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Introduction

Introduction

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La fonction de l’introduction

L’introduction doit permettre de faire apparaître progressivement le problème philosophique soulevé par le sujet. Elle commence par une entrée en matière, éventuellement à partir d’un exemple concret ou d’une observation, qui conduit naturellement à la question posée. Il faut ensuite analyser et définir les termes essentiels du sujet, en précisant leurs différentes significations et les relations qu’ils entretiennent. Cette analyse permet de dégager une première réponse possible, qui peut sembler évidente, puis d’en montrer les limites en envisageant une réponse différente. La confrontation de ces réponses doit faire apparaître une tension, une contradiction apparente ou une difficulté conceptuelle qui justifie la réflexion philosophique.

À partir de cette difficulté, il convient de formuler une problématique précise, qui ne se contente pas de reformuler le sujet, mais explique pourquoi la question ne peut recevoir une réponse immédiate. L’introduction se termine par l’annonce du plan, qui présente les grandes étapes du raisonnement permettant de résoudre progressivement le problème. L’ensemble doit former un texte continu, cohérent et argumenté, sans juxtaposition artificielle de définitions ou de questions.

L’introduction de dissertation en philosophie est un élément très important. D’une part, car c’est de votre introduction que va découler la pertinence de votre plan, d’autre part, car vous devez y réussir deux des trois opérations que tout bon apprenti philosophe doit maitriser : la conceptualisation et la problématisation.

Tout d’abord, il vous faudra faire une accroche.

Vous avez deux possibilités pour l’accroche de l’introduction en philosophie. Soit vous avez une citation qui colle bien au sujet. Attention, il n’est pas utile et même contre productif de mettre une citation qui ne colle pas au sujet ou pas directement à ce sujet. Soit vous prenez un exemple concret, politique, juridique, littéraire ou même du quotidien, qui vous permet d’introduire le problème du sujet. Le but est de montrer d’emblée que le sujet pose une question intéressante à propos de laquelle on va effectivement devoir débattre. Il faut donc que votre exemple montre le plus possible que la réponse au sujet n’est pas évidente et que nous allons pouvoir opposer des arguments sur cette question.

Ensuite, grâce à l’accroche, vous avez justifié la pertinence du sujet en montrant qu’il faisait effectivement débat, c’est donc le moment de rappeler le sujet. Vous pouvez le répéter tout simplement sans chercher à le reformuler. Reformuler le sujet peut être un exercice intéressant, néanmoins il est aussi hautement risqué car vous risquez ainsi de mal le reformuler et donc de le changer ou de le réduire ce qui vous conduira au hors sujet ou à un traitement seulement partiel du sujet. Je vous conseille donc de ne pas vous y essayer au moins dans un premier temps.

Une fois que vous avez fait l’accroche et répété le sujet, les choses sérieuses commencent. Il faut rédiger la problématique tout en conceptualisant, c’est-à-dire en définissant les termes du sujet.

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Construire une problématique

Le but de la problématique en philosophie est de montrer que le sujet qui est donné fait effectivement débat et que cela va donc justifier d’en débattre pendant tout votre devoir. Il s’agit donc de montrer que des thèses (réponses au sujet argumentées) vont s’opposer sur ce sujet. Pour ce faire, vous ne devez pas simplement formuler une question comme cela peut être le cas dans une dissertation d’histoire ou de littérature, car le sujet est déjà une question en philosophie. Je vous conseille donc de commencer par formuler une première réponse au sujet qui peut correspondre à l’opinion commune (réponse que la majorité ferait a priori sans y avoir réfléchi beaucoup).

La problématique en philosophie est essentielle pour au moins deux raisons. D’abord, une des premières choses qu’il faut apprendre à faire en philosophie, c’est remettre en question l’opinion commune, c’est-à-dire la réponse qui pourrait sembler évidente si on n’y a pas tellement réfléchi. La problématique fait cela justement, le but est de montrer que le sujet pose un véritable problème et que donc des thèses vont s’affronter sur ce sujet.

