En 1993, Samuel Huntington publie dans Foreign Affairs « The Clash of Civilizations? », avant de développer sa thèse dans un livre en 1996. Il part d’une interrogation simple : si l’opposition Est-Ouest disparaît, quelles lignes de fracture structureront les conflits futurs ? Sa réponse privilégie les identités culturelles et civilisationnelles. Le monde serait organisé en grands ensembles — occidental, orthodoxe, islamique, sinique, hindou, japonais, latino-américain, entre autres — dont les contacts peuvent devenir des zones de tension.
Huntington ne nie pas le rôle des États, mais il estime que leurs intérêts seront de plus en plus influencés par les appartenances culturelles. Les guerres de Yougoslavie ou les tensions dans le Caucase semblent, à première vue, donner une force descriptive à ce modèle. Sa formule connaît un succès considérable après le 11 septembre 2001, parce qu’elle offre une grille de lecture globale immédiatement compréhensible.
La thèse suscite pourtant de fortes critiques. Elle tend à traiter les civilisations comme des blocs homogènes alors que les conflits opposent souvent des acteurs appartenant au même ensemble culturel. Elle sous-estime les rivalités de puissance, les divisions sociales et les choix politiques. Le « choc des civilisations » demeure donc moins une loi historique qu’une hypothèse influente sur la recomposition des conflits après 1991. L’intérêt de Huntington tient autant aux débats qu’il provoque qu’à sa capacité prédictive : il oblige à interroger le rôle des identités sans en faire des causes automatiques.
