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Les remises en cause économiques, politiques et sociales des années 1970 à 1991

Sommaire du cours

Introduction

Au début des années 1970, l’ordre construit après 1945 paraît encore solide. Les États-Unis et l’Union soviétique dominent un monde bipolaire, tandis que les sociétés occidentales bénéficient des progrès accomplis pendant les « Trente Glorieuses ». La croissance ralentit pourtant avant même le premier choc pétrolier. Le système monétaire de Bretton Woods se désagrège, la productivité progresse moins rapidement et la concurrence de l’Europe occidentale puis de l’Asie orientale réduit la prépondérance économique américaine. La détente entre les deux Grands masque aussi les fragilités du modèle soviétique.

La période allant du début des années 1970 à 1991 constitue un ensemble de remises en cause. Les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 accélèrent une rupture économique. L’inflation, le chômage de masse, la désindustrialisation et la mondialisation mettent à l’épreuve les politiques héritées de l’après-guerre. Ronald Reagan et Margaret Thatcher privilégient la libéralisation, alors que Deng Xiaoping ouvre l’économie chinoise sans démocratiser son régime. La démocratie progresse en Europe du Sud et en Amérique latine, tandis que la révolution iranienne de 1979 affirme un islamisme politique hostile aux modèles occidentaux et communistes.

Ces transformations conduisent à la disparition du monde bipolaire. L’URSS ne parvient plus à financer sa puissance militaire ni à satisfaire les besoins de sa population. Les réformes de Mikhaïl Gorbatchev libèrent des forces politiques qui lui échappent. L’année 1989 voit à la fois l’effondrement des régimes communistes européens, la chute du mur de Berlin et la répression du mouvement démocratique chinois. En France, les présidences de Valéry Giscard d’Estaing et de François Mitterrand accompagnent les mutations du travail, des droits, de l’immigration, de l’éducation et des médias. Le thème permet ainsi de comprendre comment une crise des modèles économiques et politiques produit, entre 1970 et 1991, un ordre mondial et des sociétés profondément renouvelés.

1. LES CRISES DES ANNÉES 1970 FONT ÉMERGER DE NOUVEAUX CAPITALISMES

A. La fin de l’ordre économique établi après 1945

Les économies occidentales connaissent entre 1945 et le début des années 1970 une croissance forte, régulière et créatrice d’emplois. L’industrie, la consommation de masse, l’État-providence et les politiques de soutien à la demande forment un compromis relativement stable. Jean Fourastié nomme en 1979 cette période les « Trente Glorieuses ». L’expression ne doit pas masquer les inégalités ni les signes d’essoufflement perceptibles dès la fin des années 1960 : ralentissement des gains de productivité, saturation de certains marchés et concurrence accrue de la République fédérale d’Allemagne et du Japon.

Le système monétaire international entre le premier en crise. Depuis Bretton Woods, le dollar est convertible en or et sert de monnaie de référence. Les dépenses extérieures américaines, notamment la guerre du Vietnam, alimentent une création de dollars supérieure aux réserves d’or des États-Unis. Le 15 août 1971, Richard Nixon suspend la convertibilité du dollar en or. Les principales monnaies flottent librement à partir de 1973. Les taux de change deviennent plus instables et les mouvements internationaux de capitaux prennent une importance croissante.

La remise en cause du modèle de croissance possède aussi une dimension écologique. Le rapport Meadows, publié en 1972 pour le Club de Rome, étudie les risques d’une croissance matérielle illimitée dans un monde aux ressources finies. La conférence des Nations unies sur l’environnement organisée à Stockholm en juin 1972 place la pollution et l’épuisement des ressources dans le débat international. Cette prise de conscience reste minoritaire face aux priorités de l’emploi et du niveau de vie, tout en ouvrant une réflexion durable sur les limites du développement industriel.