Ensuite, la problématique est essentielle, car c’est autour de la problématique que vous allez pouvoir construire un plan cohérent ensuite et éviter le hors-sujet.

Souvent, les élèves en philosophie pensent qu’une problématique est une simple question comme ils ont pu l’apprendre en littérature ou en histoire-géo. Mais, à la différence de ces matières, en philosophie le sujet est déjà une question. Vous pouvez avoir par exemple : « Un homme libre est-il nécessairement heureux ? ».

Comment formuler une problématique sans simplement répéter le sujet ?

La solution envisagée parfois consiste à reformuler le sujet, mais c’est une solution dangereuse car le risque est alors de mal reformuler le sujet et ainsi de le réduire ou pire de le changer complètement. Vous tombez alors dans le pire que l’on puisse faire en dissertation : le hors sujet.

La deuxième solution que je recommande consiste à formuler la problématique sous la forme d’une alternative thèse/antithèse. En effet, l’objectif est de montrer qu’il y a un problème et que des thèses argumentées s’opposent. On peut donc par exemple formuler la problématique ainsi :

« A première vue, (thèse 1) il semble bien qu’un homme libre est nécessairement heureux car si être libre c’est avoir la possibilité de faire ce que l’on souhaite, alors on peut dire que la liberté nous permet d’atteindre un état de satisfaction global et durable. Mais (thèse 2), ne pourrait-on pas dire au contraire qu’un homme libre n’atteint pas toujours le bonheur, car nous pouvons très bien être libres de faire des choix et pourtant faire de mauvais choix qui vont nous conduire au malheur. »

Vous l’aurez compris, la problématique doit donc prendre la forme d’un paragraphe dans lequel vous envisagez une première réponse possible (thèse 1) et un argument, puis une deuxième réponse (thèse 2) et son argument. Ce faisant, vous montrez bien que la réponse au sujet n’est pas évidente et que ce sujet pose un véritable problème dont il va falloir débattre dans la suite de votre devoir.

Deux points importants pour faire une bonne problématique

Il faut, d’une part, que chacune de vos thèses dans la problématique soit justifiée par un argument. Vous remarquerez que dans mon exemple chaque thèse est suivie d’un « car ». Il n’est pas suffisant d’affirmer une thèse ; il faut justifier cette thèse.

D’autre part, il est adroit de justifier vos thèses en utilisant des arguments qui vont vous permettre dans le même temps de commencer à définir les termes du sujet. On appelle cela des arguments de définition. Il s’agit de justifier notre réponse en montrant qu’elle est justifiée par la définition des termes du sujet.

Prenons le début de la problématique ci-dessous :

« A première vue, (thèse 1) il semble bien qu’un homme libre est nécessairement heureux car si être libre c’est avoir la possibilité de faire ce que l’on souhaite (définition de la liberté comme liberté d’action) alors on peut dire que la liberté nous permet d’atteindre un état de satisfaction global et durable (définition du bonheur).

La première réponse au sujet est donc justifiée par une définition possible de la liberté comme liberté d’action. Cette façon de faire permet de formuler une problématique solide tout en évitant de simplement plaquer les définitions des termes du sujet au début de votre introduction comme s’il s’agissait de décorations. Ici, vous les intégrez en partie dans la problématique, elles sont donc immédiatement utiles.

Sujet : « L’obéissance est-elle incompatible avec la liberté ? »

À première vue [opinion commune], nous pourrions dire que l’obéissance est bien incompatible avec la liberté, car celui qui se plie à un ordre [définition d’obéissance] ne se détermine pas par lui-même, il n’agit donc pas tel qu’il le veut [définition de la liberté d’action] et il ne choisit pas entre une chose et son contraire [définition de la liberté comme libre arbitre]. On peut donc dire qu’il n’exerce pas son libre arbitre. Mais [remise en question de l’opinion commune], obéir n’est-ce pas toujours choisir d’obéir ? En effet, obéir n’est-ce pas reconnaître qu’un ordre est justifié et choisir de s’y plier [liberté comme libre arbitre] ? Nous pourrions donc dire au contraire que l’obéissance est compatible avec la liberté, car obéir, ça n’est pas toujours se soumettre [distinction entre deux termes qui semblent proches mais à distinguer], on ne cède pas à une force physique, on choisit d’obéir.

