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À la fin du XIXe siècle, l’officier américain Alfred Thayer Mahan donne une formulation classique de la puissance maritime. Dans The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, publié en 1890, il étudie la manière dont certaines puissances européennes, en particulier le Royaume-Uni, ont construit leur influence grâce à la mer. Son raisonnement part d’un constat : pour une économie ouverte au commerce et dépendante de flux lointains, la maîtrise des communications maritimes devient une condition de la puissance. La mer n’est donc pas seulement un espace à défendre; elle constitue un réseau qui relie les centres de production, les marchés, les colonies, les bases et les forces militaires.

Mahan identifie plusieurs facteurs favorables à la puissance maritime : une position géographique permettant l’accès aux océans, des ports adaptés, une marine marchande importante, une population et des institutions tournées vers le commerce, ainsi qu’une flotte de guerre capable de protéger les routes et d’affronter l’adversaire. Il accorde une grande importance à la concentration des forces navales et à la bataille décisive. Dans son esprit, obtenir le commandement de la mer permet de sécuriser ses propres communications tout en menaçant celles de l’ennemi. Cette conception s’inscrit dans le contexte d’une mondialisation commerciale et impériale où les océans structurent les échanges entre métropoles et possessions lointaines.

L’influence de Mahan dépasse largement les États-Unis. Ses travaux sont lus dans les marines britannique, allemande, japonaise et russe. Aux États-Unis, ils accompagnent l’expansion navale des années 1890 et l’affirmation du pays dans les Caraïbes et le Pacifique. Sa pensée a donc une dimension performative : parce que des responsables politiques et militaires associent le rang international à la possession d’une grande flotte, ils investissent dans des cuirassés, des bases et des canaux, modifiant effectivement le rapport de force.

La pensée de Mahan ne doit toutefois pas être transformée en loi universelle. Sous-marins, aviation, missiles, satellites et réseaux numériques ont profondément modifié la guerre navale. Contrôler la mer ne signifie presque jamais occuper physiquement un océan entier : la puissance contemporaine repose davantage sur la capacité à obtenir localement ou temporairement une liberté d’action, à protéger les flux et à projeter des forces. L’intérêt historique de Mahan tient donc autant à son influence sur les politiques navales qu’à l’importance qu’il accorde aux communications maritimes.