B. Les deux chocs pétroliers installent la stagflation et le chômage de masse

Le premier choc pétrolier s’inscrit dans la guerre du Kippour, commencée le 6 octobre 1973 entre Israël, l’Égypte et la Syrie. Les pays arabes membres de l’OPEP utilisent le pétrole comme moyen de pression sur les États qui soutiennent Israël. L’OAPEC réduit sa production et impose un embargo sélectif. En quelques mois, le prix du baril est presque multiplié par quatre. Les pays exportateurs renforcent leur pouvoir et accumulent d’importants revenus, les « pétrodollars ». Les économies occidentales, très dépendantes des hydrocarbures, subissent une forte hausse de leurs coûts.

Le second choc pétrolier accompagne la révolution iranienne de 1979, puis la guerre entre l’Iran et l’Irak à partir de septembre 1980. Les perturbations de l’offre et les achats de précaution provoquent une nouvelle envolée des prix. Les pays importateurs cherchent à économiser l’énergie et à diversifier leurs approvisionnements. La France accélère son programme électronucléaire engagé en 1974. Le Japon améliore son efficacité énergétique. Les gisements de la mer du Nord deviennent plus rentables.

Ces chocs accélèrent une transformation déjà commencée. Les entreprises réduisent leurs investissements, ferment des établissements anciens ou automatisent leur production. Les industries lourdes, le textile, les mines et la sidérurgie perdent des emplois en Europe occidentale et en Amérique du Nord. La part des services augmente. Le chômage ne redevient pas faible après les récessions, car les qualifications et la localisation des nouveaux emplois ne correspondent pas toujours à celles des travailleurs licenciés. Les régions industrielles connaissent des crises sociales et territoriales durables.

La crise associe inflation et faible croissance, situation qualifiée de stagflation. Elle déroute les gouvernements habitués à combattre séparément l’inflation ou le chômage. Une relance de la demande peut nourrir les importations et la hausse des prix sans recréer suffisamment d’emplois. Dans des économies plus ouvertes, les politiques nationales disposent de marges de manœuvre réduites. Les débats économiques opposent alors le maintien d’une régulation keynésienne, la lutte prioritaire contre l’inflation et une libéralisation plus large des marchés.

C. Reagan et Thatcher donnent une traduction politique au tournant néolibéral

Margaret Thatcher devient Première ministre britannique le 4 mai 1979. Ronald Reagan est élu président des États-Unis le 4 novembre 1980 et entre en fonctions en janvier 1981. Tous deux considèrent que l’inflation, la faiblesse de l’investissement et la perte de compétitivité résultent d’un État trop interventionniste, d’une fiscalité trop lourde et de réglementations excessives. Ils s’inspirent de courants libéraux et monétaristes associés à Friedrich Hayek et Milton Friedman, sans appliquer une doctrine parfaitement uniforme.

Leurs gouvernements réduisent certains impôts, privatisent des entreprises publiques, déréglementent des secteurs économiques et limitent le pouvoir des syndicats. Aux États-Unis, la Banque centrale dirigée par Paul Volcker relève fortement les taux d’intérêt à partir de 1979 afin de briser l’inflation. Reagan augmente en parallèle les dépenses militaires, ce qui creuse les déficits fédéraux. Au Royaume-Uni, la désindustrialisation s’accélère et la grève des mineurs de 1984-1985 se termine par la défaite du syndicat. La place financière de Londres est profondément déréglementée lors du « Big Bang » de 1986.

L’inflation diminue et la croissance repart au cours des années 1980. Les innovations, la finance et les services soutiennent de nouvelles activités. Le coût social est élevé dans plusieurs territoires industriels, tandis que les écarts de revenus augmentent. Le néolibéralisme ne signifie pas la disparition de l’État. Celui-ci redéfinit ses interventions, garantit les règles de marché, conduit une politique monétaire stricte et conserve des dépenses importantes, notamment militaires et régaliennes.

