En 1609, le juriste néerlandais Hugo Grotius publie Mare Liberum, texte dans lequel il défend la liberté de navigation et l’impossibilité pour un État de s’approprier l’ensemble des mers. L’argument répond à un contexte très concret : les Provinces-Unies veulent contester les monopoles maritimes revendiqués par les puissances ibériques et permettre à leurs compagnies commerciales de naviguer vers l’Asie. La doctrine de la liberté des mers naît donc à la rencontre du droit et d’un intérêt géopolitique.
Cette conception n’est jamais absolue. Les États exercent depuis longtemps une autorité sur les eaux proches de leurs côtes, et le XXe siècle voit une territorialisation croissante des espaces maritimes. La Convention de Montego Bay de 1982 stabilise un compromis : mer territoriale jusqu’à 12 milles nautiques, zone économique exclusive pouvant atteindre 200 milles, droits sur le plateau continental, mais maintien de la haute mer au-delà des juridictions nationales. L’océan est ainsi partagé entre espaces de souveraineté, droits fonctionnels et liberté commune.
La liberté des mers reste essentielle à la mondialisation. Les navires marchands doivent pouvoir traverser les océans et certains détroits selon des régimes juridiques qui empêchent leur fermeture arbitraire. Les marines militaires accordent également une importance majeure à la liberté de navigation. Mais cette liberté rencontre de nouvelles exigences : protection des ressources halieutiques, lutte contre les pollutions, conservation de la biodiversité, sécurité maritime ou exploitation des fonds marins.
Le droit contemporain ne remplace donc pas Mare Liberum par une appropriation généralisée. Il organise une coexistence entre liberté et juridictions. Cette tension explique nombre de conflits actuels : les États cherchent à étendre ou interpréter leurs droits tandis que les autres acteurs veulent préserver des espaces de circulation commune.
L’évolution de Grotius à Montego Bay montre enfin que la liberté elle-même est une construction politique. Elle dépend de règles, de rapports de force et d’institutions capables de déterminer qui peut naviguer, exploiter, protéger ou surveiller. La mer n’est ni totalement libre ni totalement territorialisée : elle est un espace juridiquement différencié.
