Pour expliquer pourquoi les guerres peuvent prendre des formes très différentes, Clausewitz propose l’un de ses concepts les plus féconds : la « trinité remarquable ». Elle repose sur trois pôles. Le premier est celui de la violence, de la haine et des passions. La guerre mobilise des émotions collectives, des identités, des peurs et parfois un désir de vengeance. Clausewitz rapproche ce pôle du peuple, sans affirmer qu’il lui appartienne exclusivement. Le deuxième est celui du hasard, des probabilités et du talent militaire. Une armée agit dans un environnement incertain : les informations sont incomplètes, les plans peuvent échouer et les décisions de l’adversaire sont difficiles à prévoir. Ce domaine est particulièrement associé aux forces armées et à leurs chefs. Le troisième est celui de la raison politique. La guerre doit répondre à un objectif. Le gouvernement décide en principe de la valeur de cet objectif et des moyens qu’il accepte d’y consacrer.
La force de cette conception tient à son caractère dynamique. Clausewitz ne propose pas une équation fixe « peuple + armée + gouvernement ». Il décrit trois forces — passion, hasard, raison — dont la combinaison varie selon les conflits. Dans une guerre dynastique du XVIIIe siècle, le gouvernement et l’armée professionnelle peuvent jouer un rôle beaucoup plus important que la mobilisation populaire. Les guerres révolutionnaires donnent au contraire une puissance nouvelle aux passions politiques et nationales. Une insurrection contemporaine peut ne disposer ni d’une armée régulière ni d’un gouvernement reconnu tout en mobilisant une communauté, des combattants et un projet politique. Cette souplesse explique pourquoi la trinité reste utile pour analyser les acteurs non étatiques. Al-Qaïda ou Daech n’entrent pas dans la structure institutionnelle d’un État classique. Pourtant, ils articulent eux aussi un imaginaire collectif, une organisation de combattants et une rationalité politique. La forme institutionnelle change ; les trois forces fondamentales subsistent. La trinité permet donc de comprendre une idée essentielle : la guerre est simultanément sociale, militaire et politique. La réduire à la seule décision des gouvernements empêche de comprendre la mobilisation des sociétés. La réduire aux passions empêche de comprendre le calcul stratégique. La réduire à la bataille empêche de comprendre l’objectif poursuivi.
