La réconciliation ne peut être mesurée uniquement par le nombre de procès. Une personne peut accepter de vivre auprès d’un ancien accusé sans lui pardonner ; une confession peut être stratégique plutôt que sincère ; un acquittement peut être juridiquement fondé tout en étant incompris par le voisinage. Le retour à une coexistence non violente constitue déjà un acquis, mais il ne signifie pas l’effacement du traumatisme ou l’accord sur tous les récits.
Les gacaca ont créé des occasions de parole et établi une masse considérable de faits. Elles ont aussi produit de nouveaux conflits et laissé des attentes de réparation insatisfaites. Beaucoup de survivants ont obtenu une reconnaissance sans recevoir de compensation matérielle suffisante. Les travaux d’intérêt général réinsèrent les condamnés, tandis que les victimes peuvent continuer à vivre dans la précarité. La justice réparatrice exige donc davantage qu’une peine aménagée.
Le bilan doit être rapporté aux alternatives réellement disponibles en 1994 : un appareil judiciaire détruit, un nombre immense de suspects, des prisons saturées et une société à reconstruire. Cette contrainte explique le recours à une institution hybride. Elle ne dispense pas d’évaluer les garanties fondamentales. Les gacaca sont à la fois une innovation majeure de justice transitionnelle et un avertissement sur les risques d’une justice pénale de masse placée sous forte direction politique.