Sujet : « Être libre, est-ce faire ce que l’on désire ? «

À première vue, nous pourrions dire qu’être libre c’est faire ce que l’on désire, car être libre cela signifie d’abord ne pas être contraint par qui que ce soit, c’est-à-dire ne pas être empêché physiquement d’agir [une première définition de la liberté]. Or, si nous ne sommes pas contraints, nous pouvons suivre nos désirs. Mais, sommes-nous libres quand nous cédons à nos désirs ? La liberté n’est-elle pas aussi dans la loi que l’on se prescrit à soi-même ? [ définition de la liberté comme autonomie] En ce sens, céder à nos désirs qui sont des impulsions spontanées et irréfléchies [définition du désir] n’est-ce pas être esclave de ses désirs ?

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Éviter les erreurs fréquentes

Une mauvaise façon de commencer une introduction est sans doute de commencer par une liste de définitions des termes du sujet. Commencer à définir les termes du sujet est évidemment nécessaire dans l’introduction. Néanmoins, il est très habile et intéressant d’utiliser ces définitions pour justifier des réponses possibles au sujet. Cette analyse des termes doit faire apparaître les réponses possibles et la difficulté qui les oppose.

Une autre erreur courante consiste à faire une accroche qui introduit la notion générale du sujet mais pas ce sujet en particulier. Par exemple, si vous avez un sujet tel que « Le bonheur dépend-il de nous ? », si vous faites une accroche qui parle simplement du bonheur ou qui définit le bonheur sans répondre au sujet précisément, alors vous n’introduisez pas vraiment ce sujet mais la notion de bonheur en général.

Pour que votre accroche introduise vraiment le sujet qui vous est donné, il faut qu’elle permette d’entrevoir une première réponse au sujet. Si on prend le sujet « le bonheur dépend il de nous ? », votre accroche peut consister en un exemple qui vous permet de faire une première hypothèse. Par exemple, le bonheur dépend de nous.

C’est encore mieux si, après cette première réponse rapide, vous pouvez commencer à montrer le problème et à émettre un doute sur cette première réponse. Par exemple en posant une question qui suggère que la thèse adverse pourrait également être défendue.

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Exemples d’introductions rédigées

INTRO 1 : Le travail est-il pour l’homme un obstacle à la liberté ?

Nul doute que nous sommes nombreux à souhaiter ne pas avoir à travailler : le travail tend à nous apparaître comme une contrainte sociale déplaisante et pénible. Il faut travailler à l’école, puis il faudra trouver un emploi pour gagner sa vie et prendre ainsi sa place dans la société, au point que la majeure partie de notre vie semble placée sous le signe du travail. Or le travail est avant tout une activité impliquant de se soumettre à des règles dont on ne décide pas : il y a un savoir-faire à acquérir, des procédures et des procédés de fabrication à respecter ; en un mot, je ne peux pas faire n’importe quoi, comme bon me semble, si je veux parvenir au résultat escompté. S’adonner à un travail, c’est donc toujours se plier à des exigences qui ne dépendent nullement de notre libre arbitre, mais qui semblent au contraire venir le brider. Pour autant, le travail est-il pour l’homme un obstacle à la liberté ? Car enfin, c’est bien aussi parce que je travaille que je peux me rendre indépendant de la tutelle d’autrui, produire par moi-même ce qui est nécessaire à ma subsistance et à mon bien-être, et ainsi avoir les moyens de mener ma vie comme je l’entends, sans plus dépendre désormais du bon vouloir des autres. En ce sens, si le temps du travail, en tant qu’effort sur soi, n’apparaît pas au premier abord comme un moment de liberté, le résultat du travail semble quant à lui l’instrument de ma libération : certes, au moment où je travaille, je ne fais pas ce que je désire, mais grâce à mon travail (aux objets que j’aurai fabriqués contre un salaire ou que je pourrai vendre), je me donnerai les moyens d’acquérir ce qui peut m’être utile ou me faire plaisir.