La diffusion de ces orientations dépasse les gouvernements conservateurs. Les partis sociaux-démocrates adaptent progressivement leur programme à la concurrence internationale et aux contraintes financières. En France, le gouvernement socialiste élu en 1981 engage d’abord une politique de relance et de nationalisations. Le tournant de 1983 donne ensuite la priorité à la stabilité monétaire et au maintien du franc dans le Système monétaire européen. Les politiques nationales convergent partiellement vers la désinflation, l’ouverture commerciale et une circulation plus libre des capitaux.

D. Deng Xiaoping ouvre la Chine et accélère la mondialisation

Après la mort de Mao Zedong en 1976, Deng Xiaoping s’impose progressivement comme le principal dirigeant chinois. Le troisième plénum du Comité central de décembre 1978 donne la priorité aux « quatre modernisations » de l’agriculture, de l’industrie, de la science et de la défense. Les communes populaires sont démantelées, les familles paysannes peuvent vendre une partie de leur production et les entreprises disposent de davantage d’autonomie. À partir de 1980, des zones économiques spéciales comme Shenzhen accueillent des capitaux, des technologies et des entreprises étrangères.

Deng et Reagan sont deux acteurs majeurs d’un nouveau capitalisme, leurs projets restent profondément différents. Reagan cherche à libérer une économie de marché dans une démocratie libérale. Deng introduit des mécanismes de marché dans une économie socialiste tout en maintenant le monopole du Parti communiste. La croissance chinoise s’accélère, les exportations progressent et les écarts sociaux ou régionaux augmentent. L’ouverture économique ne débouche pas sur le pluralisme politique. Au printemps 1989, le pouvoir réprime le mouvement réuni autour de la place Tian’anmen à Pékin.

La Chine participe à une nouvelle division internationale du travail déjà portée par le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour. La conteneurisation, l’informatique, les télécommunications et la baisse du coût des transports permettent de répartir la conception, la fabrication et l’assemblage entre plusieurs pays. Les entreprises multinationales organisent des chaînes de production transnationales. Les échanges de marchandises et les flux financiers croissent plus vite que de nombreuses économies nationales.

Cette mondialisation reste très inégale. L’Asie orientale devient la région la plus dynamique. Plusieurs pays d’Amérique latine, lourdement endettés en dollars, sont frappés par la crise de la dette à partir du Mexique en 1982. Une partie de l’Afrique connaît la stagnation, l’endettement et les programmes d’ajustement. Les chocs des années 1970 ne provoquent donc pas une crise uniforme : ils redistribuent les activités et les rapports de puissance au profit des économies capables de maîtriser les technologies, les capitaux et les marchés mondiaux.

2. LES MODÈLES POLITIQUES ET L’ORDRE BIPOLAIRE SE DÉCOMPOSENT

A. La démocratie progresse en Europe du Sud et en Amérique latine

Au début des années 1970, la Grèce, le Portugal et l’Espagne sont encore dirigés par des régimes autoritaires. Leur disparition ouvre une nouvelle vague de démocratisation. Au Portugal, la révolution des Œillets du 25 avril 1974, conduite par de jeunes officiers hostiles aux guerres coloniales, renverse la dictature. Une période de tensions politiques aboutit à la Constitution démocratique de 1976. En Grèce, l’échec du régime des colonels dans la crise chypriote entraîne son effondrement en juillet 1974 et le retour d’un gouvernement civil.

En Espagne, la mort de Francisco Franco le 20 novembre 1975 ouvre une transition négociée. Le roi Juan Carlos Ier, le chef du gouvernement Adolfo Suárez, les partis d’opposition et une partie des anciennes élites acceptent des compromis. Les élections libres de 1977 et la Constitution de 1978 établissent une monarchie parlementaire. La tentative de coup d’État du 23 février 1981 échoue. Ces transitions reposent sur des mobilisations sociales, une volonté de compromis et l’attraction exercée par l’Europe communautaire.

