L’intervention américaine et alliée en Afghanistan à l’automne 2001 possède initialement un objectif relativement clair : désorganiser Al-Qaïda et renverser le régime taliban qui lui fournit un sanctuaire. Le régime taliban s’effondre rapidement. Une supériorité militaire considérable permet aux forces américaines et à leurs alliés afghans d’obtenir une victoire initiale. Le problème change cependant progressivement de nature. Détruire un sanctuaire n’équivaut pas à éliminer un réseau transnational. Ses membres peuvent se disperser, se cacher ou rejoindre d’autres territoires. La mort d’un dirigeant peut affaiblir l’organisation sans supprimer son idéologie ou ses filiales. L’objectif afghan s’élargit parallèlement. Il ne s’agit plus seulement d’empêcher Al-Qaïda d’utiliser le territoire, mais aussi de construire un État afghan capable d’assurer durablement sa propre sécurité. Cette extension modifie considérablement la relation entre but et moyens. Combattre une organisation clandestine, reconstruire des institutions, soutenir un gouvernement, former une armée et transformer des équilibres politiques locaux sont des objectifs très différents.
Les talibans reconstituent progressivement une insurrection. Ils bénéficient d’implantations locales, de réseaux transfrontaliers et de la capacité à attendre. Le temps, très coûteux pour une coalition étrangère soumise aux changements d’opinion et aux alternances politiques, constitue au contraire une ressource pour l’insurrection. Le retrait des forces occidentales en 2021 et le retour rapide des talibans au pouvoir illustrent l’écart entre supériorité militaire et construction d’un ordre politique durable. L’Afghanistan fournit ainsi une démonstration particulièrement clausewitzienne : la question décisive n’est pas seulement de savoir quelles forces militaires ont été détruites, mais quel résultat politique a été obtenu. La formule de « guerre contre le terrorisme » pose elle-même une difficulté conceptuelle. Le terrorisme est une méthode utilisée par des acteurs différents, non une entité politique unique susceptible de capituler. Sans identification précise de l’adversaire et du résultat recherché, la guerre risque donc de ne disposer d’aucun véritable critère de fin.