Encore faudrait-il cependant que la liberté fût bien ce que nous avons jusqu’ici présupposé qu’elle était : pouvoir faire ce qu’on désire, c’est-à-dire finalement ce qui nous plaît, sans obstacles ni limites. Telle est sans doute bien l’entente la plus ordinaire de la liberté ; mais pour commune qu’elle soit, elle demeure fortement contestable : sans doute, travailler est une nécessité sociale (et même, on pourra le montrer, une nécessité vitale) ; sans doute aussi, je ne décide pas des techniques à mettre en œuvre quand je travaille ; mais est-ce que je décide davantage de mes besoins et de mes désirs en général ? Est-il en mon pouvoir de désirer ceci plutôt que cela ? À dire vrai, il s’agit là d’impulsions qui toujours s’imposent et tendent tyranniquement à faire la loi en nous. Mais alors, leur laisser libre cours, loin d’être la marque d’une libre conduite, serait bien plutôt le signe d’une servitude d’autant plus puissante qu’elle n’est pas reconnue comme telle par celui qui la subit. Il faudrait alors soutenir que c’est bien plutôt dans la résistance de la volonté à l’égard des désirs que la liberté se manifeste vraiment. Le rapport que le travail entretient avec la liberté doit alors nous apparaître sous un jour nouveau : peut-être est-ce précisément parce que le travail est une discipline et un effort de soi sur soi que, loin de faire obstacle à la liberté humaine, il pourrait bien en être au contraire sinon l’accomplissement plénier, du moins le nécessaire chemin. C’est du moins ce qu’il conviendra d’examiner.

INTRO 2 : L’homme est-il à part dans la nature ?

Vinciane Despret, philosophe et psychologue, remarque combien les hommes sont enclins à se considérer eux-mêmes comme exceptionnels. Mais, à ses yeux, c’est oublier que nous sommes aussi de grands destructeurs ou, si l’on peut dire, des êtres particulièrement nuisibles pour les autres, pour nous-mêmes et pour la nature. Ce faisant, elle considère bien les hommes comme « à part » dans la nature, du moins par nos capacités de destruction. Mais, est-il réellement justifié de dire que nous sommes à part dans la mesure où nous restons dépendants d’une nature qui peut également nous détruire en tant qu’espèce ? (Accroche qui propose une première réponse au sujet et formule un début d’objection) Alors, l’homme est-il réellement à part dans la nature ? (Rappel du sujet) À première vue, et si l’on se fie à la manière dont les hommes se considèrent eux-mêmes depuis des siècles, l’homme est bien à part dans la nature car il serait doté de facultés exceptionnelles telles que la conscience, un langage riche et articulé, une raison ou encore des cultures variées et complexes qui l’éloignent toujours davantage de la vie animale. Mais notre tendance à nous considérer comme supérieurs ne nous fait-elle pas oublier que notre espèce, comme toutes les autres, est le produit de l’évolution des espèces ? Ainsi, on pourrait dire que l’homme n’est pas particulièrement à part. L’être humain reste une espèce qui, par le fait du hasard, a développé une raison, une conscience de soi, autant de facultés qui sont devenues la norme chez l’homme car elles lui procurent un avantage et lui permettent d’étendre son influence ou peut-être son territoire. Ce mécanisme est le même pour toutes les espèces, pourquoi alors considérer l’homme comme à part ? (Problématique constituée d’une première réponse au sujet « À première vue », puis d’une objection à cette première réponse « Mais »). Nous verrons d’abord que l’être humain peut effectivement être considéré comme à part dans la nature. Puis, nous nous demanderons si cette idée que nous serions une espèce à part n’est pas une pure illusion. Enfin, nous envisagerons bien une spécificité humaine, mais qui, au lieu d’être un privilège, est plutôt une immense responsabilité. (Annonce du plan en 3 parties).