La Communauté économique européenne contribue à consolider ces démocraties. La Grèce la rejoint en 1981, puis l’Espagne et le Portugal en 1986. L’adhésion impose le respect de l’État de droit et accompagne la modernisation économique. En Amérique latine, les dictatures militaires reculent également. L’Argentine retrouve un gouvernement civil en 1983, le Brésil en 1985 et le Chili engage sa transition après le référendum de 1988. L’endettement, les mobilisations civiques et la perte de légitimité des armées expliquent cette évolution.

La progression démocratique n’est ni générale ni irréversible. Des régimes autoritaires se maintiennent et les jeunes démocraties restent traversées par des crises sociales. Les violences politiques frappent aussi des démocraties établies, notamment l’Italie et la République fédérale d’Allemagne pendant les « années de plomb ». La démocratisation désigne un processus institutionnel et social, non un résultat automatiquement stable.

B. La révolution iranienne affirme l’islamisme politique

L’Iran du chah Mohammad Reza Pahlavi est un allié essentiel des États-Unis au Moyen-Orient. Les revenus pétroliers financent une modernisation rapide, une industrialisation et une armée puissante. Le régime demeure autoritaire. La police politique réprime les opposants, les inégalités s’accentuent et une partie de la population rejette l’occidentalisation des modes de vie. Des libéraux, des marxistes et des religieux chiites se retrouvent dans une opposition hétérogène.

Les manifestations et les grèves de 1978 paralysent le pays. Le chah quitte l’Iran le 16 janvier 1979. L’ayatollah Rouhollah Khomeyni revient d’exil le 1er février et la monarchie s’effondre. Un référendum instaure une République islamique en avril. La Constitution de décembre 1979 place les institutions élues sous l’autorité supérieure d’un Guide de la Révolution. Les forces islamistes éliminent progressivement leurs anciens alliés et imposent une législation religieuse.

L’islamisme politique cherche à organiser l’État et la société selon une interprétation de l’islam. La révolution iranienne propose un modèle qui refuse à la fois l’influence occidentale et le communisme soviétique. La prise d’otages à l’ambassade des États-Unis, commencée le 4 novembre 1979, rompt l’alliance avec Washington et donne à la révolution une forte dimension internationale.

Le nouvel Iran veut diffuser son influence, notamment auprès des populations chiites. L’Arabie saoudite défend de son côté une monarchie alliée aux États-Unis et soutient un islam sunnite rigoriste. L’invasion de l’Iran par l’Irak en septembre 1980 déclenche une guerre qui dure jusqu’en 1988. La révolution iranienne modifie les rapports de force régionaux et montre qu’un projet politico-religieux peut devenir un acteur autonome du système international.

C. La reprise de la guerre froide révèle l’épuisement soviétique

Les accords d’Helsinki du 1er août 1975 constituent un sommet de la détente. Les États européens, les États-Unis et le Canada reconnaissent les frontières issues de 1945 et s’engagent à respecter les droits fondamentaux. L’URSS y voit la reconnaissance de son influence en Europe orientale. Les dissidents utilisent ensuite ces engagements pour dénoncer la censure et la répression. En Pologne, le syndicat indépendant Solidarność, fondé en 1980 autour de Lech Wałęsa, rassemble plusieurs millions de membres avant l’instauration de la loi martiale en décembre 1981.

La détente recule à la fin des années 1970. L’URSS intervient en Afghanistan le 24 décembre 1979 pour soutenir un régime communiste menacé. La guerre devient longue et coûteuse. Les États-Unis aident les résistances afghanes avec le concours du Pakistan et de l’Arabie saoudite. Ronald Reagan durcit la politique américaine, accroît les dépenses militaires et présente en 1983 l’Initiative de défense stratégique. La course technologique pèse sur une économie soviétique déjà stagnante.

Le modèle soviétique souffre de la faible productivité, des pénuries, de la bureaucratie et d’un retard dans l’informatique et les biens de consommation. Les revenus du pétrole masquent un temps ces difficultés. L’URSS doit financer son armée, ses alliés et ses importations de céréales. Le vieillissement de ses dirigeants empêche longtemps les réformes. La catastrophe nucléaire de Tchernobyl en avril 1986 révèle les défaillances administratives et la culture du secret.

