les moyens présentés par Pékin comme défensifs sont perçus comme menaçants, suscitant des réactions qui alimentent à leur tour le sentiment chinois d'encerclement.
La troisième limite concerne la conversion des moyens en expérience. Construire rapidement des navires ne suffit pas à maîtriser les opérations aéronavales, la , la maintenance lointaine et le commandement interarmées. Les États-Unis disposent de décennies d'opérations et d'un réseau d'alliances. La Chine apprend vite, mais la comparaison numérique des flottes ne résume pas leur efficacité.
La quatrième limite est économique. Les porte-avions, sous-marins, stations et missions lointaines ont des coûts permanents. Le ralentissement de la croissance, le vieillissement démographique et les priorités sociales peuvent rendre les arbitrages plus difficiles. Une politique de prestige doit produire des bénéfices scientifiques, industriels ou sécuritaires suffisamment convaincants pour durer.
La cinquième limite est écologique et juridique. La pêche lointaine chinoise est accusée dans plusieurs régions de pratiques illégales ou non durables ; les constructions en mer de Chine ont endommagé des récifs ; l'essai antisatellite de 2007 a accru les débris. Ces externalités affaiblissent le récit d'une puissance fournissant des biens publics. L'influence dépend aussi de la confiance.
Des conséquences mondiales : compétition, diffusion et recomposition de l'ordre
L'ascension chinoise met fin à la concentration des capacités avancées entre les puissances occidentales et la Russie. Elle stimule les investissements américains, européens, japonais, indiens et australiens. Le retour vers la Lune, la modernisation des flottes et les nouvelles coalitions sont en partie des réponses à cette redistribution.
Cette compétition peut accélérer l'innovation. Des lanceurs, systèmes de navigation, missions scientifiques et infrastructures nouvelles apparaissent. Elle peut offrir aux pays tiers davantage de partenaires et de financements. Elle risque aussi de fragmenter les standards, de militariser davantage les espaces et de rendre la coopération plus difficile.
La Chine agit comme une puissance révisionniste sélective. Elle ne cherche pas à détruire toutes les institutions dont elle bénéficie. Elle veut modifier la distribution du pouvoir, faire reconnaître ses priorités et limiter la capacité américaine à fixer seule les règles. Cette stratégie explique la coexistence d'un fort engagement dans certaines organisations et d'une contestation déterminée dans les espaces jugés essentiels.
Synthèse de l'objet conclusif
La conquête chinoise repose sur trois conversions. Elle convertit la croissance économique en capacités scientifiques et militaires ; elle convertit ces capacités en présence dans les espaces maritimes et extra-atmosphériques ; elle cherche enfin à convertir la présence en influence sur les comportements et les normes. Aucune de ces conversions n'est automatique. Chacune dépend d'institutions, de partenaires, de compétences et de perceptions.
L'espace et la mer forment une stratégie commune. Les satellites rendent la puissance navale plus efficace ; les ports, navires et routes soutiennent l'économie qui finance le spatial ; les deux domaines alimentent le prestige et l'autonomie. La Chine construit ainsi une puissance multi-domaines plutôt que deux politiques séparées.
Le cas chinois confirme enfin le paradoxe du thème. Plus un État devient capable d'agir dans les espaces communs, plus il dépend de leur stabilité. La Chine a intérêt à des routes ouvertes, à des orbites utilisables et à des règles permettant le commerce et la science. Elle cherche simultanément à réduire les contraintes qui limitent sa liberté d'action. Sa stratégie oscille donc entre intégration à l'ordre existant, création d'alternatives et .
CONCLUSION GÉNÉRALE
Les océans et l'espace sont de « nouveaux espaces de » moins parce qu'ils seraient vides que parce que les progrès techniques déplacent sans cesse la limite de ce qui peut y être observé, exploité et gouverné. La s'y affirme par l'accès autonome, la présence durable, la maîtrise des données, la projection militaire, le contrôle d'infrastructures et la capacité à définir des normes. Elle ne réside jamais dans un objet isolé : fusée, satellite, sous-marin ou porte-avions n'ont d'efficacité que dans un système scientifique, industriel, logistique et politique.
