Carl von Clausewitz naît en 1780 en Prusse et devient officier très jeune. Son expérience personnelle est essentielle pour comprendre son œuvre. Il assiste au bouleversement de la guerre provoqué par la Révolution française et par Napoléon. Les monarchies européennes disposaient jusque-là principalement d’armées professionnelles relativement limitées. La Révolution introduit une mobilisation beaucoup plus large de la nation et donne à la guerre une énergie politique nouvelle. La défaite spectaculaire de la Prusse à Iéna et Auerstedt en 1806 marque profondément Clausewitz. Il participe aux réformes militaires prussiennes puis, refusant l’alliance de la Prusse avec Napoléon, rejoint l’armée russe en 1812. Après les guerres napoléoniennes, il dirige l’École de guerre de Berlin et travaille à son grand ouvrage, De la guerre. Le texte reste inachevé à sa mort en 1831 et est publié par son épouse Marie von Brühl à partir de 1832. Ce caractère inachevé explique certaines tensions de l’œuvre : Clausewitz approfondissait progressivement l’idée que les guerres réelles sont beaucoup plus diverses que le modèle abstrait d’une violence poussée à son extrême.
Sa démarche est avant tout analytique. Clausewitz part de la guerre comme interaction. L’adversaire n’est jamais passif : il réagit, modifie ses choix et oblige l’autre camp à s’adapter. La stratégie ne peut donc être pensée comme l’application mécanique d’un plan. La guerre est traversée par l’incertitude, les erreurs, le hasard et les passions. Le cœur du raisonnement reste cependant la subordination de la guerre à un but politique. L’emploi de la force n’est pas une fin autonome. Un gouvernement utilise la guerre parce qu’il cherche à modifier le comportement de l’adversaire : protéger un territoire, obtenir une concession, renverser un pouvoir, défendre un allié ou transformer un équilibre international.
Cette conception explique pourquoi deux guerres utilisant des moyens comparables peuvent présenter des intensités très différentes. Un objectif limité peut justifier une guerre limitée ; un enjeu considéré comme existentiel peut conduire à une mobilisation beaucoup plus importante. La nature de la guerre dépend ainsi du rapport entre l’objectif poursuivi, les ressources disponibles, la résistance adverse et les sociétés mobilisées. Clausewitz refuse donc implicitement une séparation absolue entre sphère militaire et sphère politique. Une opération brillante n’a de valeur stratégique que si elle rapproche du résultat politique recherché. À l’inverse, une victoire militaire peut devenir un échec stratégique lorsqu’elle détruit les conditions politiques de la paix ou lorsque l’adversaire poursuit la lutte sous une autre forme.
C’est cette dimension qui explique la longévité de sa pensée. Clausewitz écrit à partir des guerres européennes de son époque, mais ses concepts peuvent encore être confrontés aux guerres asymétriques ou aux organisations transnationales. Il ne s’agit pas de prétendre qu’il aurait prévu Al-Qaïda ou Daech. Il s’agit de poser la question clausewitzienne fondamentale : quel effet politique l’emploi de la force cherche-t-il à produire ?