Mikhaïl Gorbatchev devient secrétaire général du Parti communiste le 11 mars 1985. La perestroïka veut restructurer l’économie et la glasnost élargit la liberté d’information. Gorbatchev cherche aussi à réduire le coût de la guerre froide. Le traité de Washington de décembre 1987 supprime une catégorie de missiles nucléaires. L’Armée rouge quitte l’Afghanistan en 1989. Les réformes restent contradictoires : l’ouverture politique affaiblit l’autorité du parti avant que l’économie ne soit efficacement transformée.

D. L’année 1989 précipite la fin du bloc soviétique et de l’URSS

En 1989, Gorbatchev renonce à intervenir militairement pour maintenir les gouvernements communistes d’Europe orientale. En Pologne, Solidarność remporte les élections partiellement libres de juin. La Hongrie ouvre sa frontière avec l’Autriche. En République démocratique allemande, les départs et les manifestations se multiplient. Le 9 novembre 1989, une annonce maladroite sur les règles de circulation conduit à l’ouverture du mur de Berlin. Cet événement symbolise l’effondrement du rideau de fer.

Les régimes communistes disparaissent en quelques mois en Tchécoslovaquie, en Bulgarie et en Roumanie. Les transitions prennent des formes pacifiques dans plusieurs pays et plus violentes en Roumanie. L’Allemagne est réunifiée le 3 octobre 1990. Ces changements reposent sur les mobilisations populaires, l’échec économique des régimes et la décision soviétique de ne plus les soutenir par la force.

L’année 1989 ne correspond pas à une victoire universelle de la démocratie. En Chine, les manifestations de Pékin sont réprimées en juin, et le Parti communiste conserve le pouvoir. Des nationalismes réapparaissent en Yougoslavie et au sein même de l’URSS. L’hypothèse formulée par Francis Fukuyama d’une victoire définitive de la démocratie libérale traduit l’optimisme d’une partie des contemporains, plus qu’elle ne clôt les conflits politiques.

En URSS, les républiques revendiquent leur souveraineté. Boris Eltsine s’impose à la tête de la Russie. L’échec d’un coup de force conservateur en août 1991 accélère la dissolution de l’État soviétique. Les dirigeants russes, ukrainiens et biélorusses constatent sa disparition en décembre. Mikhaïl Gorbatchev démissionne le 25 décembre et l’URSS cesse officiellement d’exister le 26 décembre 1991. La guerre froide s’achève sans affrontement direct entre les deux superpuissances, laissant les États-Unis dans une position dominante.

3. LA FRANCE CONNAÎT UN TOURNANT POLITIQUE, SOCIAL ET CULTUREL

A. Giscard d’Estaing libéralise la société dans un contexte de crise

Valéry Giscard d’Estaing remporte l’élection présidentielle du 19 mai 1974. Âgé de quarante-huit ans, il veut moderniser une Ve République encore marquée par le gaullisme. La majorité civile est abaissée de 21 à 18 ans le 5 juillet 1974. La saisine du Conseil constitutionnel est élargie à soixante députés ou soixante sénateurs. Le divorce par consentement mutuel est instauré en 1975. Ces réformes renforcent l’autonomie individuelle sans modifier l’équilibre général des institutions.

La loi défendue par la ministre de la Santé Simone Veil légalise l’interruption volontaire de grossesse le 17 janvier 1975. Elle répond aux mobilisations féministes, aux risques sanitaires de la clandestinité et à une évolution des opinions. Le débat parlementaire est conflictuel. La loi est d’abord adoptée pour cinq ans, puis rendue définitive en 1979. Elle constitue un tournant dans les droits des femmes et dans la reconnaissance par l’État de leur liberté de décision.