Le premier axe a montré que la rivalité constitue un moteur puissant de l'innovation. La guerre froide a accéléré la course spatiale ; la dissuasion et la projection navales structurent encore les hiérarchies militaires ; l'arrivée de l'Inde, de la Chine et des entreprises privées redistribue les capacités. Cette conquête crée pourtant des vulnérabilités communes, des débris orbitaux aux infrastructures sous-marines.
Le second axe a établi que la coopération n'est ni un idéal extérieur aux rapports de force ni une simple conséquence de leur disparition. L'ISS fonctionne grâce à une juridiquement organisée. La Convention de Montego Bay et l'accord BBNJ répartissent droits, libertés et responsabilités dans l'océan. Ces institutions rendent les conduites plus prévisibles, mais leur application dépend des États, des moyens de contrôle et de la légitimité des compromis.
L'étude de la Chine a réuni ces dimensions. Pékin utilise l'espace et la mer pour sécuriser son développement, renforcer son autonomie, consolider sa dissuasion et revendiquer un statut mondial. Il participe à certaines coopérations tout en construisant des architectures alternatives et en contestant des règles dans les espaces jugés vitaux. Les réactions qu'il suscite rappellent qu'une affirmation de puissance transforme toujours le comportement des autres acteurs.
La tension fondamentale demeure donc entière : les océans et l'espace sont simultanément des milieux communs, des infrastructures de la mondialisation et des théâtres de compétition. Leur exploitation durable exige davantage de coopération au moment même où les rivalités s'intensifient. La question centrale du XXIe siècle ne sera pas seulement de savoir qui atteindra le premier une position ou une ressource, mais qui pourra établir des règles suffisamment légitimes et efficaces pour que la conquête ne détruise pas les espaces dont toutes les puissances dépendent.
NOTIONS FONDAMENTALES
Anti-accès et déni de zone : stratégie visant à empêcher ou rendre très coûteuse l'entrée d'un adversaire dans un espace, puis à limiter sa liberté d'action s'il y pénètre.
: ressource ou milieu dont l'usage par un acteur peut affecter les autres et dont la gouvernance exige des règles collectives. La notion ne désigne pas un statut juridique unique.
: aptitude à conserver des moyens nucléaires après une première attaque et à exercer des représailles, condition majeure de la .
Dissuasion : stratégie destinée à empêcher un acteur d'agir en le convainquant que les coûts ou dommages attendus dépasseraient les bénéfices.
: situation dans laquelle les mesures prises par un État pour accroître sa sécurité sont perçues comme menaçantes et conduisent les autres à se renforcer, diminuant finalement la sécurité de tous.
: milieu situé au-delà de l'atmosphère terrestre ; sa limite avec l'espace aérien n'est pas universellement fixée en droit.
: ensemble de moyens permettant à un État d'agir militairement loin de son territoire, notamment depuis la mer.
Haute mer : parties de la mer qui ne sont comprises ni dans les eaux intérieures, ni dans la , ni dans les eaux archipélagiques, ni dans une ZEE. Elles sont ouvertes aux libertés prévues par le droit international et soumises à des obligations, notamment celles de l'État du pavillon. Le régime des fonds situés au-delà des juridictions nationales, appelé la Zone, doit en être distingué.
Militarisation de l'espace : utilisation de moyens spatiaux au service d'activités militaires. Elle se distingue de l'arsenalisation, qui implique le déploiement ou l'emploi d'armes dans ou contre l'espace.
New Space : transformation du secteur spatial par de nouveaux acteurs privés, des méthodes industrielles plus rapides, la réutilisation et le développement de services commerciaux ; cette évolution reste étroitement liée aux politiques publiques.
: statut attribué par la Convention de Montego Bay à la Zone et à ses ressources minérales, qui doivent être gérées au bénéfice de l'humanité.
: fonds et sous-sol marins sur lesquels l'État côtier possède des pour l'exploration et l'exploitation, selon les règles de la Convention de Montego Bay.
: capacité d'un acteur à élaborer, diffuser ou imposer des règles et standards structurant le comportement des autres.
: capacité à façonner les cadres - financiers, productifs, scientifiques ou informationnels - dans lesquels les autres acteurs prennent leurs décisions.
Soft power : capacité d'obtenir les comportements souhaités par l'attraction et la légitimité plutôt que par la coercition ou le paiement, selon Joseph Nye.
: espace pouvant atteindre 200 milles marins dans lequel l'État côtier dispose de droits souverains sur les ressources et de certaines compétences, sans territoriale complète.