INTRO 3 : Être libre, est-ce faire ce que l’on veut ?

« Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux. ». C’est ce que promet la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen française établie en 1789, ainsi que la Constitution française de la Vème République de 1958. Ainsi, la « liberté » semble être une vertu naturelle et innée que l’être humain est en droit de posséder dès sa naissance. Être « libre » signifierait « faire tout ce que l’on veut ». Toutefois, comme dans tout texte juridique, ce droit accordé à l’Homme n’est valable que si certains devoirs imposés sont respectés. La « liberté » est donc entourée de normes et de lois qui la définissent au sein d’une société démocratique. On définit communément un être « libre » comme ayant le pouvoir de faire ce qu’il veut, d’agir ou non, et de n’être captif d’aucun devoir moral ou juridique. On peut donc lier la « liberté » à la seule « volonté » du sujet. Cette « volonté » peut être décrite comme le fait de « désirer » ou celui de « décider rationnellement » une chose. Toutefois, le « désir » peut sembler posséder un caractère coercitif qui rendrait toute liberté humaine impossible à atteindre. Il est donc nécessaire de se demander si l’Homme est un être libre, capable de faire des choix rationnels, ou s’il est esclave de lui-même et de ses désirs ?

Pour répondre à cette question, il est tout d’abord nécessaire de s’interroger sur l’Homme en tant qu’individu considéré comme libre et doté de raison. Puis, il convient d’étudier l’Homme comme un être prisonnier qui subit la contrainte et l’obligation que lui imposent sa personne, ainsi que l’environnement qui l’entoure.

INTRO 4 : Dépend-il de nous d’être heureux ?

« Que le monde est mauvais, c’est là une plainte aussi ancienne que l’histoire, et même que la poésie plus vieille encore » : tel est le constat désolé par lequel Kant ouvrait La Religion dans les simples limites de la raison. Le monde est mauvais : celui qui a des principes est le dindon de toutes les farces, celui qui ne s’embarrasse pas de scrupules est promis à toutes les réussites. Davantage même : quand il n’est pas persécuté par les méchants que sa seule présence insupporte, le juste voit le sort s’acharner sur lui, alors que le coupable semble jouir en toute quiétude du fruit de ses crimes, impuni, heureux, récompensé même. À la fin de Madame Bovary, Monsieur Homais, qui allie avec un talent rare la stupidité crasse et la mesquinerie sans frein, reçoit la « croix d’honneur » tandis que, dans la Bible, Job est la proie de tous les malheurs alors qu’il a toujours été honnête, prudent et bon. Tout se passe donc comme si le bonheur ne dépendait que des caprices de la fortune, qu’il n’était la récompense ni de la vertu, ni même de la sagesse, tout au contraire : non seulement les coups du sort frappent indistinctement les bons et les méchants, mais il semblerait que la fatalité prenne un malin plaisir à s’en prendre à ceux qui précisément le mériteraient le moins. Et après tout, quoi d’étonnant ? Étymologiquement, le bonheur, c’est ce qui « tombe bien », ce en quoi le hasard fait bien les choses : en ce sens, l’homme heureux ne le serait jamais que par chance, sans qu’il ait rien fait pour le mériter, parce que le bonheur, contingent par nature, ne dépendrait que des circonstances sur lesquelles notre volonté n’a nulle prise. Tout le problème vient alors de ce qu’il constitue, à n’en pas douter, ce que les morales antiques nommaient le « souverain bien », le bien suprêmement désirable, le but ultime de toutes nos actions : si nous désirons quelque chose, c’est à l’évidence parce que nous espérons que cela nous rendra heureux, en sorte que le bonheur semble être la fin dernière que nous poursuivons tous, fût-ce selon des voies différentes. Mais alors, suffit-il de nous en remettre à la fortune en espérant que les circonstances nous seront favorables ? Car enfin, penser qu’il ne dépend pas de nous d’être heureux, n’est-ce pas dire que la vie humaine est incapable, par ses propres forces, de rencontrer ce que pourtant elle recherche par-dessus tout, et ainsi réputer d’avance vains tous nos efforts ? D’un autre côté, si tout en dépendait, pourrions-nous seulement expliquer ce qui semble être une présence irréductible du malheur, puisqu’il suffirait de le vouloir pour être heureux ? Pouvons-nous en d’autres termes dire que l’homme malheureux n’a finalement que ce qu’il mérite ? La question qui d’abord se pose, c’est donc celle du rapport entre bonheur et sagesse : l’homme sage peut-il raisonnablement espérer être heureux, si du moins il fait tout ce qu’il faut pour l’être ? Et d’autre part, que faire des figures du méchant récompensé et du juste persécuté ? Ici, la question est celle du lien unissant bonheur et vertu : suffit-il de s’efforcer d’être vertueux pour rencontrer le bonheur et, inversement, l’homme qui a sombré dans l’indignité morale peut-il connaître un bonheur véritable ? Car enfin, si la vertu devait nous vouer à la souffrance, si la sagesse devait être incapable de nous donner ce que pourtant elle nous promet, à quoi bon s’efforcer d’être prudent et pourquoi essayer d’être moral ?