La présidence est dominée par la crise économique. Le gouvernement de Jacques Chirac engage une relance en 1975, puis Raymond Barre donne à partir de 1976 la priorité à la lutte contre l’inflation et au redressement des entreprises. Le chômage progresse et la fermeture d’usines fragilise les territoires industriels. Le programme nucléaire réduit la dépendance pétrolière. La politique économique se déplace du dirigisme gaulliste vers une gestion plus favorable à la concurrence, sans faire disparaître l’intervention de l’État.

Les questions environnementales entrent aussi en politique. Un ministère de l’Environnement existe depuis 1971 et René Dumont devient en 1974 le premier candidat écologiste à une élection présidentielle française. Les oppositions au nucléaire et aux grands projets d’aménagement se développent. Elles expriment une critique nouvelle de la croissance productiviste et de la décision technocratique.

B. L’alternance de 1981 mène de la relance à la rigueur et à la cohabitation

François Mitterrand est élu le 10 mai 1981. Pour la première fois sous la Ve République, la gauche accède à la présidence et obtient une majorité parlementaire. Cette alternance prouve que les institutions peuvent fonctionner avec des forces politiques différentes de celles qui les ont fondées. Le gouvernement de Pierre Mauroy nationalise des banques et de grands groupes industriels, réduit la durée légale du travail à trente-neuf heures, accorde une cinquième semaine de congés payés et abaisse à soixante ans l’âge de la retraite dans le régime général.

La réforme la plus symbolique est l’abolition de la peine de mort. Robert Badinter défend le projet devant l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981. La loi est promulguée le 9 octobre. Elle est adoptée bien qu’une part importante de l’opinion reste favorable à la peine capitale. Le pouvoir politique affirme ainsi qu’un principe relatif aux droits fondamentaux peut précéder l’évolution majoritaire de l’opinion.

Les lois Defferre de 1982 transfèrent des compétences de l’État aux collectivités territoriales et mettent fin à la tutelle administrative exercée a priori par les préfets. Cette décentralisation rapproche certaines décisions des territoires. La gauche supprime aussi en 1982 une discrimination pénale qui fixait un âge de consentement plus élevé pour les relations homosexuelles, puis renforce les droits des salariés. L’ensemble traduit une volonté d’élargir les libertés individuelles et collectives.

La relance augmente la consommation, les importations et les déficits, tandis que les partenaires européens mènent des politiques plus restrictives. Après plusieurs dévaluations, Mitterrand choisit en mars 1983 de maintenir le franc dans le Système monétaire européen. Le « tournant de la rigueur » limite les dépenses et recherche la désinflation. En 1986, la droite remporte les élections législatives. Jacques Chirac devient Premier ministre et engage des privatisations. La première cohabitation, de 1986 à 1988, partage l’exécutif entre un président de gauche et un gouvernement de droite sans provoquer de crise institutionnelle.

C. Les droits, l’éducation et l’immigration deviennent des enjeux politiques centraux

La place des femmes continue d’évoluer. Leur activité professionnelle progresse, même si les écarts de salaires et l’inégale répartition des responsabilités persistent. La loi Roudy de 1983 affirme l’égalité professionnelle. En 1985, l’égalité des époux dans la gestion des biens familiaux est renforcée. Les mouvements féministes transforment des expériences privées en questions politiques portant sur le travail, la famille, la sexualité et les violences.

La jeunesse occupe une place plus visible. Le collège unique créé par la loi Haby de 1975, les zones d’éducation prioritaire ouvertes en 1981 et la création du baccalauréat professionnel en 1985 accompagnent la massification scolaire. Une part croissante d’une génération accède au lycée et à l’enseignement supérieur. Cette démocratisation élève le niveau de qualification, sans supprimer les inégalités liées à l’origine sociale ou au territoire.

L’immigration change de nature dans le débat public. Le gouvernement suspend l’immigration de travail en 1974, alors que la croissance ralentit. Le regroupement familial a été encadré en 1976, ce qui reconnaît l’installation durable de familles immigrées. Les difficultés de logement, le chômage et les discriminations alimentent des tensions. La Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 réclame une citoyenneté effective. Le Front national, fondé en 1972, progresse électoralement en faisant de l’immigration et de l’insécurité des thèmes centraux.

