À première vue, Al-Qaïda et Daech semblent très éloignés du monde de Clausewitz. Celui-ci réfléchit principalement à partir des guerres européennes entre États, armées organisées et gouvernements identifiables. Les organisations djihadistes sont au contraire transnationales, clandestines, fragmentées et profondément asymétriques. Pourtant, plusieurs concepts clausewitziens conservent une forte pertinence. Le but politique demeure central. Al-Qaïda ne pratique pas une violence entièrement dépourvue de finalité. Elle cherche à modifier la politique de puissances plus fortes, à délégitimer certains gouvernements et à remodeler un ordre politique. Daech va plus loin encore : il prétend abolir des frontières, conquérir un territoire et imposer son propre ordre. Leurs objectifs sont criminels et largement irréalistes, mais ils sont néanmoins politiques.
La guerre reste une interaction. Al-Qaïda adapte ses méthodes à la supériorité militaire américaine. Le 11 septembre recherche un impact disproportionné en exploitant des vulnérabilités civiles et symboliques. La réponse américaine transforme ensuite l’environnement stratégique : intervention en Afghanistan, opérations antiterroristes mondiales, puis guerre d’Irak en 2003. En Irak, les effets de l’occupation créent à leur tour des opportunités pour des organisations insurgées. La trinité reste applicable, mais autrement. Al-Qaïda et Daech ne disposent pas nécessairement du triptyque institutionnel classique peuple-armées-gouvernement. En revanche, ils mobilisent bien les trois forces fondamentales identifiées par Clausewitz : des passions et une identité militante ; des combattants confrontés au hasard et à l’incertitude ; une direction poursuivant une forme de calcul politique.
L’asymétrie modifie profondément la notion de victoire. Pour un État, la victoire est souvent pensée en termes de contrôle territorial, de destruction des forces adverses ou de changement de comportement d’un gouvernement. Face à un réseau, ces critères sont moins efficaces. Une organisation clandestine peut considérer sa simple survie comme une victoire partielle. Supprimer un dirigeant ou reprendre une ville ne détruit pas nécessairement les réseaux, les représentations ou les conflits locaux dont l’organisation tire sa capacité de recrutement. Les limites de Clausewitz restent réelles. La théorie clausewitzienne ne suffit pas à expliquer ces phénomènes. Elle éclaire la stratégie, mais beaucoup moins les conditions sociales de recrutement, les structures transnationales, la radicalisation, les circulations numériques ou la manière dont une organisation s’implante dans une société locale. La géographie, la sociologie politique, l’étude des idéologies et l’économie politique des conflits sont donc indispensables.
Les guerres irrégulières brouillent également la frontière entre guerre et police. Un État peut considérer un groupe comme une organisation criminelle tout en employant contre lui des forces militaires sur plusieurs territoires. La « guerre contre le terrorisme » risque alors de devenir spatialement et temporellement indéfinie, puisque le terrorisme est une méthode et non un adversaire unique capable de signer une paix. Clausewitz n’explique donc pas tout. Il n’est pas davantage rendu obsolète. Sa question centrale demeure particulièrement féconde : qui cherche à contraindre qui, pour obtenir quel résultat politique, et avec quels moyens ? Al-Qaïda et Daech changent les acteurs, les territoires et les formes de la guerre. Ils ne suppriment ni le calcul politique, ni l’interaction, ni la friction, ni la lutte des volontés.