INTRO 5 : D’où les lois tirent-elles leur force ?

Toute société se dote de règles régissant les comportements de leurs membres. Lorsque ces règles sont explicites, on parlera de lois : les lois sont des textes législatifs prescrivant de manière impérative ce qui est interdit, ce qui est légal et ce qui est licite. Mais comment faire respecter cette prescription ? Car la loi ne peut sans doute pas compter sur sa seule autorité pour forcer le respect : il faut la doter d’un bras armé, c’est-à-dire d’une force publique et d’un système judiciaire, à même d’arrêter et de condamner les contrevenants. Par conséquent, les lois ne semblent tirer leur force de rien d’autre que la force elle-même : c’est d’abord et le plus souvent la peur de la sanction qui nous rend dociles, sinon soumis. Ce serait donc la crainte de représailles qui nous ferait respecter les lois : qu’un trouble public vienne à anéantir les forces de police et les tribunaux, et tous n’en feront qu’à leur tête, parce que la loi n’a en soi-même aucune autorité. Au reste, si elle en avait une, les États n’auraient pas besoin de se doter d’un appareil répressif lourd et coûteux : la loi n’est que l’expression d’un rapport de force, c’est la force qui la fonde, et c’est par la seule force qu’elle parvient à se faire respecter.

Une telle thèse repose toutefois sur un présupposé : elle admet comme allant de soi que les sujets sont naturellement enclins à ne pas se soumettre aux lois. Soit alors ils ne s’y soumettent qu’à contrecœur, parce que le respect de la loi est contraire à leurs intérêts ; soit ils s’y soumettent de mauvais gré, parce qu’ils ne voient pas que la loi défend en fait leur intérêt véritable. Certes, une loi qui n’aurait en vue que le bien particulier de quelques-uns au détriment de tous les autres ne saurait s’imposer à ces derniers que par force. Mais suffit-il qu’une loi défende le bien commun pour qu’elle soit respectée, à admettre qu’elle soit en elle-même respectable ? D’où les lois tirent-elles leur force ? En d’autres termes : suffit-il qu’une loi soit bien faite pour que les sujets s’y soumettent volontairement et unanimement, ou ne faudra-t-il pas lui adjoindre toute la force publique ? Une loi qui se fonde sur la force aura toujours besoin de la force pour se faire respecter ; mais n’est-ce pas au fond le cas de toute loi, même de celles qui se fondent sur le droit ?