La tertiarisation et la désindustrialisation recomposent les groupes sociaux. Le nombre d’ouvriers diminue, les employés et les professions intermédiaires progressent, le salariat féminin s’étend. Le chômage de longue durée et la précarité créent de nouvelles formes de pauvreté. Les Restos du Cœur ont été fondés en 1985 et le revenu minimum d’insertion a été créé en 1988. L’État-providence demeure essentiel ; son action se recentre davantage sur l’insertion et la lutte contre l’exclusion.

D. Les médias, la culture populaire et le SIDA transforment l’espace public

La dissolution de l’ORTF le 7 août 1974 met fin à l’organisme unique qui contrôlait la radio et la télévision publiques. Plusieurs sociétés distinctes sont créées. Après 1981, les radios libres sont autorisées. Canal+ commence à émettre en 1984, La Cinq et M6 apparaissent dans la seconde moitié des années 1980, et TF1 est privatisée en 1987. La multiplication des chaînes et la concurrence commerciale élargissent l’offre, tout en donnant une place croissante à l’audience et à la publicité.

La politique culturelle reste volontariste. Sous l’autorité de Jack Lang, le prix unique du livre est instauré en 1981, la Fête de la musique est créée en 1982 et les Journées du patrimoine en 1984. L’État soutient la création et cherche à élargir l’accès aux œuvres. La télévision, la radio, les magazines et l’industrie musicale diffusent en parallèle une culture populaire et une culture de jeunesse plus autonomes.

L’épidémie du SIDA ouvre une crise sanitaire et sociale au début des années 1980. Les premiers malades sont confrontés à l’absence de traitement et à de fortes discriminations. Une équipe de l’Institut Pasteur isole en 1983 le virus à l’origine de la maladie. L’association Aides, fondée en 1984 par Daniel Defert, informe le public et soutient les personnes touchées. Le dépistage des dons de sang devient obligatoire en 1985.

La réponse publique est d’abord lente, puis s’organise. Des campagnes nationales de prévention sont diffusées à partir de 1987 et la recherche reçoit des moyens nouveaux à la fin de la décennie. Les associations imposent la parole des malades dans le débat public et combattent les préjugés.

Conclusion

Entre le début des années 1970 et 1991, les modèles qui structuraient l’après-guerre sont profondément remis en cause. Les chocs pétroliers accélèrent le passage d’une croissance industrielle régulée à des économies plus ouvertes, financiarisées et inégalement tertiarisées. Reagan, Thatcher et Deng Xiaoping empruntent des voies différentes vers un recours accru au marché. La démocratisation progresse dans plusieurs régions, tandis que la révolution iranienne affirme un islamisme politique autonome.

L’épuisement soviétique, les réformes de Gorbatchev et les mobilisations d’Europe orientale conduisent à la chute du mur de Berlin puis à la disparition de l’URSS. La France connaît les mêmes contraintes économiques et une transformation propre de ses droits, de ses institutions, de son école et de ses médias. L’alternance puis la cohabitation consolident la Ve République. En 1991, le monde bipolaire a disparu, sans que les tensions nationales, sociales ou religieuses soient résolues. Leur réapparition dans l’après-guerre froide ouvre directement sur les conflits et les recompositions du thème suivant.

ANNEXE - NOTIONS À MAÎTRISER

Stagflation. Situation économique combinant une croissance faible ou nulle, un chômage élevé et une inflation persistante. Elle caractérise plusieurs économies occidentales après les chocs pétroliers et limite l’efficacité des politiques traditionnelles de relance.

Néolibéralisme. Ensemble d’idées et de politiques qui donnent davantage de place aux marchés, à la concurrence et à l’initiative privée. Il se traduit notamment par les privatisations, la dérégulation, la baisse de certains impôts et la priorité donnée à la stabilité monétaire.

