NavigationRetour à l’espace fiches

Clausewitz part d’un raisonnement simple. La guerre est une interaction entre deux adversaires. Chacun cherche à imposer sa volonté à l’autre. Or l’adversaire réagit : si un camp augmente son effort, l’autre est incité à faire de même pour éviter d’être dominé. Cette dynamique réciproque produit ce que Clausewitz appelle une montée aux extrêmes. Poussée logiquement jusqu’au bout, cette interaction conduirait chaque adversaire à mobiliser le maximum de moyens disponibles et à chercher la destruction complète de la capacité de résistance adverse. Clausewitz construit ainsi le modèle abstrait de la guerre absolue. Il faut cependant éviter une confusion majeure : la guerre absolue n’est pas la guerre totale du XXe siècle. La guerre totale est une notion historique renvoyant à une mobilisation extrêmement large des ressources militaires, économiques, industrielles et sociales d’un État. La guerre absolue est un outil théorique, une sorte de limite conceptuelle servant à comprendre la logique interne de l’affrontement.

Dans la réalité, cette montée aux extrêmes rencontre constamment des freins. Les États disposent de ressources limitées. Le terrain ralentit les opérations. Les alliances sont incertaines. Les soldats se fatiguent. Les informations sont imparfaites. La population peut résister aux sacrifices. Surtout, le but politique n’exige pas nécessairement l’anéantissement de l’adversaire. C’est pourquoi Clausewitz distingue de plus en plus, dans son œuvre, le modèle abstrait de la guerre absolue et la diversité des guerres réelles. Une guerre engagée pour obtenir une petite rectification territoriale n’appelle pas nécessairement la même mobilisation qu’une guerre considérée comme existentielle. Le prix acceptable dépend de la valeur politique attribuée à l’objectif.

Cette distinction éclaire parfaitement la différence entre la guerre de Sept Ans et les guerres révolutionnaires ou napoléoniennes. Au XVIIIe siècle, les souverains poursuivent souvent des objectifs territoriaux négociables avec des armées coûteuses et relativement limitées. La Révolution française introduit une mobilisation politique et nationale beaucoup plus intense. Les guerres napoléoniennes rapprochent davantage la réalité de certaines tendances à l’escalade théorisées par Clausewitz sans jamais supprimer les contraintes concrètes. La montée aux extrêmes permet également de comprendre le dilemme de l’escalade : chacun peut intensifier son effort non parce qu’il désire initialement une guerre plus violente, mais parce qu’il redoute que la retenue soit exploitée par l’adversaire. La dynamique du conflit acquiert alors une autonomie relative par rapport aux intentions initiales. Cette autonomie ne signifie jamais que la politique disparaît. Au contraire, la politique doit constamment déterminer jusqu’où il est rationnel de poursuivre l’escalade. Une guerre dont le coût devient supérieur à la valeur de l’objectif devrait conduire à une modification de la stratégie ou à la recherche d’une négociation.