Le 12 avril 1961, le cosmonaute soviétique Youri Gagarine effectue à bord de Vostok 1 le premier vol humain dans l’espace. En 108 minutes, il accomplit une orbite autour de la Terre avant de revenir sur le territoire soviétique. Moins de quatre ans après Spoutnik, l'URSS obtient ainsi un nouveau succès spectaculaire. L'événement possède une valeur scientifique et technique évidente, mais son importance géopolitique tient surtout à sa capacité à être immédiatement transformé en symbole de puissance.
Le vol résulte d'un programme spatial profondément lié à l'appareil militaire soviétique. Sous la direction de l'ingénieur Sergueï Korolev, dont l'identité reste longtemps secrète, les lanceurs dérivent des travaux balistiques engagés pour la défense nucléaire. Le système soviétique concentre d'importantes ressources sur quelques objectifs susceptibles de produire des succès visibles. Ce choix lui permet de devancer les États-Unis sur plusieurs « premières » : premier satellite, premier homme dans l’espace, puis première femme dans l’espace avec Valentina Terechkova en 1963. Ces performances ne signifient pas que l'URSS possède une supériorité technologique dans tous les domaines; elles constituent néanmoins des victoires majeures dans la bataille des représentations.
Gagarine devient à ce titre un instrument diplomatique. Jeune, issu d'un milieu modeste et présenté comme incarnation du citoyen soviétique moderne, il effectue après son vol une tournée internationale. Son image permet à Moscou de promouvoir un récit associant socialisme, science et progrès humain, notamment auprès des États récemment décolonisés que les deux blocs cherchent à attirer. La conquête spatiale fonctionne donc comme une forme de soft power avant même que le concept ne soit formulé.
Le choc politique est particulièrement fort aux États-Unis. Le vol de Gagarine contribue au contexte dans lequel John F. Kennedy décide d'assigner à son pays un objectif suffisamment ambitieux pour inverser le rapport symbolique : envoyer un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf avant la fin des années 1960. Le succès de Gagarine accélère ainsi la mobilisation nationale américaine et transforme la compétition spatiale en rivalité pour la maîtrise d'un nouvel horizon.