Mondialisation. Intensification et mise en relation des flux de marchandises, de capitaux, d’informations et de personnes à l’échelle mondiale. À partir des années 1970, elle réorganise la production et réduit l’autonomie économique des États.

Transition démocratique. Processus de passage d’un régime autoritaire à un régime pluraliste fondé sur des élections libres, l’État de droit et les libertés publiques. Sa réussite dépend d’institutions durables et de l’acceptation des règles par les acteurs politiques.

Islamisme politique. Projet qui cherche à organiser l’État, le droit et la société selon une interprétation politique de l’islam. La révolution iranienne de 1979 lui donne une dimension internationale majeure.

Alternance et cohabitation. L’alternance désigne l’arrivée au pouvoir d’une majorité opposée à la précédente. La cohabitation apparaît lorsque le président et la majorité parlementaire appartiennent à des camps adverses. La France les expérimente en 1981 puis en 1986.

ANNEXE - DATES À RETENIR

15 août 1971 — Fin de la convertibilité du dollar en or. La décision de Nixon désorganise le système de Bretton Woods.

1972 — Rapport Meadows et conférence de Stockholm. Les limites écologiques de la croissance entrent dans le débat mondial.

6-25 octobre 1973 — Guerre du Kippour et premier choc pétrolier. Le pétrole devient un instrument de puissance.

25 avril 1974 — Révolution des Œillets. La dictature portugaise s’effondre et la démocratisation commence.

19 mai 1974 — Élection de Valéry Giscard d’Estaing. La France engage une modernisation sociale et libérale.

5 juillet et 7 août 1974 — Majorité à 18 ans et dissolution de l’ORTF. La société et les médias se libéralisent.

17 janvier 1975 — Loi Veil sur l’IVG. Les droits et l’autonomie des femmes connaissent un tournant majeur.

1er août 1975 — Acte final d’Helsinki. La détente reconnaît les frontières européennes et les droits fondamentaux.

20 novembre 1975 — Mort de Franco. La transition démocratique espagnole peut commencer.

Décembre 1978 — Réformes de Deng Xiaoping. La Chine s’ouvre progressivement aux mécanismes de marché.

Janvier-février 1979 — Révolution iranienne. La monarchie laisse place à une république islamique.

4 mai 1979 — Élection de Margaret Thatcher. Le Royaume-Uni devient un laboratoire du tournant néolibéral.

24 décembre 1979 — Intervention soviétique en Afghanistan. La détente recule et l’URSS s’engage dans une guerre coûteuse.

4 novembre 1980 — Élection de Ronald Reagan. Les États-Unis privilégient la libéralisation, la désinflation et le réarmement.

1981-1986 — Élargissement méridional de la CEE. La Grèce, l’Espagne et le Portugal rejoignent la Communauté.

10 mai 1981 — Élection de François Mitterrand. La première alternance présidentielle de la Ve République a lieu.

9 octobre 1981 — Abolition de la peine de mort. La France inscrit dans la loi un principe majeur des droits fondamentaux.

1982 — Lois de décentralisation. Des compétences importantes sont transférées aux collectivités territoriales.

Mars 1983 — Tournant de la rigueur. Le gouvernement français privilégie la stabilité monétaire et l’ancrage européen en rompant avec sa politique sociale.

1983 — Identification du virus du SIDA et Marche pour l’égalité. Santé et lutte contre les discriminations entrent au centre du débat.

11 mars 1985 — Arrivée de Gorbatchev au pouvoir. Les réformes soviétiques de libéralisation commencent.

16 mars 1986 — Victoire de la droite aux élections législatives. La première cohabitation s’ouvre avec Jacques Chirac en tant que Premier ministre.

Décembre 1988 — Création du RMI. L’État adapte la protection sociale au chômage durable et à l’exclusion.

1989 — Tian’anmen et chute du mur de Berlin. L’année révèle les succès et les limites de la démocratisation.

26 décembre 1991 — Disparition de l’URSS. La guerre froide et l’ordre bipolaire prennent fin.